Œuvres (Pléiade), tome II

Paul Valéry · Chapitre 26 sur 108

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Œuvres (Pléiade), tome II

D’Élisabeth à Rachel

D’ELISABETH A RACHEL

 

… Une assez effrayante faculté de voir, de saisir, de résumer, de transformer en essence de mépris, en excrément de son expérience, mais en puissance et vitesse de son esprit, toute chose vécue, comme par une analyse chimique ou une digestion. Notre beauté, nos grâces, nos jolies voix, qu’en faisait ce monstre ? Ce que fait le tigre de la vitesse et de l’élégance de l’antilope : il la réduit en tigre et en excrément.

— Parfois il avait pitié… et c’était le pire ! Et puis l’on sentait qu’il détesterait sa pitié, et qu’elle lui serait un aliment de colère, de reprise en fureur, qu’il se mépriserait de s’être attendri et qu’il nous le ferait payer. Prenez garde, ma belle ! Écoutez aussi cet avis : ne vous laissez jamais (si vous pouvez !) examiner en détail par ce regard : il faut brouiller ses yeux par les vôtres et leurs comédies. Comprenez-moi ! Toute notre magie craint la connaissance complète. Je ne sais comment les anges ont pu se laisser séduire aux filles des hommes. Aveugles anges !

— Figurez-vous ! un jour il me dit : « l’amour est un commerce de liqueurs. » Il est vrai qu’il dit un autre jour : « Ma faculté de trop voir parfois m’exaspère. Je me hais souvent de sentir qu’elle s’exerce : elle transforme sauvagement en clair des choses dont la valeur est d’ombres. »

Alors j’ai conçu une violente envie de vaincre ce Gozon. Il disait avoir parmi ses ancêtres un tueur de dragon. Je me sentais je ne sais quel instinct de guivre, et le désir de le réduire au désespoir me mordait le cœur, — se mordait en moi.

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