Œuvres (Pléiade), tome II
Calypso
Calypso à peine apparue au regard du jour sur le seuil de sa grotte marine, tout devenait ardent et amer dans les âmes, et tendre dans les yeux.
ELLE s’introduisait subtilement au monde visible, s’y risquant peu à peu avec mesure.
Par moments et mouvements de fragments admirables, son corps pur et parfait se proposait aux cieux, se déclarant enfin seul objet du soleil.
MAIS jamais n’allait si avant dans l’empire de la pleine lumière que tout son être se détachât du mystère des ombres d’où elle émanait.
ON eût dit qu’une puissance derrière elle la retînt de se livrer tout entière aux libertés de l’espace, et qu’elle dût, sous peine de la vie, demeurer à demi captive de cette force inconcevable, dont sa beauté n’était peut-être qu’une manière de pensée, ou la figure d’une Idée, ou l’entreprise d’un désir, qui s’incarnât dans cette CALYPSO, à la fois son organe et son acte, aventurée.
C’EST par quoi, et par la prudence de ses manœuvres délicatement prononcées et reprises, et par toute sa chair frémissante et nacrée, elle faisait songer qu’elle fût je ne sais quelle part infiniment sensible de l’animal dont sa grotte eût été la conque inséparable.
ELLE semblait tenir et appartenir à cette conque qui s’approfondissait en ténèbres que l’on devinait tapissées d’une substance vivante, dont l’épanouissement autour d’elle, sur la roche sombre des bords, l’environnait de festons frissonnants par fuites propagées et de plis curieusement irritables, d’où germaient des gouttes brillantes.
CALYPSO était comme la production naturelle de ce calice de chair humide entr’ouverte autour d’elle.
CALYPSO à peine apparue et formée sur le seuil de sa grotte marine, elle créait de l’amour dans la plénitude de l’étendue. Elle le recevait et le rendait avec une grâce, une énergie, une tendresse et une simplicité qui n’ont jamais été qu’à elle.
Mais non sans un caprice qui lui était, sans doute, une loi.
C’EST qu’il arrivait toujours qu’elle se reprenait et retirait, sans que l’on pût jamais connaître la cause, ni prévoir l’événement de cette reprise funeste ; et, quelquefois, elle se dérobait, fondait comme un reptile, à même l’étreinte la plus forte ; et quelquefois se rétractait, aussi prompte et vive qu’une main qu’effleure un fer rouge s’arrache.
Et sur elle se refermait le manteau vivant de sa conque.
IL s’élevait aussitôt sous le ciel des malheurs et des maux incomparables. Toute la mer s’enflait et ruait contre le roc, brisant, sacrifiant sur lui un nombre énorme de ses ondes les plus hautes. Des naufrages se voyaient çà et là sur l’amplitude d’eau bouleversée. Elle grondait et frappait terriblement dans les cavités submergées de l’île, dont les antres mugissaient des blasphèmes abominables et des injures les plus obscènes, ou exhalaient des plaintes qui perçaient le cœur.
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