Œuvres (Pléiade), tome II

Paul Valéry · Chapitre 47 sur 108

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Œuvres (Pléiade), tome II

Littérature

LITTERATURE

Chatiment.

… ET POUR TA PUNITION, TU FERAS DE TRÈS BELLES CHOSES.

Voilà ce qu’un Dieu, qui n’est pas du tout Jéhovah, dit véritablement à l’homme, après la faute.

*

Leçon reçue de ce qu’on vient de donner.

Travailler son ouvrage, c’est se familiariser avec lui, donc avec soi ; et il y a quelque chose d’étrange dans cette éducation échangée avec ce qui vient de venir.

Ainsi on instruit son fils, et il vous instruit.

*

Une valeur littéraire, donc une richesse, peut être due à certaines lacunes dans un tempérament.

Un piano se fait remarquer par l’oreille, grâce à l’absence de telles ou telles cordes.

Il fait voir très clairement que mon esprit s’enrichit de différences bien plus que de ressources positives importées.

Il dépend donc de moi, niveau autre.

Parce que ton registre est incomplet, parce que tel ordre de pensées — tels moyens — telles émotions te sont interdits ou inconnus, tu as fait œuvre qui m’enrichit. J’y trouve surprise et merveilles.

C’est que l’esprit vit de différences, l’écart l’excite ; le défaut l’illumine ; la plénitude le laisse inerte.

*

Celui qui vient d’achever une œuvre tend à se changer en celui capable de faire cette œuvre. Il réagit à la vue de son œuvre par la production en lui de l’auteur. — Et cet auteur est fiction.

*

L’œuvre modifie l’auteur.

A chacun des mouvements qui la tirent de lui, il subit une altération. Achevée, elle réagit encore une fois sur lui. Il se fait, par exemple, celui qui a été capable de l’engendrer. Il se reconstruit en quelque sorte un formateur de l’ensemble réalisé, qui est un mythe.

De même un enfant finit par donner à son père l’idée, et comme la forme et la figure de la paternité.

*

L’objet de la littérature est indéterminé comme l’est celui de la vie.

*

Créateur créé.

Qui vient d’achever un long ouvrage, le voit former enfin un être qu’il n’avait pas voulu, qu’il n’a pas conçu, précisément puisqu’il l’a enfanté, et ressent cette terrible humiliation de se sentir devenir le fils de son œuvre, de lui emprunter des traits irrécusables, une ressemblance, des manies, une borne, un miroir ; et ce qu’il a de pire dans le miroir, s’y voir limité, tel et tel.

*

Hélas, dit ce grand artiste, cette œuvre que j’ai faite, cette œuvre qu’on dit admirable, qui excite les âmes autour de moi, celle dont on parle, que l’on porte aux nues, dont on interroge les beautés, je suis seul à n’en pas jouir !

J’en ai conçu le dessein, j’en ai étudié et exécuté toutes les parties. Mais l’effet instantané de l’ensemble, le choc, la découverte, la naissance finale du tout, l’émotion composée, tout ceci m’est refusé, tout ceci est pour les hommes qui ne connaissent pas cet ouvrage, qui n’ont pas vécu avec lui, qui ne savent pas les lenteurs, les tâtonnements, les dégoûts, les hasards… mais qui voient seulement comme un magnifique dessein réalisé d’un coup. J’ai élevé pierre par pierre sur une montagne, une masse que je fais tomber d’un seul bloc sur eux. J’ai mis cinq ans, dix ans, à l’accumuler en détail sur la hauteur, et ils en reçoivent le choc d’un coup, dans un instant.

*

L’art et l’ennui.

Un lieu vide, un temps vide, sont insupportables.

L’ornement de ces vides naît de l’ennui — comme l’image des aliments naît du vide de l’estomac. — Comme l’action naît de l’inaction et comme le cheval piaffe, et le souvenir naît, dans l’intervalle des actes, et le rêve.

La fatigue des sens crée. — Le vide crée. Les ténèbres créent. Le silence crée. L’incident crée. Tout crée, excepté celui qui signe et endosse l’œuvre.

L’objet d’art, excrément précieux comme tant d’excréments et de déchets le sont : l’encens, la myrrhe, l’ambre gris…

*

Avis.

Nous sommes tous voués à devenir ennuyeux.

*

Tout n’est pas faux dans ce qui fut abandonné. Tout n’est pas vrai dans ce qui se révèle.

*

Une certaine époque arrive à un art A, par des considérations C. L’époque suivante s’attaque à A par des considérations C′.

Or, en général, les considérations C n’ont rien perdu de leur valeur — et l’époque N° 3 ou N° 4 le fera bien voir.

*

Chef-d’œuvre, merveilleuse machine à faire mesurer toute la distance et la hauteur entre un bref temps et une très longue élaboration, entre un coup heureux et des milliards d’issues quelconques ; entre un Moi artificiellement porté à la plus haute puissance et un Moi au zéro ; entre ce qu’il faut pour faire un ouvrage, et ce qui dans un coup d’œil, dans un contact, est donné.

Perfection, pureté, profondeur, délice, ravissement qui se renforce soi-même.

*

Le Roman du Roman.

Un Romancier me disait qu’à peine ses personnages nés et nommés dans son esprit, ils vivaient en lui à leur guise ; ils le réduisaient à subir leurs desseins et à considérer leurs actes. Ils lui empruntaient ses forces, et sans doute, ses gesticulations et les machines de sa voix (qu’ils devaient se passer de l’un à l’autre, cependant qu’il marchait à grands pas, en proie aux sentiments de quelqu’un de ces êtres de lettres).

J’ai trouvé admirable et commode que l’on puisse faire faire de la sorte la substance de ses livres par des créatures qu’il suffit d’un instant pour appeler, toutes vivantes et libres, à jouer devant vous le rôle qu’elles veulent.

J’en ai conclu aussi que la sensation de l’arbitraire n’était pas une sensation de romancier…

*

Rien de plus littéraire que d’omettre l’essentiel.

On a écrit nombre de « Don Juan ».

On a écrit mille et trois fois sur Don Juan. Mais je ne sache pas que l’on ait jamais songé à se demander (ou à inventer) les causes possibles de tant d’heureux succès in eroticis.

On ne parle jamais de l’expert et du praticien qu’il dut être, dans une carrière qui exige des dons naturels, sans doute, mais aussi de l’intelligence, de l’art, — et en somme, — du travail.

Don Juan non seulement séduisait, mais ne décevait point ; et (ce qui est bien autre chose que de séduire), il laissait désespérées les femmes après soi. C’est là le point.

*

Mon exigence est ma ressource.

*

La raison veut que le poète préfère la rime à la raison.

*

Poésie.

Je cherche un mot (dit le poète) un mot qui soit :

féminin,

de deux syllabes,

contenant P ou F,

terminé par une muette,

et synonyme de brisure, désagrégation ;

et pas savant, pas rare.

Six conditions — au moins !

*

Note : Si quelqu’un écrivait véritablement pour soi, il lui suffirait d’inventer ce mot que six conditions définissent. On trouve par l’absence de mots inventés, que nul n’écrit pour soi seul, ne convient avec soi seul de parler son langage propre.

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Un poème épique est un poème qui peut se raconter. Si on le raconte, on a un texte bilingue.

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Le sonnet est fait pour le simultané. Quatorze vers simultanés, et fortement désignés comme tels par l’enchaînement et la conservation des rimes : type et structure d’un poème stationnaire.

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Philosopher en vers, ce fut, et c’est encore, vouloir jouer aux échecs selon les règles du jeu de dames.

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Il est difficile d’être plus libre et plus ami de la fantaisie que l’enseignement de nos Lettres. Quoi de plus capricieux que d’enseigner Racine, La Fontaine, et quelques autres, avec l’accent du Sud, ou de l’Est ou du Nord, — ce qui fait de leurs vers une variété de musiques surprenantes et déjoue les calculs délicats de ces grands et savants poètes ?

*

Plagiaire est celui qui a mal digéré la substance des autres : il en rend les morceaux reconnaissables.

L’originalité, affaire d’estomac.

Il n’y a pas d’écrivains originaux, car ceux qui mériteraient ce nom sont inconnus ; et même inconnaissables.

Mais il en est qui font figure de l’être.

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Métaphores.

Les gestes de l’orateur sont des métaphores. Soit qu’il montre nettement entre le pouce et l’index, la chose bien saisie ; soit qu’il la touche du doigt, la paume vers le ciel. Ce qu’il touche, ce qu’il pince, ce qu’il tranche, ce qu’il assomme, ce sont des imaginaires, actes jadis réels, quand le langage était le geste ; et le geste, une action.

*

Littérateur est celui qui agit intérieurement en vue d’un lecteur inconnu de lui et dont il n’est point connu.

*

Que le poète multiplie tout ce qui sépare les vers de la prose.

L’homme exalté ou ému croit que son verbe est un vers, et que tout ce qu’il place par le ton, la chaleur et le désir dans sa parole, s’y trouve et se communique. Mais c’est l’erreur commune en fait de poésie. Les mauvais vers sont faits de bonnes intentions. C’est cette illusion qui pousse aux vers sans lois préétablies. Il y a plus de bons vers faits froidement qu’il n’en est de chaudement faits ; et plus de mauvais faits chaudement. On dirait que l’intelligence est plus capable de suppléer à la chaleur, que la chaleur à l’intelligence. Une machine peut marcher à faible pression, mais une pression sans machine n’entraîne rien.

*

Toute l’intelligence du monde est incapable de remuer un corps. Mais toute la force du monde est incapable de remuer tel corps.

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Mythique.

L’objet du poème est de paraître venir de plus haut que son auteur. Au service de cette idée naïve et primitive, et peut-être non fausse, tous les artifices, labeurs, sacrifices de cet homme.

On peut avoir remarqué sur soi-même l’accident d’une belle situation, ou d’une production heureuse de langage.

Par le travail et par l’art, cet auteur que l’on a présumé d’être ou de posséder parfois, on le fait devenir comme surnaturel. L’art et le travail ont pour objet de falsifier le spontané et la série. Car la série des coups de l’esprit s’écarte toujours beaucoup de la série espérée de coups favorables. On essaie de constituer une heureuse série en multipliant les épreuves. Art et travail s’emploient à constituer un langage que nul homme réel ne pourrait improviser ni soutenir, et l’apparence de couler librement d’une source est donnée à un discours plus riche, plus réglé, plus relié et composé que la nature immédiate n’en peut offrir à personne. C’est à un tel discours que se donne le nom d’inspiré. Un discours qui a demandé trois ans de tâtonnements, de dépouillements, de rectifications, de refus, de tirages au sort, est apprécié, lu en trente minutes par quelque autre. Celui-ci reconstitue comme cause de ce discours, un auteur capable de l’émettre spontanément et de suite, c’est-à-dire un auteur infiniment peu probable. On appelait Muse cet auteur qui est dans l’auteur.

Un édifice vu d’un coup d’œil assène aux regards dans un instant tout le fruit de milliers d’heures, toutes les longueurs des architectes et des maçons. Et même l’action des siècles, l’usure, le travail du tassement, et encore les contrastes de civilisation, de modes, de goûts accumulés depuis l’origine. Et un coup d’œil suffit à ressentir l’essence composée de tout ceci, comme une cuillerée d’une mixture.

*

Préambule.

L’existence de la poésie est essentiellement niable ; et elle peut en tirer de prochaines tentations d’orgueil, car n’est-ce pas ressembler à Dieu même ? On peut être sourd quant à l’une, aveugle quant à l’autre. Les conséquences sont insensibles (imperceptibles).

Tout ce qui est par moi seul est niable par moi.

*

Œuvres.

La forme est le squelette des œuvres ; il est des œuvres qui n’en ont point.

Toutes les œuvres meurent ; mais celles qui avaient un squelette durent bien plus par ce reste que les autres qui n’étaient qu’en parties molles.

Les œuvres cessent d’amuser, d’exciter. — Elles peuvent avoir une seconde vie pendant laquelle on les consulte, à titre d’enseignement — et une troisième, — à titre de renseignement.

Joie d’abord. — Puis, leçon technique. — Enfin, document.

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Le sujet d’un ouvrage est à quoi se réduit un mauvais ouvrage.

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Il faut jeter des pierres dans les esprits, qui y fassent des sphères grandissantes ; et les jeter au point le plus central, et à intervalles harmoniques.

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Ne pas employer ce qui est aisément imitable et de quoi l’imitation est aisément niable.

*

Je ne prise, et ne puis priser, que les écrivains qui parviennent à exprimer ce que j’eusse trouvé difficile à exprimer, si le problème de l’exprimer se fût proposé ou imposé à moi.

C’est là le seul cas dans lequel je puisse mesurer une valeur en unités absolues, — c’est-à-dire : miennes.

Je puis admirer dans d’autres cas ; mais d’une admiration de pure impression.

Je dirai aussi que je ne prise l’acte d’écrivain que pour autant qu’il me semble de la nature et de la puissance d’un progrès dans l’ordre du langage.

*

A Boileau.

Il est très malaisé d’énoncer clairement ce que l’on conçoit plus nettement que ceux qui ont créé les formes et les mots du langage, — parmi lesquels ceux qui nous ont appris à parler.

*

La peinture permet de regarder les choses en tant qu’elles ont été une fois contemplées avec amour.

*

Une oreille moderne, un œil moderne sont une oreille et un œil auxquels une combinaison de sons ou de couleurs prise au hasard a beaucoup plus de chances de plaire qu’elle n’en aurait pour l’oreille non moderne.

Le moderne semble d’autant plus capable de goûter quoi que ce soit qu’il est moins capable d’attention.

Il y a là un fait qui tient de près au développement des sciences, lequel dégénère vers une accumulation insurmontable de faits.

*

L’art.

Le beau exige peut-être l’imitation servile de ce qui est indéfinissable dans les choses.

*

Quand les œuvres sont très courtes, le plus mince détail est de l’ordre de grandeur de l’ensemble.

La proportion des égards et des beautés dans un sonnet doit être énorme.

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Dramatis personae.

L’auteur, le lecteur, la langue, le sujet de l’ouvrage, le dessin, l’idéal, l’imprévu.

L’ensemble quelquefois, des « grands philosophes » ou celui des divers écrivains que j’ai retenus pour essentiels, m’apparaît comme un registre de timbres.

Je ne puis concevoir un seul d’entre eux ; et ils se sont consumés, toutefois, chacun pour que nul autre n’existe.

Ils se sont édifiés par des moments d’eux-mêmes tels que tout autre système de penser, de voir ou d’écrire ne pût simultanément exister.

*

L’idée habite la prose ; mais assiste, surveille, guide la poésie.

*

C’est une image insupportable aux poètes, ou qui leur devrait être insupportable, que celle qui les représente recevant de créatures imaginaires le meilleur de leurs ouvrages.

Agents de transmission, c’est une conception humiliante.

Quant à moi, je n’en veux point. Je n’invoque que ce hasard qui fait le fond de tous les esprits ; et puis, un travail opiniâtre qui est contre ce hasard même.

*

PSAUME SUR UNE VOIX

A demi-voix,

D’UNE VOIX douce et faible disant de grandes choses :

D’importantes, étonnantes, de profondes et justes choses,

D’UNE VOIX douce et faible.

L,a menace du tonnerre, la présence d’absolus

Dans UNE VOIX de rouge-gorge,

Dans le détail fin d’une flûte, et la délicatesse du son pur.

Tout le soleil suggéré

Au moyen d’un demi-sourire.

(O demi-voix),

Et d’une sorte de murmure

En français infiniment pur.

Qui n’eût saisi les mots, qui l’eût ouï à quelque distance,

Aurait cru qu’il disait des riens.

Et c’étaient des riens pour l’oreille

Rassurée.

Mais ce contraste et cette musique,

Cette voix ridant l’air à peine,

Cette puissance chuchotée,

Ces perspectives, ces découvertes,

Ces abîmes et ces manœuvres devinés,

Ce sourire congédiant l’univers !…

Je songe aussi pour finir

Au bruit de soie seul et discret

D’un feu qui se consume en créant toute la chambre,

Et qui se parle.

Ou qui me parle

Presque pour soi.

 

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