Œuvres (Pléiade), tome II
Moralités
— Les fleurs de la fleuriste nichée sous la grande porte du palais qui est en face dispensent à toute personne des messages et songes d’amour. Ce qui n’arrivera jamais, ce qui ne peut pas être, embaume, a un parfum.
Je trace des figures de géométrie sur le marbre du guéridon où la pointe du crayon est si heureuse, si libre.
— Et que me fait la nécessité de mon sentiment ? Elle te fait beaucoup, mon ami.
Elle fait de ce sentiment ce qu’il est, — ce que sont tous les sentiments. Tout sentiment est le solde d’un compte dont le détail est perdu. Impossible d’obtenir un relevé de ces débits et de ces crédits. On y trouverait des opérations qui remontent à l’an mil ; d’autres au singe ou au castor. Le péché originel est une intégrale, sans doute.
Allons, loisir, fraîcheur, esprit, cesse de vaincre !
Encore un peu de fumée à la glace ; humons dans l’air l’odeur de limons amoureux. Payons et fuyons.
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MORALITÉS
Suicides.
Des personnes qui se suicident, les unes se font violence ; les autres au contraire cèdent à elles-mêmes, et semblent obéir à je ne sais quelle fatale courbure de leur destinée.
Les premiers sont contraints par les circonstances ; les seconds par leur nature ; et toutes les faveurs extérieures du sort ne les retiendront pas de suivre le plus court chemin.
On peut concevoir une troisième espèce de suicides. Certains hommes considèrent si froidement la vie et se sont fait de leur liberté une idée si absolue et si jalouse qu’ils ne veulent pas laisser au hasard des événements et des vicissitudes organiques la disposition de leur mort. Ils répugnent à la vieillesse, à la déchéance, à la surprise. On trouve chez les anciens quelques exemples et quelques éloges de cette inhumaine fermeté.
Quant au meurtre de soi-même qui est imposé par les circonstances, et dont j’ai parlé en premier lieu, il est conçu par son auteur comme une action ordonnée à un dessein défini. Il procède de l’impuissance où l’on se trouve d’abolir exactement un certain mal.
On ne peut atteindre la partie que par le détour de la suppression du tout. On supprime l’ensemble et l’avenir pour supprimer le détail et le présent. On supprime toute la conscience, parce que l’on ne sait pas supprimer telle pensée ; toute la sensibilité, parce que l’on ne peut en finir avec telle douleur invincible ou continuelle.
Hérode fait égorger tous les nouveau-nés, ne sachant discerner le seul dont la mort lui importe. Un homme affolé par un rat qui infeste sa maison et qui demeure insaisissable, brûle l’édifice entier qu’il ne sait purger précisément de la bête.
Ainsi l’exaspération d’un point inaccessible de l’être entraîne le tout à se détruire. Le désespéré est conduit ou contraint à agir indistinctement.
Ce suicide est une solution grossière.
Ce n’est point la seule. L’histoire des hommes est une collection de solutions grossières. Toutes nos opinions, la plupart de nos jugements, le plus grand nombre de nos actes sont de purs expédients.
Le suicide du second genre est l’acte inévitable des personnes qui n’offrent aucune résistance à la tristesse noire et illimitée, à l’obsession, au vertige de l’imitation ou d’une image sinistre et singulièrement choyée.
Les sujets de cette espèce sont comme sensibilisés à une représentation ou à l’idée générale de se détruire. Ils sont tout comparables à des intoxiqués ; et l’on observe en eux, dans la poursuite de leur mort, la même obstination, la même anxiété, les mêmes ruses, la même dissimulation que l’on remarque chez les toxicomanes à la recherche de leur drogue.
Quelques-uns ne désirent pas positivement la mort, mais la satisfaction d’une sorte d’instinct. Parfois, c’est le genre même de mort qui les fascine. Tel qui se voit pendu, jamais ne se jettera à la rivière. La noyade ne l’inspire point. Un certain menuisier se construisit une guillotine fort bien conçue et ajustée, pour se donner le plaisir de se trancher nettement la tête. Il y a de l’esthétique dans ce suicide, et le souci de composer soigneusement son dernier acte.
Tous ces êtres deux fois mortels semblent contenir dans l’ombre de leur âme, un somnambule assassin, un rêveur implacable, un double, — exécuteur d’une inflexible consigne. Ils portent quelquefois un sourire vide et mystérieux, qui est le signe de leur secret monotone, et qui manifeste (si l’on peut écrire ceci) la présence de leur absence. Peut-être perçoivent-ils leur vie comme un songe vain ou pénible dont ils se sentent toujours plus las et plus tentés de se réveiller. Tout leur paraît plus triste et plus nul que le non-être.
Je terminerai ces quelques réflexions par l’analyse d’un cas purement possible. Il peut exister un suicide par distraction, qui se distinguerait assez difficilement d’un accident. Un homme manie un pistolet qu’il sait chargé. Il n’a ni l’envie ni l’idée de se tuer. Mais il empoigne l’arme avec plaisir ; sa paume épouse la crosse, et son index enferme la gâchette, avec une sorte de volupté. Il imagine l’acte. Il commence à devenir l’esclave de l’arme. Elle tente son possesseur. Il en tourne vaguement la bouche contre soi. Il l’approche de sa tempe, de ses dents. Le voici presque en danger, car l’idée du fonctionnement, la pression d’un acte esquissé par le corps et accompli par l’esprit l’envahit. Le cycle de l’impulsion tend à s’achever. Le système nerveux se fait lui-même un pistolet armé, et le doigt veut se fermer brusquement.
Un vase précieux qui est sur le bord même d’une table ; un homme debout sur un parapet, sont en parfait équilibre ; et toutefois nous aimerions mieux les voir un peu plus éloignés de l’aplomb du vide. Nous avons la perception très poignante du peu qu’il en faudrait pour précipiter le destin de l’homme ou de l’objet. Ce peu manquera-t-il à celui dont la main est armée ? S’il s’oublie, si le coup part, si l’idée de l’acte l’emporte et se dépense avant d’avoir excité le mécanisme de l’arrêt et la reprise de l’empire, appellerons-nous ce qui s’ensuivra suicide par imprudence ? La victime s’est laissé agir, et sa mort lui est échappée comme une parole inconsidérée. Elle s’est avancée insensiblement dans une région dangereuse de son domaine volontaire, et sa complaisance à je ne sais quelles sensations de contact et de pouvoir l’a engagée dans une zone où la probabilité d’une catastrophe est très grande. Elle s’est mise à la merci d’un lapsus, d’un minime incident de conscience ou de transmission. Elle se tue, parce qu’il était trop facile de se tuer.
J’ai insisté quelque peu sur ce modèle imaginaire d’un acte à demi fortuit, à demi déterminé, afin de suggérer toute la fragilité des distinctions et des oppositions que l’on essaie de définir entre les perceptions, les tendances, les mouvements et les conséquences des mouvements, — entre le faire et le laisser faire, l’agir et le pâtir, — le vouloir et le pouvoir. (Dans l’exemple donné ci-dessus, le pouvoir induit au vouloir.)
Il faudrait toute la subtilité d’un casuiste ou d’un disciple de Cantox, pour démêler dans la trame de notre temps ce qui appartient aux divers agents de notre destinée. Vu au microscope, le fil que dévident et tranchent les Parques est un câble dont les brins multicolores se substituent et reparaissent dans le développement de la torsion qui les engage et les entraîne.
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La mort est une surprise que fait l’inconcevable au concevable.
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Que de prétextes, de paralogismes, d’excuses — fécondité, ingéniosité, — pour continuer à vivre !
Pour abattre les raisons péremptoires d’annihilation qui surgissent de tout, — qui donnent à chaque instant à l’individu la sensation — ou d’inutilité, ou du manqué ou du dépassé.
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L’espoir, méfiance réflexe à l’égard de nos prévisions. Heureuse méfiance. L’espoir est un scepticisme. C’est douter du malheur instant.
Il y a donc un instinct qui distingue et amplifie la différence de la probabilité avec la certitude, et qui exploite contre les lois, contre les forces, contre l’évidence même, les moindres défauts de la connaissance que nous en avons.
Se retenir à une touffe d’herbe : contraste émouvant entre l’énergie extraordinaire de la prise, et ce brin de graminée si fragile. Contraste entre la fragilité de la vie (puisqu’elle tient à un brin d’herbe), et la puissance presque infinie du vouloir vivre.
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On se réfugie dans ce qu’on ignore. On s’y cache de ce qu’on sait. L’inconnu est l’espoir de l’espoir. La pensée cesserait avec l’indétermination. L’espoir est l’acte intime qui crée de l’ignorance, change le mur en nuage, — et il n’y a point de sceptique, de pyrrhonien si destructeur de raisonnements, de raison, de probabilité, et d’évidences, que l’est ce forcené démon de l’espoir.
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Toujours seule, et le plus souvent silencieuse au sommet de la plus haute et de la suprême tour, l’Espérance regarde au delà du corps et de l’esprit.
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L’Espérance se mire et se voit des ailes de victoire.
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Toute morale prophétise.
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Dépopulation.
La cause de la dépopulation est claire : C’est la présence d’esprit.
Une somme d’époux prévoyants de l’avenir constitue un peuple insoucieux de l’avenir.
Il faut perdre la tête ou perdre sa race.
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Brièvetés.
L’action est une brève folie.
Ce que l’homme a de plus précieux est une brève épilepsie.
Le génie tient dans un instant.
L’amour naît d’un regard ; et un regard suffit pour engendrer une éternelle haine.
Et nous ne valons quelque chose que pour avoir été et pouvoir être un moment hors de nous.
Ce petit moment hors de moi est un germe, ou se projette comme un germe. Tout le reste de la durée le développe ou le laisse périr.
Il y a un ressort étrangement puissant, contraint dans les graines et dans certaines minutes. Il y a des particules de temps qui diffèrent des autres comme un grain de poudre diffère d’un grain de sable. Leurs apparences sont presque les mêmes, leurs avenirs non comparables.
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L’idée que le temps est de l’argent est le comble de la vilenie. Le temps est de la maturation, de la classification, de l’ordre, de la perfection.
Le temps construit un vin et la valeur d’un vin, — de ces vins qui se modifient lentement, et qui doivent se boire à tel âge, comme une femme de tel type a un âge qu’il faut attendre, ou ne pas laisser passer, pour l’aimer.
Les mêmes grandes nations qui n’ont pas le sens exquis de la complexité des vins, des équilibres intimes de leurs qualités, des années qu’il faut et qu’il suffit qu’ils aient, — ont adopté et imposé au monde cette inhumaine « équation du temps ».
— Elles n’ont pas, non plus, le sens des femmes, et des nuances de femmes.
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Aire Chrétienne.
Le christianisme tient au pain et au vin.
Le catholicisme les exige. Pain, vin, et la notion de substance.
L’opération essentielle qui définit le catholicisme est le changement de substance de deux produits élaborés par l’industrie de l’homme.
Quant à la notion de substance, elle est un produit intellectuel de la réflexion et des analyses de quelques hommes.
Or, pain et vin sont blé et vigne, et procédés de panification et de vinification. Et l’idée de la substance est le résultat d’une forme de méditation assujettie à certaines règles (ou Logique) ; elles-mêmes possibles dans certains types linguistiques, et non dans d’autres.
Tout ceci définit sur le globe une certaine région qui se dispose autour du bassin de la Méditerranée ; région dont les limites sont celles de la vigne et du blé. A l’intérieur de cette frontière naturelle, furent inventés le pain et le vin. Et c’est dans la même enceinte que vécurent les populations pour lesquelles le pain et le vin furent des nourritures si communes, si certaines, si représentatives de la nourriture essentielle, et, en quelque sorte, élémentaire, que le choix de ces aliments s’imposait, s’agissant d’instituer un sacrifice non sanglant, que l’on pût offrir, à peu de frais, en toute saison, et au moyen des choses qui se consomment le plus répandues. Le pain est qualifié expressément de quotidien.
Où le pain et le vin se font rares ou manquent, la religion qui les consacre paraît dépaysés. C’est une étrangère qui ne peut vivre que de mets insolites d’origine lointaine. Dans les empires du riz, des patates, des bananes, des cervoises, des laits aigres et de l’eau claire, le pain et le vin sont des produits exotiques, et l’acte sacramentel de saisir sur la table du repas, ce qu’elle porte de plus simple pour en faire ce qu’il y a de plus auguste, n’est plus un acte accompli à même la vie, dont il a pour effet de subvenir à la faim surnaturelle sous l’espèce des mêmes choses qui la restaurent et la prolongent matériellement.
Les pays catholiques sont aussi les pays du meilleur pain et des meilleurs vins…
— Je me faisais ces quelques remarques à l’occasion de réflexions diverses sur l’Europe.
L’interdiction du vin par le gouvernement de l’Union est une mesure assez contraire au christianisme et à l’Europe.
Le Christ n’eût point choisi une boisson illégale et non toléré par César, pour en transformer la substance dans la substance de son sang.
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Le pouvoir et l’argent ont le prestige de l’infini ; ce n’est pas telle chose, ni telle faculté d’agir que l’on désire précisément posséder. Nul ne convoite follement une puissance raisonnable ; ni l’exercice du gouvernement comme métier clair et régulier ; ni l’argent comme valeur d’objets bien déterminés.
Mais c’est le vague du pouvoir qui fait le grand désir, — parce que je ne sais jamais ce que je pourrais venir à désirer. Je ne recherche pas ce qui est mesuré, et je ne veux acheter que ce qui n’est pas dans le commerce.
C’est pourquoi le monde regarde toujours un heureux joueur dans l’homme très puissant ou très riche. Une chance extraordinaire est présumée à l’origine de ces très grandes fortunes. Nul effort, nul travail fini ne semblent pouvoir conduire à cette grandeur qui semble transcendante.
Enfin, c’est donc l’instinct de l’abus du pouvoir qui fait songer si passionnément au pouvoir. Le pouvoir sans l’abus perd le charme.
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Un grand nom en impose à tout le monde. Mais il agit singulièrement sur celui qui le porte, et qui s’en trouve gêné pour être quelqu’un, enhardi pour être quelque chose.
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Infamie de ceux qui font les travaux les plus nécessaires. Le plus noble est le plus secouru.
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La politique est l’art d’empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde.
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J’ai connu un être bizarre qui croyait tout ce qu’il lisait dans un certain journal, et rien de ce qu’il lisait dans un autre.
C’était un original ; enfermé depuis.
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La révélation politique.
… L’homme monte à la tribune. Tumulte, — cris d’animaux, l’opposition « hargneuse », etc.
Il commence… Est-ce un discours ? Mais peu à peu le travail de la pensée se montre, s’impose. C’est la pensée en travail qui se manifeste. Il n’y a plus de solutions faciles, plus de formules simples, plus de programmes politiques, plus de tactique parlementaire possible, plus d’images instantanées, de ripostes victorieuses…
Mais l’immense embarras créateur et tâtonnant, l’avenir inconnu, le présent mal connu, la logique insuffisante, le savoir informe, la pénétration en défaut, l’objet insaisissable, la parole grossière, la décision toujours au hasard… Tout ce que masque l’art de l’orateur, tout ce qui, dans la pensée telle qu’elle est, est conforme à la confusion réelle des choses paraît…
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La forme réfute le fond.
La chaleur du débit, l’énergie de l’orateur, ses éclats, ses images, son talent, son génie… autant d’écrasants arguments contre le fond.
Les fortes thèses sont nues.
Mais s’il faut les parer et cuirasser, — écrasant argument contre l’auditoire.
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Opinions.
Toute opinion est une traduction très simple de l’opinion adverse. Si l’opération n’était des plus faciles, la paresse de l’esprit l’engagerait à ne jamais changer de camp.
Une opinion politique ou artistique doit être chose si vague que sous les mêmes apparences, le même individu puisse toujours l’accommoder à son humeur et à ses intérêts ; justifier son acte ; « expliquer » son vote.
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Un homme qui ne jugerait de toutes choses que selon sa seule expérience, qui se refuserait à arguer de ce qu’il n’a pas vu et éprouvé, qui ne se prononcerait que de soi-même, qui ne se permettrait d’opinions que directes, provisoires et motivées, — qui à chaque pensée lui venant, ajouterait ou qu’il l’a formée, — ou qu’il l’a lue, ou reçue ; et que l’une sort du hasard et de l’inconnu, — que l’autre n’est qu’un écho ; et qu’il ne pense rien et ne comprend quoi que ce soit qu’au moyen du hasard et des échos, — ce serait bien le plus honnête homme du monde, le plus détaché, le plus vrai. — Mais sa pureté le rendrait incommunicable, et sa vérité le réduirait à n’être pas.
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Il faut disputer des goûts et des couleurs. D’abord parce que toute dispute se réduit à cette espèce, et qu’il faut que l’on dispute. L’homme ne se développe et ne déploie ses ressources que pour défendre sa particularité et l’imposer aux autres. Or, les goûts sont incomparables, c’est entendu. Mais ils ne sont pas incommunicables. Bien au contraire. Et peut-être, la dispute apparemment vaine se fonde sur un sentiment profond de la mutabilité des goûts, de la fragilité des personnalités, de leur inconstance… Sur l’échange possible. Deux choses peuvent arriver : ou un échange de goûts, ou une conquête par l’un ; ou une troisième : un goût moyen. Cf. températures.
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L’homme de goût est une manière d’incrédule.
Il ne croit pas à la surprise : unique loi des arts modernes.
Car la surprise est chose finie.
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La même idée venant de toi ou de moi provoque ma contradiction ou mon assentiment. (Ce qui suppose une certitude que cette telle idée vient bien de moi…)
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La mode étant l’imitation de qui veut se distinguer par celui qui ne veut pas être distingué, il en résulte qu’elle change automatiquement. Mais le marchand règle cette pendule.
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La tendance la plus naïve est celle qui fait découvrir la « nature » tous les trente ans.
Il n’y a pas de nature. Ou plutôt ce qu’on croit être donné est toujours une fabrication plus ou moins ancienne.
Il y a un pouvoir excitant dans l’idée de revenir au contad de la chose vierge. On imagine qu’il y a de telles virginités. Mais la mer, les arbres, les soleils, — et surtout l’œil humain — tout cela est artifice.
L’ennoblissement, et le besoin de noble qui est chez les classiques n’est pas loin du naturisme.
Les deux besoins (à des degrés divers de clairvoyance et de sincérité), supposent un oubli suffisant des origines.
Une pique est plus noble — et plus nature qu’un fusil.
Une paire de bottes plus noble qu’une paire de bottines.
L’oubli de l’homme, l’absence de l’homme, la non action de l’homme, l’oubli d’anciennes conditions de l’homme — c’est de quoi sont faits et le « noble » et la « nature », et… le soi-disant « humain ».
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Le « respect », l’honneur — la vénération — la louange, les actions de grâce, toutes ces antiquités qui se font, ou vont se faire étranges, qui passent des mœurs aux musées — (Il y aurait un Musée des Sentiments à construire).
Du moment que des sentiments s’expriment en termes finis, ils sont sur leur fin.
Le respect a été peut-être une comédie d’esclave qui fait semblant de ne pouvoir supporter la vue éblouissante du Maître.
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« Vérité, beauté » — ce sont là des notions très anciennes qui ne répondent plus à la précision exigible.
Si un homme dit : oh, que ceci est beau ! — nous traduisons que tels ou tels symptômes sont en lui — que tels mouvements ou velléités de reprendre, relire, revoir, se déclarent ; qu’un objet donné semble vouloir se répéter, — qu’il nous intime de refaire l’amour indéfiniment avec lui.
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Objet de l’histoire : montrer la possibilité de vivre en … 76 …
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Sans ses parasites, voleurs, chanteurs, mystiques, danseurs, héros, poètes, philosophes, gens d’affaires, l’humanité serait une société animale ; ou pas même une société, une espèce ; la terre serait sans sel.
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Dans toute société paraît un homme préposé aux Choses Vagues. Il les distille, les ordonne, les pare de règlements, de méthodes, d’initiations, de pompes, symboles, mètres, exercices « spirituels », jusqu’à leur donner l’aspect de lois primordiales. — C’est le prêtre, le mage, le poète, le maître des cérémonies intimes ; — encore le démagogue ou le héros. Ils construisent de vapeurs des édifices qui ne sont pas solides, mais en revanche, qui sont éternels. Toute attaque les dissipe, nulle ne les détruit.
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Le métier des intellectuels est de remuer toutes choses sous leurs signes, noms ou symboles, sans le contrepoids des actes réels. Il en résulte que leurs propos sont étonnants, leur politique dangereuse, leurs plaisirs superficiels.
Ce sont des excitants sociaux avec les avantages et les périls des excitants en général.
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Le rhéteur et le sophiste, sel de la terre. Idolâtres sont tous les autres qui prennent les mots pour des choses, et les phrases pour des actes.
Mais les premiers aperçoivent tout leur groupe, le royaume du possible est en eux.
Il en résulte que l’homme de l’adion nette, grande et hardie n’est pas d’un type très différent de ces types maîtres et libres. Ils sont frères intérieurement.
(Napoléon, César, Frédéric, — hommes de lettres, éminemment doués pour la manœuvre des hommes et des choses — par les mots.)
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Je vois passer « l’homme moderne » avec une idée de lui-même et du monde qui n’est plus une idée déterminée. — Il ne peut pas ne pas en porter plusieurs ; ne pourrait presque vivre sans cette multiplicité contradictoire de visions ; — il lui est devenu impossible d’être l’homme d’un seul point de vue, et d’appartenir réellement à une seule langue, à une seule nation, à une seule confession, à une seule physique.
Ceci, et par suite de son mode de vivre et par suite de la pénétration mutuelle des diverses solutions.
Et puis, les idées, même les fondamentales, commencent à perdre le caradtère d’essences pour prendre le caractère d’instruments.
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L’inhumaine.
La science a ruiné la bonne conscience du sens commun et du bon sens. Ils ne conservent leur crédit que dans les terrains vagues. Elle a contraint les esprits à s’attendre toujours à des surprises dans tous les domaines où le langage et les discours ne font pas tout. Elle déprécie nos images naïves, et jusqu’à notre faculté d’imaginer, qui est dérivée de nos expériences et habitudes corporelles. Elle suggère qu’il se passe une infinité de faits inimaginables, dont les imaginables sont une infime partie toute subordonnée ; et elle retire même à l’homme sa notion du savoir : essences, principes, catégories, déductions, ces simulacres de l’ordonnance et de la centralisation absolue d’une connaissance qui veut et prétend prévoir son étendue. Elle conduit à énoncer des propositions insupportables au sens commun, car elles sont extravagantes dans les formes du langage ordinaire, auxquelles ledit sens est étroitement attaché.
Tout ceci est fort désagréable au bon sens, qui est un sentiment statistique, une attente ou probabilité, fondée sur des expériences confuses ; sur les représentations utilisables ; sur la possibilité ou l’impossibilité d’imaginer ; sur une logique qui ne fait que descendre, et qui tient les prémisses pour assurées. L’évidence n’est que la vision d’une image naïve. Quoi de plus évident qu’il n’y a point d’antipodes ? Mais quelle image n’est point naïve ?
L’objection du bon sens est le recul d’un homme devant l’inhumain, car il n’y a que l’homme, des ancêtres d’homme, des mesures d’homme ; des puissances et des relations d’hommes dans ce bon sens. Mais la recherche et même les pouvoirs s’éloignent de l’homme. L’humanité s’en tirera comme elle pourra. L’inhumanité a peut-être un bel avenir…
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Personne ne peut plus sérieusement parler de l’Univers. Ce mot cherche son sens. Et le nom de Nature se raréfie. La pensée l’abandonne à la parole. Tous ces mots nous paraissent de plus en plus des mots. C’est que l’écart commence à devenir sensible entre le dictionnaire de l’usage et la table des idées nettes et soigneusement préparées pour la fixation et la combinaison des connaissances précises.
Voici venir le crépuscule du Vague et s’apprêter le règne de l’inhumain qui naîtra de la netteté, de la rigueur et de la pureté dans les choses humaines.
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Le langage est étourdi — oublieux. Les significations successives d’un mot s’ignorent. Elles dérivent par des associations sans mémoire et la troisième ignore la première.
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La politesse, c’est l’indifférence organisée.
Le sourire est un système.
Les égards sont des prévisions.
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La parole ne signifie ce qu’elle prétend signifier qu’ex-cep-tion-nel-le-ment.
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Un fait mal observé est plus perfide qu’un mauvais raisonnement.
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Il y a science des choses simples, et art des choses compliquées. Science, quand les variables sont énumérables et leur nombre petit, leurs combinaisons nettes et distinctes.
On tend vers l’état de science, on le désire. L’artiste se fait des recettes. L’intérêt de la science gît dans l’art de faire la science.
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Toute critique, tout blâme revient à dire : je ne suis pas toi. C’est pourquoi il y entre une cruauté, — c’est-à-dire une non-sensibilité, une dissemblance essentielle, — comme entre une pierre qui tombe et l’animal qu’elle écrase.
Il est impossible de comprendre et de punir à la fois.
Si le juge ne se fait le coupable, il est jugé par les profondeurs du coupable, qui ne sont pas autres que les siennes. Mais s’il pénètre l’intimité de la faute, où est le coupable, où le juge ?
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Vraisemblance et ressemblance.
« Quelque chose me dit » que ce buste de… Titus est d’une exacte ressemblance.
J’appellerai sans doute Vérité, cette coïncidence entre mon idée de Titus et ce marbre, moi qui jamais n’ai vu Titus, et ce marbre a été sculpté au XVIe siècle.
Grand débat de jadis avec Marcel Schwob devant le Descartes de Hais : il le trouvait ressemblant.
— A qui ? lui disais-je.
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Si « l’acte de commerce » est d’acheter dans l’intention de revendre, commerçant est l’artiste ou auteur qui ne regarde, ne voyage, ne lit, et presque n’existe, que dans le dessein de produire — remettre sur le marché son impression. — Non acquérir pour soi. — Mais, peut-être, acquérir pour soi n’a aucun sens ?