Œuvres (Pléiade), tome II

Paul Valéry · Chapitre 78 sur 108

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Œuvres (Pléiade), tome II

Fonction et mystère de l’Académie

FONCTION ET MYSTÈRE

DE L’ACADÉMIE

 

Me sera-t-il permis de philosopher un peu sur notre Académie ?

Nous avons trois cents ans : c’est un bon âge pour revenir un peu sur soi-même ; peser ce que l’on fut, chercher ce que l’on est, songer à ce qu’on pourra être, à ce qu’on pourrait être, ou devrait être. Une sage Compagnie peut bien, comme une personne, considérer sa vie, interroger ses souvenirs, faire un examen de sa conscience et tenter de se rendre plus présentes à soi-même son essence, sa valeur, ses vertus ; — ses faiblesses peut-être ; — imaginer enfin ce qu’elle doit craindre et ressentir sa volonté de vivre…

Mais à peine l’esprit se fixe-t-il sur notre illustre Compagnie et veut-il s’appliquer à ce regard, il éprouve aussitôt une certaine sensation de mystère.

Il y a beaucoup d’Académies en ce monde. Vieilles, jeunes, obscures ou fameuses, officielles ou libres, on en trouve partout et de tout genre, avec tout ce qu’il faut, — archives, bureaux, secrétaires généralement perpétuels, prix et couronnes à décerner, — pour constituer une assemblée fermée, qui se recrute elle-même, et dans le sein de laquelle s’échangent des propos ou des discours conformes à son objet. Tout auprès de la nôtre, partageant notre toit, portant même parure et mêmement armées, quatre grandes compagnes composent avec nous le corps de l’Institut.

Mais, voisines ou non, chacune de ces Académies a sa définition assez précise, et s’emploie à poursuivre dans quelque domaine du savoir l’accroissement d’un certain genre de connaissances ou à favoriser le développement de telle ou telle production de l’esprit.

Seule, l’Académie Française, quoique pourvue d’une charte qui lui assigne le devoir d’observer et de noter les états successifs de la Langue, et quoiqu’elle ait accepté de juger et de récompenser les œuvres littéraires que l’on soumet à ses concours, et les actes vertueux qu’on lui désigne, ne se réduit dans l’opinion universelle à une société qui compose un dictionnaire et qui honore chaque année les mérites qu’elle distingue.

Nous sommes ce que nous croyons être et ce que l’on croit que nous sommes, et personne (ni nous) ne le peut préciser. La singularité de l’Académie est d’être indéfinissable. Si elle ne le fût, sa gloire ne serait point du tout ce que l’on sait qu’elle est : toute chose dont on peut se faire une idée nette perd de sa force de prestige et de sa résonance dans l’esprit.

Il suffirait d’un petit essaim de philologues ou de lexicographes, réunis à quelques écrivains, pour tenir continuellement à jour la table des mots vivants à telle époque.

Il suffirait d’un comité de critiques et de philanthropes pour répartir le mieux du monde tous les prix dont nous disposons.

Ces fonctions que nous exerçons n’épuisent donc point la signification que chacun, même sans tendresse, donne à ces mots : Académie Française. Ils produisent une impression qui ne peut se résoudre en termes exacts ; et cette caractéristique négative se fait toujours plus sensible et plus remarquable, à mesure que le développement de l’organisation du monde et de la société se fait de plus en plus pressant, que toutes choses humaines sont de plus en plus assujetties à des formules précises et que l’on tend de plus en plus à ajuster toutes les activités de la vie comme les pièces d’un mécanisme. Nous sommes dans un temps d’excessive et bizarre rigueur, où l’on voit, par exemple, des juristes et des sociologues s’inquiéter de trouver ou de forger une bonne « définition » des « intellectuels », qui permette de donner un statut légal et administratif nettement défini aux malheureux qui pensent !

Il y a donc un certain mystère de l’Académie qui lui est sans doute essentiel ; et cette sorte de transcendance s’accuse et se démontre assez par la grande liberté de nos choix. Non seulement nous pouvons choisir entre les personnes, mais nous échappons à l’obligation de prendre nos nouveaux membres dans une catégorie déterminée par des recherches ou des occupations de telle ou telle espèce. Nulle spécialité ne s’impose à nous. Nulle part, l’impondérable n’est si puissant que dans nos élections. Les motifs de nos préférences se dérobent assez souvent à tout le monde, et parfois à nous-mêmes. Mais si l’on nous reproche que nos voies soient impénétrables, nous trouvons à ces mots une saveur de compliment.

C’est un des charmes de la Compagnie qu’elle ne soit pas une pure collection de gens de lettres, — ni d’ailleurs, comme je l’ai dit, qu’elle se restreigne à aucune discipline particulière. Les semblables ne sont pas améliorés par les semblables ; mais plutôt empirés. Les hommes de même métier s’endurcissent chacun dans sa manière de faire et de différer de ses pairs, et il est assez naturel que les partis divers qu’ils ont pris dans leurs travaux concurrents leur interdisent de s’entendre. Ils renoncent délibérément d’assez bonne heure à échanger entre eux d’autres propos que ceux qui n’irritent point leurs contrastes.

Mais le commerce de personnages incomparables, — d’un philosophe avec un homme de guerre, d’un poète avec un prélat, d’un historien avec un auteur de romans ou de comédies, d’un diplomate avec un linguiste, n’engage pas les amours-propres et se développe dans toute l’étendue que font deux curiosités croisées entre deux univers. Ce sont ici les différences qui rapprochent.

On peut cueillir chez nous, en quelques mots, le fruit des expériences de toute la vie d’un homme éminent, dans un ordre de recherches ou d’action que l’on a ignoré, ou négligé, ou effleuré à peine jusque-là. Je ne sais rien de plus précieux, et quelquefois de plus délicieux, que ces échanges. Le Dictionnaire les excite parfois ; mais il n’en garde point la trace.

Je me garderai d’oublier que nous possédons aussi ce qu’il faut de savants illustres pour introduire dans une société véritablement « bien composée », une pointe ie rigueur, et l’importante « action de présence » des connaissances les plus profondes.

Quoique l’âge moyen des membres de l’Académie s’éloigne assez sensiblement de celui de l’adolescence, j’ose dire que ce mélange très aimable d’esprits si diversement formés fait de la jeunesse.

Rien de plus aisé à établir que cette proposition qui paraît d’abord des plus hardies.

La jeunesse dont je parle n’est que celle qui se déclare par la liberté de l’esprit et la prompte netteté des jugements. Les jeunes gens, dans leurs réunions, n’étant pas encore contraints par le souci de leur carrière et de leur famille, le ménagement de leurs intérêts ou de leur avancement, et la considération pressante d’un avenir immédiat, peuvent donner cours à leurs sentiments sur toute chose, et juger sans réserves. Davantage : ils ne sont pas encore si avancés dans leurs études spéciales qu’ils ne puissent s’intéresser et s’accommoder à toute espèce d’idées. Mais nous, ce qu’ils peuvent avant, pour être encore assez libres, nous le pouvons après, pour être enfin libérés. Il est vrai que notre liberté d’esprit et notre curiosité sont celles qui se payent par la dépense de toute une vie, tandis que les leurs sont les effets d’une pensée qui s’éveille et qui regarde de toutes parts avant de s’absorber dans le détail de tel objet ; mais, par cette indépendance et cette diversité d’attentions, il y a une certaine ressemblance entre les jeunes et nous, qui ne le sommes plus. J’ai voulu la noter, puisque je ne suis pas le seul à en avoir ressenti l’impression.

Un de mes confrères, parfois, se penche vers moi pendant la séance, et me souffle : Nous sommes en classe.

Nous avons dit que l’Académie a son mystère, dont nous nous efforçons de montrer l’existence. En voici l’aspect politique, ou plutôt constitutionnel. On va voir que nous retrouverons ici cette étrange difficulté de définir notre Compagnie dont j’ai dit plus haut tout le prix.

Nous devons à l’État notre institution et quelque subside ; un logement et certains honneurs réglementaires fort mesurés. Son Chef est notre Protecteur. Les noms de nos élus lui sont soumis, et il lui appartient souverainement d’approuver ou de désapprouver notre choix.

Mais entre lui et nous, point d’autorité interposée. Si diverses questions matérielles exigent ou peuvent exiger l’intervention du Ministère, voire du Parlement et parfois du Conseil d’État, l’indépendance de nos travaux, de nos discours, de nos désignations est entière à l’égard de la politique. Elle n’a guère été méconnue que par la Révolution, et par ce gouvernement de la Restauration qui, en 1816, a chassé et fait remplacer un certain nombre d’académiciens. Cette violence ne s’est pas renouvelée. L’Académie, cependant, a été, sous les divers régimes qui se sont succédé depuis lors, assez souvent notée de mauvais esprit. Tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre, elle a boudé plus d’une fois le pouvoir établi. Elle accueillit toujours les hommes les plus distingués de l’opposition du moment, et les discours de ses séances solennelles ne furent pas sans pointes, allusions et remontrances à l’adresse des gouvernants. Pour modérées, et sans doute vaines, que puissent être ces démonstrations de blâme ou d’humeur, il faut reconnaître que l’Académie est le seul corps de l’État qui, depuis l’abolition des Parlements de jadis, se soit essayé dans ce genre.

Tout le monde sait bien qu’elle exerce une attradion assez puissante sur tout homme politique parvenu au plus haut de sa carrière. Ils voient en elle, avec quelque raison, le suprême honneur que l’on puisse attendre d’un vote ; et le grand sens des choses humaines qu’ils ont acquis en s’exposant tant de fois aux surprises des scrutins, aux caprices des assemblées et aux accidents de la vie publique, leur fait justement désirer de s’asseoir enfin parmi les élus qui le sont une fois pour toutes et qui peuvent dire ce qu’ils veulent. Ce n’est point qu’ils échappent à tout : nous avons nos petits périls. L’Académie souvent est assez vivement traitée, assaillie de droite ou de gauche, en termes parfois démesurés. On oublie, d’un côté, qu’elle est la dernière institution de la monarchie française qui subsiste. Le droit de consacrer ou non un immortel est, (avec le droit de grâce), tout ce qui demeure du pouvoir absolu aux mains du Chef de l’État. On oublie, d’autre part, que les plus illustres des plus libres esprits que la France ait produits ont appartenu à la Compagnie. Mais la politique ne peut vivre de justice, et, si l’on pesait tout, les partis s’évanouiraient.

Il faut avouer à présent que tout n’est point absolument faux dans ce qu’on dit de nous facilement, (et qui n’est pas toujours ni flatteur, ni courtois, ni d’ailleurs inouï), quand on en dit que nous avons de l’esprit comme quatre, quarante que nous sommes ; quand on nous accuse d’être rebelles aux nouveautés, hostiles aux œuvres hardies. On a beau jeu de nous opposer nombre d’hommes d’immense talent qui ne furent point des nôtres, ou qui durent s’y reprendre. On ajoute à ces divers griefs la raillerie des ridicules supportables dont notre âge, nos costumes, nos épées, nos discours, et jusqu’à la courtoisie dont on use entre nous, font les conditions obligées. Il manquerait quelque chose à notre gloire, comme Molière y manque, si ces flèches légères et toujours ramassées lui fussent épargnées. Ceux qui les reprennent et les relancent n’aperçoivent peut-être pas qu’ils se placent par là dans la tradition comme nous. Nos moqueurs nous sont substantiels. Il en résulte que le Tricentenaire de l’Académie est tout aussi le leur, qu’il conviendrait de célébrer avec le nôtre. Ne serait-il pas divertissant, — et juste, en somme, — que parmi les détails de nos prochaines fêtes, on fît place à quelque commémoration des séculaires et quasi vénérables critiques et plaisanteries dont nous sommes depuis trois cents ans les paisibles victimes ?

Mais, parlant plus sérieusement, je trouverais noble et digne de nous, de rendre, dans cette même occasion solennelle, un hommage public à ces grands hommes qui ne voulurent ou qui n’obtinrent de fauteuils.

Certes, toutes ces absences éclatantes ne sont point de notre fait, et il en est, je crois, fort peu dont nous soyons absolument responsables. La mort a interrompu des carrières qui eussent, un peu plus longues, trouvé chez nous leur récompense. Il faut bien dire aussi que l’orgueil qui les intimide arrête quelques-uns sur notre seuil. Ils pensent que c’est s’humilier que de frapper à notre porte, qu’ils redoutent de ne pas voir s’ouvrir aussi promptement qu’elle le devrait devant leurs mérites. Ils craignent de paraître incliner leur fierté en soumettant à nos suffrages l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes, et ne céderaient, sans doute, qu’aux instances de toute la Compagnie qui les irait chercher en grande pompe pour les conduire à la Coupole. Je ne les blâme point. Que serait-on si l’on ne se croyait inestimable ?

Mais, ne considérant que les manques très regrettables dont l’Académie peut s’accuser, et qui ne sont point les effets de circonstances indépendantes de sa volonté, j’observe que cette sorte d’injustice n’est pas sans ajouter un dernier trait à ce caractère indéfinissable que je trouve ou que je prête à notre Compagnie. Rien n’assure quelqu’un, ni la renommée, ni la situation, ni la pression de l’opinion publique, d’obtenir un siège chez elle. On ne peut énoncer de conditions précises et il n’y a point de titres invincibles ni de qualités, même des plus brillantes, qui dispensent personne de courir ces risques et d’être exposé à l’incertitude de nos sentiments et aux fluctuations de notre humeur.

J’aimerais enfin de songer ici à l’avenir.

Il ne s’agirait point de jouer à l’oracle : simplement former quelque vœu.

J’ai parlé de notre « mystère ». J’ai tenté de montrer que ce mystère existe, nous distingue, et relève, peut-être, l’Académie par ce je ne sais quoi de vague et d’inexprimable qui se mêle toujours à l’idée qu’éveille son nom. Une chose ne vaut que dans la mesure où elle échappe à l’expression. Il faut que tout ce que l’on peut en dire n’en puisse épuiser la notion.

Si je songe sur notre mystère, je finis par m’interroger si cet arcane singulier ne devrait point s’interpréter comme présage, gage ou prémices de quelque destinée future ? N’oublions point que tout est plus possible que jadis dans notre temps, où l’imprévu, l’incroyable et l’invraisemblable dominent : et laissez-moi rêver !

A mesure que le désordre universel, qui est comme la grande œuvre du monde moderne, désordre aussi sensible et aussi actif dans les idées que dans les mœurs et dans les choses, se prononce, se propage, et développe ses dangers, ses promesses, sa puissance de contradictions, accumule les tentatives, les nouveautés, les destructions et les entreprises, les esprits, même les plus fermes, se sentent déconcertés et entraînés par la quantité des événements, l’excès de découvertes, la précipitation des changements qui en résultent. Ils n’observent autour d’eux que futilité, anxiété, abus de l’énergie, faiblesse des pensées, brusques variations des jugements… L’instabilité s’impose comme le régime normal de l’époque dans tous les ordres.

Mais, par là, la continuité, la durée, le tempérament, la sérénité deviennent, dans cet univers en transmutation furieuse, des valeurs du plus haut prix.

Une nation se devrait de les préserver : il s’agit du salut de son âme. Mais comment soustraire quelque peu de ces essences précieuses à la confusion généralisée, à la violence des faits, aux mouvements incohérents et inattendus d’un monde ivre de forces déchaînées ?

Comme les lettres et les arts se sont, durant quelques siècles, réduits à des travaux presque secrets entretenus pieusement, çà et là, à l’abri du siècle, ainsi peut-on imaginer, au milieu d’une nouvelle barbarie, la conservation et le culte de certains biens très menacés.

Le mystère dont j’ai parlé ne serait-il point de la nature de ces attentes vagues, auxquelles la suite des temps donne enfin leur signification et leur objet ? Ne procède-t-il point d’un obscur sentiment de la nécessité naissante d’un Conseil parfaitement libre et désintéressé, au sein duquel se formerait continuellement une opinion de qualité exquise sur les questions les plus hautes qui se puissent poser à une nation ? Je m’assure, par exemple, que les mœurs, les formes, la vraie valeur des hommes et des idées, l’éducation générale, toutes choses qui mériteraient d’être réfléchies et qui sont livrées à présent à l’improvisation, au hasard, au moindre effort, seraient utilement méditées, et leur état comme leur aêtion représenté aux esprits.

Rien de pareil n’existe. Le pouvoir politique, toujours et nécessairement enchaîné à l’absurde et à l’immédiat, étant engagé dans une lutte perpétuelle pour l’existence, ne peut vivre que du sacrifice de l’intellect. Ceci est dans la nature des choses : gouverner c’est aller d’expédient en expédient…

Personne au-dessus des partis et des événements, — (qui ne sont que l’écume des choses), — personne d’insensible aux voix quotidiennes, aux effets dramatiques instantanés de la vie publique, aux haines, aux craintes, aux complaisances privées, — personne, aujourd’hui, qui ait autorité constante pour juger, conseiller, prévoir, et du reste, nul ne peut y prétendre.

Tout ce que nous voyons fait cependant concevoir par contraste, l’idée d’une résistance à la confusion, à la hâte, à la versatilité, à la facilité, aux passions réelles ou simulées. On pense à un îlot où se conserverait le souci du meilleur de la culture humaine. Sans pouvoir effectif, rien que par son existence et par ce qui se répandrait dans le public des sentiments et des avis de ces quelques hommes établis dans la plénitude de la liberté de l’esprit, ce centre d’observation, de réflexion composée et de prévision exercerait une action indéfinissable, mais constante. Une sorte de conscience éminente veillerait sur la cité.

Il ne dépend que de nous de porter insensiblement à cette magistrature idéale l’Académie Française.

1935.

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