Œuvres (Pléiade), tome II
Autres Rhumbs
REVES
Révé
Éveillé, mon esprit tout à coup abandonne les choses voisines et se met à bâtir dans le monde où les constructions ne coûtent rien, ou presque rien. Une grande activité se remarque dans le demi-univers réservé aux combinaisons et fabrications imaginaires. Mes désirs construisent et tendent à me faire ce qui me plaise exactement. Je renverse leurs projets. Je reprends ; je modifie, je perfectionne.
Un grand bruit me précipite de là-haut. Je suis coupé en deux. Je me trouve tombé à la place même de mon corps. Je me perçois en deux personnes incompatibles. Il se produit entre ces deux présences une oscillation symétrique de période inconnue. J’ai des intérêts dans deux mondes qui n’ont pas de communication entre eux. Je rêve ou je veille. Je vois ou je forme. Je vais de mes mains et de ma table, à mes structures et à mes chantiers d’excitation, et je reviens au réel…
Peu à peu cette vie en partie double s’organise. L’oscillation du pendule Moi se ralentit. Je consens à être et à édifier, à peu près simultanément. Il y a quelque chose de changé. Je passe de l’état de perturbation alternante, de l’état « L’un ou l’autre » à l’état « L’un et l’autre ». J’ai créé un regard capable de deux mondes donnés.
Si nous pouvions trouver de même un état capable de la veille et du véritable rêve, de belles observations deviendraient possibles…
*
Rêve.
Il y a quelque trente ans, j’ai fait ce rêve :
Je me trouvais sur un quai, à Rouen, vers la fin du jour. Une ardente et tendre lumière rose sur le fleuve, sur les pierres, sur les arêtes, les passerelles, les renflements et les saillies des navires à l’ancre.
Mais une seule chose m’importait.
Il y avait à dix pas de moi une petite montagne de houille. Il en émanait une puissance, une vertu indéfinissable que je sentais étrangement peser sur moi.
Je me sentais attiré, paralysé, contraint à une contemplation, et comme intérieurement orienté tout entier par cette ténébreuse et étincelante masse. Ce tas noir, et de diamant noir, m’était comme la Montagne d’Aimant des Contes arabes.
Et quelque chose en moi nommait cet effet singulier, sans le moindre doute. Quelque chose savait en moi d’une science certaine et immédiate que c’était là le Regard de Napoléon.
*
IMUS
Opéra de rêve.
Une grosse lampe, couleur de perle et de rêve, émet une lueur ou musique toute suave. La lumière qui croît, ou l’harmonie qui s’enfle et se divise, éclaire ou crée peu à peu le spectacle. On découvre Imus assis devant une table. On le voit ou On est lui. Mieux on le distingue, plus on est lui. L’harmonie forme ou fait venir d’on ne sait quel lointain une jeune servante blonde et pleine de grâce. Elle vient près d’Imus, s’accoude, puis s’assied à demi à côté de lui, sur le vide, toute proche et claire. On ne voit point son visage connu, qui demeure détourné, chose abstraite ; et le sourire qu’on sait qu’elle a existe dans toute la salle vague, à la manière d’un parfum. Mais son corps tiède, nuque et coude vivants, presse et s’impose.
Ce contact est inexprimablement réel. Tout le monde perçoit par Imus qui est aussi tout le monde ; et l’on comprend, au contraire, que la vision de cette jeune fille n’est qu’une peinture et un prestige accessoire.
Elle se tait indéfiniment, infiniment douce contre Imus ; mais l’étonnement de cette arrivée, de cette pose, de cette approche et de ce silence l’envahit, envahit la scène, la salle ou moi, comme les avait envahis le sourire ou le parfum.
Ni parole, ni mouvements de cette fille ni de personne ne dissipent ni ne gênent ce trouble qui se développe dans Imus, et par la mystérieuse action de présence d’Imus, en tout le monde ou en moi. Ce charme de contact s’élève dans la chair, dans le cœur, dans la présence humaine réelle cachée, rend la lumière et la musicale rumeur plus faibles et plus tendres, répand une chaleur sourde et trop douce, change les projets, les devoirs, obscurcit les prudences permanentes, éclaire une pente unique. Un rideau de moins en moins transparent coule sur le reste du monde, avec un bruit continu qui cause un extrême délice et un malaise extrême indivisibles.
Rêve. Rapport de mer.
On est en mer, couchés dans un cadre ; deux corps en un seul ; étroitement unis, et il y a doute si l’on est un ou deux, à cause de ce resserrement dans le lit exigu de la cabine. L’être simple et double est en proie à une tristesse infinie. Il y a une douleur et une tendresse sans cause et sans bornes avec lui. Un vent de tempête souffle dans la nuit extérieure. Le navire roule et geint affreusement. L’être à l’être se cramponne et on perçoit le battement d’angoisse d’un cœur unique, les coups sourds de la machine qui cogne et lutte contre la mer, les chocs rythmés, et de plus en plus durs et violents, de cette mer démontée contre la coque.
La terreur, le danger, la tendresse, l’angoisse, le roulis, la puissance des ondes croissent jusqu’à un certain point de rupture.
Enfin la catastrophe se déclare. Le hublot cède à la mer ; la paroi même s’entr’ouvre et vomit l’eau formidable.
Je m’éveille. Mon visage est baigné de larmes. Elles ont coulé sur mes joues, jusques à mes lèvres, et ma première impression est le goût de ce sel, qui sans doute a créé tout à l’heure cette combinaison désespérée de tendresse, de tristesse et de mer.
*
Remarque.
On observera que j’ai souligné plusieurs fois dans ce petit « rapport de mer » le mot : On. J’ai remarqué assez souvent l’importance, la nécessité d’emploi, — de ce pronom dans le récit que nous nous faisons des rêves.
Ces récits sont toujours suspeds. Nous ne connaissons nos propres rêves que dans une tradudion que nous en donne le réveil, — dans un état qui est incompatible avec eux. Je crois que nous ne pouvons absolument pas nous représenter toute l’insignifiance essentielle des rêves, leur incohérence constitutive. Mais le texte de nos traductions naïves laisse parfois entrevoir les embarras et les hésitations du tradudeur, ses écarts du langage qui convient aux choses de la veille. De telles perturbations de formes me font songer à ces petites inégalités, à ces anomalies par l’analyse desquelles les astronomes arrivent à déceler l’existence de corps invisibles…
Le mot : On, que j’ai dû employer tient lieu d’un sujet indistind, à la fois spedateur, auteur, auditeur, adeur, en qui le voir et le être vu, l’agir et le subir, sont réunis et même curieusement composés. Notre langage répugne à l’expression de ces possibilités psychiques si éloignées de nos habitudes de pensée utile. Mais peut-être trouverait-on, dans quelque dialecte de tribu australienne ou algonquine, des termes et des formes plus variés, plus complexes, plus généraux, — et en somme plus savants que les nôtres, — pour traduire avec une approximation plus satisfaisante les informes et inhumains phénomènes du rêve.
*
Athalie.
Madame T. a perdu sa nièce il y a quelques mois.
Elle a fait ce rêve : que se trouvant dans son salon où elle prend le thé avec une amie, entre soudain la nièce morte.
Avec surprise et joie elle se lève pour l’accueillir. La dame qui était là regarde, se dresse et s’évanouit. La morte embrasse sa tante. Ensuite, elle la saisit par la taille et fait mine de la vouloir enlever en l’air.
Mais la rêveuse, le Moi de ce rêve, ne se trouve saisie que par un corps qui se fluidifie, se fond, s’affaisse. A ses pieds il n’y a aussitôt qu’une loque innommable, une robe morte, — et tout ce qu’il faut pour se réveiller en pleine horreur.
*
Remarque.
Dans certaines dispositions, on trouve extraordinairement beaux des vers, qui au bout de quelques heures, ou de quelques instants, sont reconnus détestables. C’est qu’on a rêvé.
Si le poète était vraiment un rêveur, comme une légende toute moderne le prétend, il est à parier qu’il ne pourrait jamais se relire sans gémir.
Il me souvient d’avoir été excessivement peiné, pendant toute une matinée, de ne pouvoir retrouver quelques vers entendus en rêve, et qui me laissaient le sentiment d’une beauté incomparable, comme infinie, singulière et impersonnelle. J’exprime ceci comme je puis.
Mais je me consolai doucement et progressivement, par une sorte d’analyse de plus en plus fine et serrée, me démontrant que ces beaux vers ne devaient et ne pouvaient être qu’un balbutiement insignifiant, une syllabisation quelconque, plus une impression de merveille inouïe… Pure coïncidence, ou coïncidence non substantielle, d’un balbutiement local et perdu, avec le sentiment sans objet d’un état d’enchantement.
*
Le suicide est comparable au geste désespéré du rêveur pour rompre son cauchemar. Celui qui par effort se tire d’un mauvais sommeil, tue ; tue son rêve, se tue rêveur.
OceanofPDF.com