Œuvres (Pléiade), tome II
Acem
Assem — ou Azem — ou Acem.
Ceci est un conte qui vient toutes les fois que je passe dans le quartier où est,
où demeurent ce que n’ont pas détruit ni la vénalité, ni la bestialité, ni la superstition hygiénique, ni la politique
ni l’architecte, ni l’ingénieur, ni le conseiller municipal, ni l’entrepreneur, ni le médecin, ni tout le monde
il y a un balcon que tous ces gens-là guettent sans le savoir
il n’en sait rien,
avec lui tombe un art
une construction d’édifice en l’an 1200 ou 1600 exige du talent et des productions de la forme, de presque tous ceux qui s’emploient à la construction, hormis les manœuvres qui sont ceux qui ne fournissent que de l’énergie musculaire. Les autres ont affaire à une matière qu’ils connaissent selon leurs mains et leurs yeux, la pierre, le bois, le plomb, et qu’ils travaillent à partir de son gîte d’origine.
Une construction actuelle ne demande que le moins d’esprit personnel possible. L’invention, le goût, les idées n’y peuvent appartenir qu’à un seul, lequel ne se fie généralement pas à sa fantaisie, s’il en a et s’il ne s’en méfie pas.
*
Il y avait un homme qui s’appelait Assem, Azem, ou Acem. Il était blanc et gras, de très beau visage, composé de semblables courbes ; son nez faisait songer à un cimeterre, et ses sourcils noirs et minces comme du fil étaient deux arcs dessinés au pinceau. Les prunelles de ses yeux étaient parfaitement claires, la pupille n’était qu’un point noir, mais parfois elle se dilatait à l’extrême, et le noir de l’instant la dévorait. Il avait les mains très belles, souples et très blanches ; l’une accablée plus que chargée de bagues, caressait familièrement, comme une main étrangère, l’autre, toute nue.
Il ne riait jamais ; il ne marchait jamais : du moins personne ne l’avait jamais vu que pleinement établi dans un petit fauteuil tout recouvert d’étoffe où il semblait encastré. J’ai dit qu’il ne riait jamais ; quand il eût fallu rire, il fermait brusquement les yeux et hochait la tête. Il parlait lentement avec économie de parole et des tons de la parole ; il articulait chaque syllabe et leur donnait une valeur musicale très sensible et remarquable. Ce qu’il disait était bref, toujours composé d’une interrogation et d’une réponse. Il semble qu’il ne raisonnait jamais ; il n’avait nul souci de l’accord de sa parole avec elle-même. Il est probable qu’il considérât que ce que nous appelons logique, suite dans les idées, comme chose bonne tout au plus pour la pratique de l’action, — à moins qu’elle n’y soit au contraire désastreuse. Assem se bornait en général, au lieu de parler, à émettre une suite de notes conforme à son impression du moment. Ce son était toujours grave et ironique. Malgré ce quasi-mutisme, la conversation avec lui était mieux qu’intéressante. Elle était constamment de très grande importance, car on retirait de la présence de cet homme assez étrange le singulier bénéfice que je vais dire. On venait exposer devant lui une idée, une thèse, un projet de livre ou d’affaire, de voyage ou d’autre entreprise ou même de loi, par son seul silence, mais silence illustré, tantôt par la dilatation des pupilles, tantôt par l’abaissement des paupières, tantôt par le rythme de la main caresseuse et somptuaire glissant sur la main nue, il était bien rare qu’on n’eût pas comme par un sortilège trouvé soi-même le vice, la niaiserie, la contradiction, la faute de goût ou de rythme ou l’incohérence ou l’inutilité ou la simple banalité de ce qu’on venait de lui exposer. Il avait tout dit sans ouvrir la bouche. Il créait en quelque sorte l’objection à distance, dans l’esprit même qui lui soumettait son produit. Il tirait l’absurde par simple action de présence.
On ne savait presque rien de ses origines, de sa race, de ses moyens d’exiltence, ni même s’il vivait seul ou avec d’autres personnes. Quant à ses mœurs, il est presque inutile de dire que les bruits les plus variés et les moins bienveillants à ce sujet s’échangeaient entre le peu de personnes qui étaient admises à le voir. Il planait pourtant sur lui une manière de célébrité qui s’étendait assez loin parmi les gens cultivés de la ville. Il passait pour avoir été médecin ; d’autres lui voyaient les signes indélébiles d’un sacerdoce abandonné. Quelqu’un le compara un jour, avec beaucoup d’ingéniosité, au célèbre joueur d’échecs de Maëlzel. Un autre alors fit une allusion assez grossière (qu’il exprima finement) à ce que pourraient être les amours de l’automate, ce qui visait manifestement Assem. Quant à moi, je haussai les épaules : je sais bien que la vérité et la réalité n’ont jamais que des rapports superficiels entre elles. La vérité est une expression : elle a un commencement qui est doute, et une fin qui est vérification. Mais la réalité est ce qu’elle est, c’est-à-dire qu’elle se refuse ou se dérobe à toute expression ; on ne sait ni où elle commence ni où elle finit, et prétendre la représenter est aussi vain que la tentative du peintre, qui prête aux choses et aux visages des traits, cependant que la nature les ignore, n’est ni faite de lignes ni de surfaces… J’avoue toutefois que la vie cachée d’Assem me donnait à penser, je n’ai jamais trouvé tant d’énigmes dans un homme. La vraie valeur de son esprit, ses goûts profonds, sa nature intime, sa fortune, son passé, autant de problèmes souvent irritants qui me tourmentaient assez souvent. J’ose ajouter que j’hésitais parfois sur son sexe même… Je puis dire que pendant quelques mois, comme je le voyais presque tous les jours, j’étais arrivé à ne plus vivre que dans l’espoir de le faire une bonne fois s’expliquer, je ne songeais qu’à tirer de ce quasi-muet les aveux qui m’eussent délivré de cette obsession.
Il lui arrivait de temps à autre, au milieu d’une conversation où il ne mêlait que les signes et les propos réduits dont je viens de parler, de s’endormir ou de paraître s’endormir, ce qui ne laissait pas de surprendre et souvent d’indisposer ceux qui étaient avec lui. Son apparence de réveil se manifestait par le regard extraordinaire de ses yeux qui s’ouvraient et fixaient, non point, semblait-il, les choses et les personnes présentes, mais tout ce qui aurait pu être devant eux. Ce regard était alors si largement dilaté que seules deux taches de noir absolu remplaçaient les trop clairs iris.
Cependant il arriva ce qui arriva. Un jour, tout à fait vers la fin de ce jour, comme l’on ne distinguait guère plus dans la chambre que le clair et l’obscur, et que j’étais tombé dans un très long silence, étant fatigué d’avoir depuis des heures agité devant Assem quantité d’idées et m’être servi des curieuses propriétés de sa présence que j’ai dites pour me faire à moi-même une opinion sur mes idées, Assem tout à coup prononça presque à voix basse ces deux syllabes : MARA. Aussitôt UNE VOIX étrange s’éleva dans la pièce voisine et dit : AMOR, avec un accent interrogatif, et Assem répondit : AMOR. La portière de gauche s’étant soulevée et la porte s’ouvrant, rien ne vint. J’entendis s’ouvrir une porte à droite, je regardai, et rien ne vint. Alors je regardai Assem qui décroisa ses mains, et, son visage sans aucune expression, désigna de leur gesté symétrique l’une et l’autre porte. Il se fit en moi je ne sais quelle préparation de mystère, et pendant qu’il reprenait son immobilité,un certain nombre d’interprétations distinôes me vinrent à l’esprit ; puis, comme sur une portée musicale parallèle à ce jeu d’hypothèses, et comme dans un autre temps, une sorte d’ébauche de la théorie générale de la diversité des explications possibles de cette petite scène composée d’un personnage et de deux ouvertures de porte, se dessina dans mon esprit.
Cet esprit prenait la pose intérieure qui se traduit par : Que signifie ? et sur ce signe, — ou bien sous ce signe — , me venaient dans un certain désordre quelques-unes de ces productions vulgairement appelées idées.
« Une porte ouverte, et une porte ouverte, Assem entre les deux, n’est-ce point un symbole du possible ? Ou bien une sorte d’invitation à je ne sais quoi qui doit être d’entrer ici ?… Après tout, que me font ces deux portes ? » Je songeai au passé et à l’avenir qu’elles pouvaient figurer.
A ce moment, Assem refit le geste qu’il venait de faire, puis, croisant les bras, il désigna de la main droite la porte de gauche, et de la main gauche la porte de droite. Ses mains revinrent à leur position primitive. C’est alors que de la porte de gauche sortit un jeune homme, et de la porte de droite une jeune fille, qui me parurent d’une remarquable beauté. Ils me saluèrent gracieusement l’un et l’autre, et s’approchèrent d’Assem dont ils baisèrent chacun un genou. Sur quoi je le vis ouvrir ses bras et les presser l’un et l’autre contre lui.
Saisi, gêné dans la profondeur de mon âme, par cette composition de tendresse si étrange et tout inattendue qui tenait du rite, qui faisait songer à une liturgie intime, presque équivoque, mon premier mouvement fut de me retirer au plus tôt. Je n’osai pas. La honte de paraître me retirer me paralysait, et il y avait dans cette stupeur un désir assez coupable de voir la suite. Toutefois, je pris le parti qui demandait le moindre effort : je fermai les yeux.
Après un temps, UNE VOIX, la voix si rare d’Assem, se fit entendre. Cette voix qu’il semblait économiser comme s’il eût conscience que nous n’avons jamais qu’un nombre fini de mots à articuler pendant notre vie et qu’il en sût le compte, et qu’il eût découvert que la durée d’une existence est mesurée par ce nombre, tandis que l’on pense au contraire que ce nombre dépend de cette durée, et soit comme une fortune, un trésor auquel rien ne peut s’ajouter et qui dure ce que le fait durer l’avarice ou la prodigalité de son possesseur.
… Or cette voix fut UNE VOIX de petit enfant. Elle disait : « Aimez-moi, aime-moi, toi, et aime-moi, toi » ; et plus basse elle ajouta : « C’est la parole la plus vaine, la plus inutile parole du monde. »
J’entendis alors, et cela me fit frissonner, un gémissement, le triple gémissement du groupe que je ne voulais pas voir, et il y eut ensuite un silence que vint rompre la voix du jeune homme, qui était UNE VOIX forte, mais sombre et comme retenue : « Comment veux-tu, dit-il, que nous t’aimions ? Nous n’avons pour toi que la haine la plus pure, nous te haïssons de toute notre substance. On dit que nous sommes beaux, et sans doute nous sommes plus beaux que tout ce qu’on voit de Beau parmi les êtres. Mais ne savons-nous pas, précisément pour être tels, que nous pourrions, que nous devrions être cent fois et mille fois plus beaux ? Qu’as-tu fait des semences précieuses de ton vouloir créateur ? Et pourquoi n’as-tu pas jeté dans la balance féminine de notre sort tout le poids des énergies de la perfection ? »
Il se tut. Et la voix de la jeune fille s’éleva à son tour, d’une douceur plus aiguë que la plus douce aiguille et la plus fine :
« Assem, Assem, dit-elle, et pourquoi aussi as-tu fait que nous ne puissions nous aimer, lui et moi ? Nous sommes frère et sœur, et tout ce que nous sommes voudrait que nous partagions la même couche, et qu’il n’y ait entre nous que ce qu’il faut de différence pour aliment des divins efforts de l’union. Mais voici que nous sommes rivaux, et que je hais mon frère avec douleur, car il veut tout ce que je veux, il possède ce que je possède, et nous n’avons rien à nous envier, nous qui nous aimerions si tendrement. »
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Je sentis en moi un mouvement se faire et une impulsion à me lever et à sortir. Mais je ne sais quelle impossibilité se fit et s’imposa en même temps et je demeurai. Mais j’eus l’impression que j’étais réduit à l’état de chose inerte et muette, devant être témoin d’une scène entièrement incompréhensible.
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« Vous êtes ma faute, dit Assem, et je vous aime comme une faute, et je vous hais comme une faute. Et il y a entre nous trois un pacte de chair et d’esprit. »
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Tout à coup, je m’aperçus que le groupe si pathétique ne se distinguait plus que comme une masse d’un seul tenant, une sorte d’ébauche sur laquelle une lumière mourante avait encore quelque pouvoir de modelage… C’est que le jour baissait… Je compris ou j’imaginai que les trois personnes qui composaient cette masse devaient avoir les yeux fermés. Idée assez naturelle, mais qui devenait assez étrange, à la réflexion. Moi-même, je me sentais comme insidieusement contraint de fermer mes yeux. L’évanouissement de la lumière me faisait sentir je ne sais quel besoin de suivre ou de simuler sans le vouloir une diminution de ma faculté de regarder et d’opposer aux choses un esprit qui les compense et les termine.
Bientôt nous étions QUATRE, sans doute, dans les pleines ténèbres…
C’était un état insupportable. Une intimité avec de la vie… Il y avait là, sentais-je, quatre « vies intérieures ».
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L’ÉCRAN
Conte. — Histoire d’un personnage que l’on représenterait (à intervalles médités du récit) dans son fauteuil, fumant, et le regard se fixant assez vite, de soi-même, sur un écran, porte ou mur, — ou sur un objet assez petit. Alors les idées des choses, événements d’introduction récente dans sa vie (objets du récit), les soucis, nuages, thèmes intimes, inventions naissantes, etc… viendraient s’établir sur ou comme sur cet écran — où ils seraient en lui et devant lui — en observation réciproque et comme un monologue complexe.
Le retour de ce motif dans un récit pourrait servir de loi formelle et ornementale, — très vraie d’autre part. Le moment — phase de tête à tête avec l’écran ou le petit objet familier et le semi-rêve du réel-présent, du réel-prochain et des possibles, serait, d’autre part, un élément de forme assez fixe.
Le plan de l’écran et les plans voisins.
Le passé, le futur, aux dépens du présent.
Les temps affectifs — regrets, soupirs, tendresses, nettetés, grossissements. Peut-être pourrait-on « construire » un type de ces moments, une formule générale.
Et au bout de ces morceaux, une transformation — plus ou moins définitive. Certains thèmes renforcés, — inculqués — des trouvailles — formules adoptées — des effacements.
Et retour au présent. Le mut reparaît. Le point de conscience se reforme sur l’objet.
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Vu par un ange, le système de nos habitudes (avec tous les rites secrets et les intimes consignes, associations bizarres, signaux organo-psychiques qui s’y trouvent), paraîtrait un cérémonial étrange de restrictions et conditions imposé, mais imperceptible pour autant qu’il n’est pas contrarié.
Et ce système s’étend, se multiplie dans chaque occasion où la vie prend quelque périodicité — comme un cristal se forme dans le liquide qui repose, et permet l’ordre naturel.
Vraiment, celui qui étudie de près une journée d’homme, sans se laisser tromper par l’émission psychologique et l’importance criarde de la vie intérieure et de la comédie à laquelle elle prend part, celui-là peut jouir du spectacle des substitutions du plus universel au plus particulier, du mécanique à l’apparente fantaisie.
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Acem disait : Je suis toujours celui que je suis à chaque instant{26}. J’appelle toujours mon chaque instant. Et vous ? Comment faire autrement ? Comment dire autre chose ? Serait-ce pas mentir et vouloir faire croire que l’on est autrement, autre chose que — chaque instant ? N’est-on pas toujours entre deux portes ouvertes, l’une par laquelle on vient de sortir, l’autre, d’entrer ?
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LES RITES
Chacun son « sacré ».
Dans le champ de chacun, des points répulsifs — La mort, chez les civilisés, est comme hors nature — ce qui entraîne une idée fausse de la vie, ruine nos idées sur la valeur des signaux naturels. Cf. certaines ultrasensibilités « morales ». Points de haute sensibilisation — Peut-être aussi quasi-accidentels que les points extra-sensibles du corps, dont la capacité de causer douleur est sans rapport avec l’importance vitale.
Ce qu’il y a de spontanément rituel dans la vie des gens et qui s’installe tout seul — dans la partie semi-umbrale de leur existence.
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Je sais, dit-il, par un calcul de tous inconnu jusqu’ici — je sais — à quelques dizaines près — le nombre des mots que j’aurais prononcés entre mes premiers balbutiements et mes derniers discours.
Tout mot que je prononce, je le ressens donc, comme une dépense irréparable.
Rien ne peut faire que le nombre en question ne soit, en puissance, un nombre fini : N — Si n est le nombre des mots déjà perdus, il me reste N — n à dépenser.
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Les deux enfants jumeaux :
ô mes développements…
Les deux serpents.
L’un Dominatio — L’autre Virtus.
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Je vous ai engendrés l’un et l’autre pour mieux me connaître et donner l’un à l’autre.
Car si lucide que l’on soit et si profond quant à la sensation de soi et à la connaissance de sa pensée, toutefois ce regard ne pénètre pas la substance que l’on a reçue ; et il y a beaucoup plus que nous dans nous — il en faut beaucoup plus pour faire moi que moi. La personne n’est que l’un des effets de son être. Le Moi se détache à chaque instant d’un flux de toute autre nature.
*
Métaphysique
(Spinoza)
Il a son échiquier.
Dieu, univers, matière, esprit, pièces du jeu.
Le dédouble jouant avec soi.
Faculté de n’être pas un. Importance de s’ignorer
pour concevoir et jouer
contre soi.
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Le bœuf sur la langue. (virtuelle).
interdit la pensée.
Mais le vouloir nécessaire à imposer le silence intérieur par effort d’immobilisation des virtualités nécessaires au langage intérieur implique une pensée qui contrevient à l’intention qu’ell doit réaliser par relais.
Silence à l’intérieur.
OceanofPDF.com