Œuvres (Pléiade), tome II
Choses tues
I
Peinture.
L’objet de la peinture est indécis.
S’il était net, — comme de produire l’illusion de choses vues, ou d’amuser l’œil et l’esprit par une certaine distribution musicale de couleurs et de figures, le problème serait bien plus simple, et il y aurait sans doute plus de belles œuvres (c’est-à-dire conformes à telles exigences définies) — mais point d’œuvres inexplicablement belles.
Il n’y aurait point de celles qui ne se peuvent épuiser.
*
Je m’arrête devant ce tableau de Vénus couchée et d’abord je le regarde d’assez loin.
Ce premier regard me fait venir à l’esprit un mot que j’ai entendu souvent dire par Degas : C’est plat comme la belle peinture !
Mot difficile à commenter. Se comprend à merveille devant tel beau portrait de Raphaël. Divine platitude : point de trompe-l’œil ; point d’empâtements, point d’enrochements, de lumières accrochées ; point de contrastes intenses. Je me dis que la perfection ne s’atteint que par le dédain de tous les moyens qui permettent de renchérir.
Mes yeux se reprennent à voir. Je retrouve Vénus couchée. Ce tableau offre une blanche et pleine personne. Il est aussi une heureuse distribution de clair et d’obscur. Il est aussi un recueil de belles parties et de régions délicieuses : un ventre pur, une attache toute savante et séduisante de bras à l’épaule, une certaine profondeur de campagne bleue et or. Il est aussi un système de valeurs, de couleurs, de courbes, de domaines : image de contacts, présence de déesse, acte de l’art… S’il n’était tant de choses à la fois, point de poésie.
Cette pluralité est essentielle. A elle s’oppose la pensée tout abstraite qui suit son fil et qui n’est que ce qu’elle suit. Il ne faut point qu’elle se perde : elle ne se retrouverait jamais.
Mais l’artiste assemble, accumule, compose au moyen de la matière une quantité de désirs, d’intentions et de conditions, venus de tous les points de l’esprit et de l’être. Tantôt il pensait à son modèle ; tantôt à ses mélanges, à ses huiles, à ses tons ; tantôt à la chair même, et tantôt à la toile qui buvait. Mais ces attentions si indépendantes s’unissaient nécessairement dans l’acte de peindre ; et ces moments distinds, épars, suivis, repris, suspendus, échappés, devenaient tableau devant lui.
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Art est donc cette combinaison extérieure d’une diversité vivante et agissante dont les actes se condensent, se rencontrent dans une matière qui les subit ensemble, qui leur résiste, qui les excite, qui les transforme ; qui trompe, irrite, et parfois comble son homme.
Chacun des mouvements de celui-ci ayant son but particulier et simple, chacun étant définissable et correspondant à une abstraction, — leur ensemble toutefois tend à cet étrange résultat de retrouver le concret, de restituer à l’artiste, premier spedateur, la plénitude, la puissance multiple de tout objet réel, la diversité et même l’infinité simultanée de quelque chose, — par l’artifice des vertus sensorielles et symboliques de la vision des couleurs.
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Les œuvres de l’art donnent l’idée d’hommes plus précis, plus maîtres d’eux-mêmes, de leurs yeux, de leurs mains, plus différenciés et articulés que ceux qui regardent l’ouvrage fait, et qui ne voient pas les essais, les repentirs, les désespoirs, les sacrifices, les emprunts, les subterfuges, les années, et enfin les hasards favorables — tout ce qui disparaît, tout ce qui est masqué, dissipé, résorbé, tu et nié, tout ce qui est conforme à la nature humaine et contraire à la soif de merveilleux, — laquelle est toutefois un instinct essentiel de cette nature.
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La peinture est sans doute l’art dans lequel la sensation de l’impuissance nous est le plus facilement donnée par l’artiste.
— Voyez ce pied, lui dis-je, peut-on marcher avec ce pied ?
— Ce n’est pas ce que je cherche, me répond-il.
— Et pourtant vous ne l’avez pas trouvé.
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Le goût est fait de mille dégoûts.
En toute chose inutile, il faut être divin. Ou ne point s’en mêler.
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La musique m’ennuie au bout d’un peu de temps, et d’autant plus court qu’elle a eu plus d’action sur moi. C’est qu’elle vient gêner ce qu’elle vient d’engendrer en moi, de pensées, de clartés, de types et de prémisses.
Rare est la musique qui ne cesse d’être ce qu’elle fut ; qui ne gâte et ne traverse ce qu’elle a créé, mais qui nourrisse ce qu’elle vient de mettre au monde, en moi.
J’en conclus que le vrai connaisseur en cet art est nécessairement celui auquel il ne suggère rien.
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Le ballet, jusqu’ici, est presque le seul art de la succession des couleurs.
C’est donc à lui qu’il convient de s’adresser pour traiter une aurore ou un coucher de soleil.
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Jugements.
Une Exposition de peinture. Un tableau et deux hommes devant lui.
L’un, à demi penché sut la barre, parle, explique, éclate. L’autre est muet. On devine à sa courtoisie qu’il est absent. Il tend l’oreille et refuse l’esprit. Il est au Bois, à la Bourse, ou chez une dame ; mais il est impossible d’être plus loin avec plus de formes et de présence sensible.
Une manière d’artiste, à deux pas derrière eux, me regarde ; son œil m’adresse tout le mépris de ces explications sonores qui s’entendent d’assez loin.
Et moi, comme je suis au premier plan de cette petite scène, que je vois à la fois le tableau, les amis, le peintre dans leur dos ; que j’entends le parleur ; que je lis le regard du témoin qui le juge, — je crois que je contiens les uns et les autres, je m’attribue une conscience d’ordre supérieur, une juridiction suprême ; je bénis et condamne tout le monde : Misereor super turbam…
Mais bientôt une réflexion me fait fuir cette situation divine d’où je contemplais des étages de jugements relatifs. Je sens trop que le hasard m’y avait placé. Je ne sais enfin que penser… Rien ne rend plus pensif.
II
Les œuvres de l’art le plus exquis, les subtilités du dessin, la dégustation des finesses et des concordances d’un langage parfait, les délicatesses de certaines ambiguïtés mathématiques, les précisions que l’on peut atteindre dans l’examen de l’âme — tout ceci est affaire privée entre quelques personnes. Otez-les, — qui se doutera d’une perte si grande ?
*
Les belles œuvres sont filles de leur forme, qui naît avant elles.
*
La valeur des œuvres de l’homme ne réside point dans elles-mêmes, mais dans les développements qu’elles reçoivent des autres et des circonstances ultérieures.
Nous ne savons jamais d’avance si telle œuvre vivra… Elle est un germe qui est plus ou moins viable ; il a besoin des circonstances, et le plus faible peut être favorisé par elles.
*
Certains ouvrages sont créés par leur public. Certains autres créent leur public.
Les premiers répondent aux besoins de la sensibilité naturelle moyenne. Les seconds créent des besoins artificiels qu’ils satisfont en même temps.
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Rien de plus original, rien de plus soi que de se nourrir des autres. Mais il faut les digérer. Le lion est fait de mouton assimilé.
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Le très grand art est celui dont les imitations sont légitimes, dignes, supportables ; et qui n’est pas détruit ni déprécié par elles ; ni elles par lui.
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Peur du ridicule, — Terreur du banal, — Être montré au doigt ; n’être pas remarqué. — Deux abîmes.
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Nouveauté. Volonté de nouveauté.
Le nouveau est un de ces poisons excitants qui finissent par être plus nécessaires que toute nourriture ; dont il faut, une fois qu’ils sont maîtres de nous, toujours augmenter la dose et la rendre mortelle à peine de mort.
Il est étrange de s’attacher ainsi à la partie périssable des choses, qui est exactement leur qualité d’être neuves.
Vous ne savez donc pas qu’il faut donner aux idées les plus nouvelles je ne sais quel air d’être nobles, non hâtées, mais mûries ; non insolites, mais existantes depuis des siècles ; et non faites et trouvées de ce matin, mais seulement oubliées et retrouvées.
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Le goût exclusif de la nouveauté marque une dégénérescence de l’esprit critique, car rien n’est plus facile que de juger de la nouveauté d’un ouvrage.
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Les œuvres classiques sont peut-être celles qui peuvent se refroidir sans périr, sans se décomposer ; et la volonté de conservation, cachée dans l’idée de perfection et de forme achevée, serait intéressante à découvrir, à déceler dans les principes, les règles, les lois ou canons des arts dans les époques dites classiques.
*
Nos disciples et nos successeurs nous en apprendraient mille fois plus que nos maîtres, si la durée de la vie nous laissait voir leurs travaux.
III
Littérature.
Un livre n’est après tout qu’un extrait du monologue de son auteur. L’homme ou l’âme se parle ; l’auteur choisit dans ce discours. Le choix qu’il fait dépend de son amour de soi : il s’aime en telle pensée, il se hait dans telle autre ; son orgueil ou ses intérêts prennent ou laissent ce qui lui vient à l’esprit, et ce qu’il voudrait être choisit dans ce qu’il est. C’est une loi fatale.
Que si tout le monologue nous était donné, nous serions capables de trouver une réponse assez exacte à la question la plus précise qu’une critique légitime puisse se proposer devant un ouvrage.
La critique, en tant qu’elle ne se réduit pas à opiner selon son humeur et ses goûts, — c’est-à-dire à parler de soi en rêvant qu’elle parle d’une œuvre, — la critique, en tant qu’elle jugerait, consisterait dans une comparaison de ce que l’auteur a entendu faire avec ce qu’il a fait effectivement. Tandis que la valeur d’une œuvre est une relation singulière et inconstante entre cette œuvre et quelque lecteur, le mérite propre et intrinsèque de l’auteur est une relation entre lui-même et son dessein : ce mérite est relatif à leur distance ; il est mesuré par les difficultés qu’on a trouvées à mener à bien l’entreprise.
Mais ces difficultés elles-mêmes sont comme une œuvre préalable de l’auteur : elles sont l’œuvre de son « idéal ». Cette œuvre intérieure précède, gêne, suspend, défie l’œuvre sensible, l’œuvre des actes. C’est ici que le caractère et l’intelligence traitent parfois la nature et ses forces comme l’écuyer traite le cheval.
Une critique elle-même idéale prononcerait uniquement sur ce mérite, car on ne peut exiger de quelqu’un que d’avoir accompli ce qu’il s’était proposé d’accomplir. On ne peut juger un esprit que selon ses propres lois, et presque sans intervenir en personne, comme par une opération indépendante de celui qui opère, car il ne s’agit que de rapprocher un ouvrage et une intention.
Vous vouliez faire un certain livre ?
— L’avez-vous fait ? Quel fut votre dessein ? — Entendiez-vous rejoindre une haute pensée, ou quelque avantage sensible : une victoire dans l’opinion, un bon succès d’argent ? Peut-être un objet indirect ; peut-être ne visiez-vous que peu de personnes de vous connues, et peut-être même une seule que vous pensiez atteindre par le détour d’un ouvrage public ?…
Qui vouliez-vous divertir ? — Qui séduire, qui égaler, qui rendre fou d’envie, quelle tête laisser pensive et quelles nuits hanter ? Dites, seigneur Auteur, est-ce Mammon, fut-ce Dêmos, César, serait-ce Dieu que vous serviez ? Vénus, peut-être, et peut-être un peu tous ?
Mais voyons vos moyens, etc.
*
Écrire purement en français, ou dans quelque autre langue, c’est une illusion d’après les savants. Je ne suis pas tout à fait de leur avis. L’illusion consisterait à croire qu’il existe une pureté essentielle et définie du langage… définie par des caractères sensibles et incontestables pour tous. Mais un langage est une création statistique et continuée. Chacun y met un peu de soi, l’estropie, l’enrichit, le reçoit et le donne à sa guise, moyennant quelques égards… La nécessité de la compréhension mutuelle est la seule loi qui modère et retarde son altération ; et cette altération est possible à cause de la nature arbitraire des correspondances de signes et de sens qui le constituent. Un langage peut à chaque instant être assimilé à un système de conventions, inconscientes pour la plupart, mais dont on constate quelquefois le mode d’institution, comme il arrive toutes les fois que nous apprenons un mot nouveau.
Jusqu’ici point de pureté, mais des phénomènes assez désordonnés, dominés seulement, ou restreints dans leurs écarts, par le besoin des échanges, l’automatisme des individus et leurs tendances à l’imitation.
Mais il peut exister, — et il existe — une pureté conventionnelle, qui pour être conventionnelle n’est pas sans quelque vertu. Cette pureté implique d’abord la correction, qui est la conformité aux conventions écrites (dont la connaissance et l’usage définissent les personnes cultivées). Plus subtiles sont les autres conditions de ce langage pur et volontaire auquel tout le monde n’est pas sensible ; je ne vais point les énumérer. Ce sont des abstentions dont les raisons sont difficiles à éclaircir ; certains « effets » desquels on se prive ; certaine cohérence exquise à poursuivre dans l’expression, et un souci constant d’articuler nettement les membres d’une phrase et les phrases d’un paragraphe, les uns avec les autres.
Mais il est des hommes dont l’oreille, toute saine qu’elle est, ne distingue pas les sons d’avec les bruits.
… Écrire purement en français, c’est un soin et un amusement qui récompense quelque peu l’ennui d’écrire.
*
La syntaxe est une faculté de l’âme.
*
On a trop réduit la connaissance de la langue à la simple mémoire. Faire de l’orthographe le signe de la culture, signe des temps et de sottise.
Mais c’est la manœuvre du langage qui importe, l’enchaînement des actes, l’acquisition de l’indépendance des mouvements de l’esprit ; et déliés, la liberté de leur composition dans le discours…
La syntaxe est un système d’habitudes à prendre qu’il est bon de raviver quelquefois et de rajuster en pleine conscience. En ces matières, comme en toutes, il faut se soumettre aux règles du jeu, mais les prendre pour ce qu’elles sont, ne point y attacher une autorité excessive. Ne point tirer vanité de se rappeler une quantité d’exceptions. Ne point oublier qu’au temps des plus grands écrivains, les libertés étaient aussi bien plus grandes. Leur langue était plus complexe, mieux construite, plus « organisée » que la nôtre ; mais je confesse qu’ils étaient assez divisés sur la concordance des temps, incertains quant aux accords, inconstants et parfois surprenants dans leur manière d’accommoder les participes.
IV
Une œuvre de l’esprit est importante quand son existence détermine, appelle, supprime d’autres œuvres déjà faites ou non.
Elle sensibilise l’âme pour des œuvres toutes différentes. — Ou elle commence, ou elle termine quelque veine…
*
Ce qu’il y a de plus humain.
Certains croient que la durée des œuvres tient à leur « humanité ». Ils s’efforcent d’être vrais.
Mais quelle plus longue durée que celle des œuvres fantastiques ?…
Le faux et le merveilleux sont plus humains que l’homme vrai.
*
Triangulation.
Il y a des œuvres, illustres ou non, qui dans la triangulation du monde spirituel sont à choisir de préférence aux autres, pour points de repère.
Je possède depuis longtemps une brochure de cinquante pages qui traite d’un sujet technique, et dans laquelle ce qu’on nomme rigueur, profondeur, vue originale sont constamment présentes et admirables.
Je compare mentalement à ce petit ouvrage, ce que je viens à lire ; — ou, plus exactement, — j’essaie de comparer ce qu’il suppose de force d’esprit, et surtout d’exigence de l’auteur à l’égard de son esprit, à ce que suppose ce que je viens de lire dans celui qui l’a écrit.
*
Livres.
Presque tous les livres que j’estime et absolument tous ceux qui m’ont servi à quelque chose, sont livres assez difficiles à lire.
La pensée peut les quitter, elle ne peut les parcourir.
Les uns m’ont servi quoique difficiles ; les autres, parce qu’ils l’étaient.
*
Mais des livres, les uns sont excitants et ne font qu’agiter ce que je possède ; les autres me sont des aliments dont la substance se changera dans la mienne. Ma nature propre y puisera des formes de parler ou de penser ; ou bien des ressources définies et des réponses toutes faites : il faut bien emprunter les résultats des expériences des autres et nous accroître de ce qu’ils ont vu et que nous n’avons pas vu.
*
Du regard de l’auteur sur son œuvre.
Tantôt cygne qui a couvé un canard ; tantôt la cane, un cygne.
*
Tout poète vaudra enfin ce qu’il aura valu comme critique (de soi).
*
Grandeur des poètes de saisir fortement avec leurs mots, ce qu’ils n’ont fait qu’entrevoir faiblement dans leur esprit.
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Il y a des gens étincelants, des parleurs de l’ordre des parleurs, qui vous étonnent par la suite infinie des propos inattendus et l’éclat des effets de mots, des rencontres merveilleuses, dont il en est qui paraissent même trop justes, trop belles… et la quantité n’en est pas moins étonnante que l’efficace et que l’exquisité. Et toutefois, ce jeu et cette création si variés, si abondants, donnent enfin l’étrange impression de l’automatisme. On songe secrètement à un oiseau artificiel dans sa cage dorée qui développe ses roulades préétablies. Il y a invention, mais il y a échappement. La suite de tant de trouvailles donne l’idée d’une série mécaniquement engendrée.
*
D’un écrivain moderne :
Ses accidents sont admirables, mais sa substance est peu de chose.
*
L’inspiration est l’hypothèse qui réduit l’auteur au rôle d’un observateur.
*
L.’esprit souffle où il veut… Il incombe au spiritualisme et aux amateurs d’inspiration de nous expliquer pourquoi cet esprit ne souffle pas dans les bêtes et souffle si mal dans les sots.
*
Si un oiseau savait dire précisément ce qu’il chante, pourquoi il le chante, et quoi, en lui, chante, il ne chanterait pas.
Il crée dans l’espace un point où il est ; il proclame sans le savoir qu’il joue son rôle. Il faut qu’il chante à telle heure. — Personne ne sait ce qu’il ressent lui-même de son propre chant. Il s’y donne avec tout son sérieux. Le sérieux des animaux, le sérieux des enfants qui mangent, des chiens amoureux, l’implacable, prudente physionomie des chats. On dirait que cette vie exacte ne laisse pas de place pour le rire, pour l’intervalle moqueur.
*
Autre monde.
La fatigue fait voir enfin un monde nouveau. Le sommeil qui vient au théâtre, écrase les formes, rend les lumières atroces, les choses tremblantes, les voix surnaturelles et fausses.
On dirait que l’on a quitté le monde que l’on voit encore, et que maintenant se perçoit son mouvement absolu, comme si l’on n’était plus sur le même bateau. On ne suit plus le voyage, on voit filer tout d’un bloc, le corps de choses sur lequel on était d’abord. On ne comprend plus.
… Ainsi, la littérature dans tel jeune esprit fatigué d’avoir en deux ans trop lu ou trop pressenti. Il accouche de raccourcis, de traits extrêmes ; et il ne peut plus supporter qu’une incohérence impatiente… C’est le nouveau. Signe de fatigue.
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Idée poétique est celle qui, mise en prose, réclame encore le vers.
*
L’expression du sentiment vrai est toujours banale. Plus on est vrai, plus on est banal. Car il faut chercher pour ne l’être pas.
Toutefois si l’être est vraiment inculte, ou si le sentiment est assez fort pour faire perdre jusqu’à la banalité, jusqu’au souvenir de ce qui convient vulgairement à la circonstance, alors ce tâtonnement aveugle dans le langage peut donner au hasard des paroles qui seront belles.
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La perfection est une défense. Mettre la perfection entre soi-même et l’autre. Entre soi-même et soi-même.
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Il faut être léger comme l’oiseau et non comme la plume.
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Style « orné ». Orner un style.
Celui-là seul sait vraiment orner un style qui est capable d’un style nu et net.
V
L’être qui travaille se dit : Je veux être plus puissant, plus intelligent, plus heureux — que — Moi.
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Grand homme est celui qui laisse après soi les autres dans l’embarras.
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Les plus grands hommes sont des hommes qui ont osé se fier à leurs jugements propres, — et pareillement les plus sots.
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Un artiste veut faire envie jusqu’à la consommation des siècles.
*
Ce que l’on écrit en se jouant, un autre le lit avec tension et passion.
Ce que l’on écrit avec tension et passion, un autre le lit en se jouant.
*
La gloire est une espèce de maladie que l’on prend pour avoir couché avec sa pensée.
*
Pour aimer la gloire, il faut faire grand cas des hommes ; il faut croire en eux.
*
Un homme qui n’a jamais tenté de se faire semblable aux dieux, c’est moins qu’un homme.
*
La statue et la gloire sont formes du culte des morts, qui est une forme de l’ignorance.
*
Le véritable orgueil est le culte rendu à ce que l’on voudrait faire, le mépris de ce que l’on peut, la préférence lucide, sauvage, implacable de son « idéal ». Mon Dieu est plus fort que le tien.
Dans toute religion, on entend par faux dieux, les dieux des autres ; qu’on dit faux, non pour leur refuser l’existence, mais la force ou puissance la plus grande, que l’on réserve au sien.
*
La notion de « grand poète » a engendré plus de petits poètes qu’il n’en était raisonnablement à attendre des combinaisons du sort.
*
L’homme se pare de ses chances.
*
La plus forte et la plus nécessaire haine va à ceux qui sont ce que nous voudrions être : et d’autant plus âpre que cet état est plus attaché à la personne même. C’est un vol que de posséder la fortune ou le titre qu’un autre voudrait ; c’est un assassinat que de posséder le physique, ou l’intellect, ou les dons qui sont l’idéal de quelqu’un. On lui fait voir par un seul coup d’œil que cet idéal n’est pas chimérique et que la place est prise.
Mais ce jaloux oublie le grand et véritable avantage de ne pas avoir ce qu’on désire, qui est de le considérer d’un point interdit à qui le possède et de devoir s’instruire à le déprécier pour vivre ! Tandis que le possesseur le déprécie en tant qu’il l’a… Tout idéal est attaqué par les deux faces. Le système : ils sont trop verts et le système : ils sont pourris, conspirent contre lui.
*
Nous n’aimons pas celui qui nous contraint à n’être pas nous-mêmes ; et nous n’aimons pas plus celui qui nous contraint à nous montrer nous-mêmes.
Mais nous aimons celui qui croit que nous sommes ce que nous voudrions être, et c’est le fond du plaisir de la gloire, dont il faut beaucoup de tristesse et de puissance combinées pour se défendre entièrement.
*
Le comble de la vulgarité me semble être de se servir d’arguments qui ne valent que pour un public, — c’est-à-dire pour un spectateur ou auditeur réglé nécessairement sur le plus sot, — et qui ne résistent pas à un homme froid et seul. Mais ce qui dure, ne dure que par le consentement de ce dernier.
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Les attaques ne détachent de nous que ceux dont nous devons nous féliciter qu’ils s’en écartent ; soit qu’ils soient faits pour nous ignorer, soit qu’ils soient tels que nous ne puissions souhaiter d’être incertains à leur sujet.
*
L’envie et le mépris sont les deux arrêts du tribunal de l’orgueil.
Tu n’existes pas. — Je suis.
Tu existes trop. — Je ne suis pas.
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Nos vrais ennemis sont silencieux.
*
Un homme qui vous attaque, ce n’est qu’un homme qui se soulage.
Imaginez donc la face d’un homme qui cherche et trouve sur son papier une belle injure contre vous. Il rature et trouve mieux encore…
— Placez toujours cette image au mur de votre esprit.
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Des forcenés.
Tous les violents en littérature touchent au genre comique. L’injure est le plus facile des lyrismes et le plus traditionnel.
*
Loi mécanique des injures.
Pour un témoin suffisamment éloigné, l’injure ne se fixe pas au point où elle est adressée : chaque crachat décrit une courbe fermée.
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Cache ton dieu.
Il ne faut point attaquer les autres, mais leurs dieux. Il faut frapper les dieux de l’ennemi. Mais d’abord il faut donc les découvrir. Leurs véritables dieux, les hommes les cachent avec soin.
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Que si le moi est haïssable, aimer son prochain comme soi-même devient une atroce ironie.
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Mieux vaut pardonner aux injures — que de les oublier. — Mais le pardon n’est jamais réel. Rien ne peut annuler la douleur actuelle. Qui pardonne dans cet état feint d’être ce qu’il n’est pas encore. C’est une noble comédie.
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Il faut aimer ses ennemis.
J’aime ceux qui m’animent, et ceux que j’anime. Nos ennemis nous animent.
A chaque instant, l’âme de l’instant nous vient de l’extérieur.
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Savourer l’injustice.
L’injustice est un amer qui redonne du goût à la solitude, aiguise l’appétit de séparation et de singularité, ouvre à l’esprit ses profondes voies, qui vont à l’unique et à l’inaccessible.
*
Après tout, cette misérable vie ne vaut pas que l’on sacrifie l’être au paraître, quand on sait aux yeux de qui, à quels yeux il faut paraître.
*
La rencontre.
Quel coup de hasard pour deux hommes qui se seraient fuis, ignorants de la rondeur de la Terre, quand ils se trouveraient nez à nez aux antipodes du lieu !
Ceci nous peut arriver avec nos plus grands ennemis.
Il y a certaines courbures dans la fibre du temps de la vie qui conduisent insensiblement de l’impossible au réel et de l’inconcevable à l’accompli.
VI
Regards.
Des regards qui se rencontrent font naître d’étranges rapports.
Personne ne pourrait penser librement si ses yeux ne pouvaient quitter d’autres yeux qui les suivraient.
Dès que les regards se prennent, l’on n’est plus tout à fait deux, et il y a de la difficulté à demeurer seul.
*
Des regards qui « s’échangent ».
Cet échange, le mot est bon, réalise dans un temps très petit, une transposition, une métathèse, un chiasma de deux « destinées », de deux points de vue. Il se fait par là une sorte de réciproque limitation simultanée. Tu prends mon image, mon apparence, je prends la tienne. Tu n’es pas moi, puisque tu me vois et que je ne me vois pas. Ce qui me manque c’est ce moi que tu vois. Et à toi, ce qui manque, c’est toi que je vois.
Et si avant que nous allions dans la connaissance l’un de l’autre, autant nous nous réfléchirons, autant nous serons autres. Et tout le reste sera identique, et peut-être… commun !
Et plus nos regards se quitteront, plus nous nous perdrons de vue, plus nous serons indiscernables.
Je te vois, pour n’être pas toi, n’étant pas Toi.
Cette espèce d’analyse peut s’appliquer de soi à soi-même.
*
Sourires.
Deux personnes se rencontrent. Sourires comme excités de se voir, et conservés quelque temps. Ils se reposent pour laisser passer une ou deux phrases sérieuses. Ils renaissent, se détachent ; et, séparés l’un de l’autre, se déplissent, se dissolvent…
*
Conversation banale.
Conversation banale est celle où l’on pourrait transporter d’une bouche à une autre, les paroles qui s’y échangent.
On ne distingue ces paroles qu’au seul timbre des voix. C’est au timbre de voix que je juge ou préjuge les inconnus, et même les autres. Il me trompe assez rarement.
La voix me suggère certaines qualités de l’esprit. Ceci ressemble assez à ce déchiffrement des gens par leur écriture que pratiquent les graphologues. Mais ma phonologie est moins objective.
*
Entre nous.
Les relations humaines sont fondées sur chiffres. Déchiffrer, c’est se brouiller. Ce chiffre a l’avantage de dire sans dire, et de garder suspendue, réversible, l’opinion réciproque. Il nous préserve de porter des jugements décisifs et définitifs qui ne sont jamais vrais que dans l’instant.
*
Tout ce que l’on dit de nous est faux ; mais pas plus faux que ce que nous en pensons. — Mais d’un autre faux.
*
Politesses.
Si tous les corps autour de nous étaient parfaitement polis, nous ne verrions de toutes parts que nous-mêmes, quoique dans les états les plus difformes.
C’est là précisément ce qui se trouve dans une société polie, où l’identité des manières, la restitution exacte des mots et des sourires, l’apparence d’une parfaite réciprocité nous environnent de nos propres gestes et propos.
*
Intimes.
On ne devient vraiment intimes qu’entre gens du même degré de discrétion. Le reste, caractère, culture et goût importe peu.
L’intimité véritable repose sur le sens mutuel des pudenda et des tacenda.
C’est par quoi elle permet une incroyable liberté ; tout le reste peut être dit.
Mais il y a de fausses intimités.
Peu d’amitiés complètes. On est bien rarement amis pour la totalité. C’est pourquoi il arrive d’avoir plusieurs amis et d’espèces très différentes.
« Il a autant d’amis que de personnes en lui. »
Ce n’est pas le plus intime qu’il préfère. Est-il probable que l’on se dévoile le plus (ou que l’on croie se dévoiler) à celui que l’on aime le mieux ? On se fait plus beau pour le préféré.
Si deux personnes se brouillent, c’est qu’elles étaient un peu trop bien ensemble. Les rapports superficiels sont toujours bons. Mais l’intimité rend les moindres variations très sensibles. Il ne faut pas oublier qu’elle consiste dans une indiscrétion permise, offerte ou sollicitée, dont les limites sont incertaines, dont l’impression qu’elle produit n’est rien de moins que constante, et qui exige une exquise attention pour s’exercer sans dommage et sans conséquences secrètes, très dangereuses pour l’amitié.
*
Il y a, dans les relations qui se font intimes entre gens délicats, ce mélange extraordinaire de la crainte de n’être pas compris avec la terreur d’être compris.
— Il me faut comprendre, sans m’offrir dans votre regard l’idée d’un homme qui s’est expliqué. N’oubliez pas que je me vois dans votre attitude, et je n’y veux rien voir d’insupportable.
Votre silence soit un miroir sans défauts, etc.
*
Les véritables secrets d’un être lui sont plus secrets qu’ils ne le sont à autrui.
*
Le secret d’un homme d’esprit est moins secret que le secret d’un sot.
*
Les sots croient que plaisanter, c’est ne pas être sérieux, et qu’un jeu de mots n’est pas une réponse.
Pourquoi cette conviction chez eux ?
C’est qu’il est de leur intérêt qu’il en soit ainsi. C’est raison d’État, il y va de leur existence.
*
Lorsqu’on a pensé à une sottise et senti que c’en était une, il ne faut se hâter de la rejeter au néant. Elle a vécu… Comment se peut-il ? Arrêtons-nous un peu.
*
Amour consiste à sentir que l’on a cédé à l’autre malgré soi ce qui n’était que pour soi.
*
On ne sait jamais avec qui l’on couche.
*
La plus belle femme, l’être séduisant, songent : « Il m’arrive, songent-ils, que presque pas un ne s’approche de moi, qu’il ne se sente prendre sur moi une sorte de droit, et je ne sais quelle propriété jalouse. — Je leur appartiens parce que je leur plais. »
« Leur prétention m’est insupportable… Je ne pourrais vivre sans elle. »
*
Il n’existe pas d’être capable d’aimer un autre être tel qu’il est. On demande des modifications, car on n’aime jamais qu’un fantôme. Ce qui est réel ne peut être désiré, car il est réel. Je t’adore… mais ce nez, mais cet habit que vous avez…
Peut-être le comble de l’amour partagé consiste dans la fureur de se transformer l’un l’autre, de s’embellir l’un l’autre dans un acte qui devient comparable à un acte artiste, — et comme celui-ci, qui excite je ne sais quelle source de l’infini personnel.
*
Sincérité.
La sincérité voulue mène à la réflexion, qui mène au doute, qui ne mène à rien.
*
Les humains supplient silencieusement les humains de leur dire ce qu’ils ne pensent pas. Dites-nous ce que nous aimerions entendre ! Dis-moi quelque chose d’aimable, chantent les yeux.
*
Sincérité.
Il est bien difficile de dire « ce que l’on pense » : 1° quand on ne pense rien — 2° quand on fera du mal en le disant — 3° quand on n’est pas sûr que la pensée qu’on a soit juste, — ni durable ; quand on est instruit, au contraire, des effets de l’attention lorsque nous entendons la fixer sur notre prétendu Nous-Mêmes. Elle apporte ce qu’elle cherche. Elle importe du connu dans l’inconnu.
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Toutoreille.
Des gens qui parlent bas entre eux font songer vaguement à un tiers, (quoiqu’il ne les connaisse pas), que ce qu’ils disent doit valoir d’être entendu. Je dis songer, car c’est un rêve qui peut s’emparer du tiers, le dominer, le rendre tout oreille, le changer en statue écoutante. Il est intéressé inconsciemment par une sorte de contre-imitation.
*
Homme énergique est celui qui dans toutes les circonstances choisit d’instinct la décision qui exige de lui la plus grande dépense d’énergie. Le risque est son excitant.
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Les hommes froids, presque toujours médiocres, sont bons dans les circonstances critiques pour affermir les autres et leur donner le calme, et parfois, l’idée bête et simple qui sauve.
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Quod verbum in pectus Jugurthœ altius quem quisquam ratus erat descendit.
SALLUSTE.
On ne sait jamais en quel point, et jusqu’à quel nœud de ses nerfs, quelqu’un est atteint par un mot, — j’entends : insignifiant.
Atteint, — c’est-à-dire : changé. Un mot mûrit brusquement un enfant. Etc.
VII
Un trait d’esprit ou d’intelligence, quand il revient sur son auteur, qu’il entraîne pour lui des dommages, — en quoi se distingue-t-il d’une sottise ?
*
L’intellect passe au travers des usages, des croyances, des dogmes, des traditions, des pudeurs, des habitudes, des sentiments et des lois civiles, comme passe un ingénieur au travers des forêts, des montagnes, et de toutes les bizarreries et formes locales de la nature, qu’il troue, tranche, et franchit, imposant par la force le chemin le plus court.
*
Ce que nous voyons très nettement, et qui toutefois est très difficile à exprimer, vaut toujours qu’on s’impose la peine de chercher à l’exprimer.
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Comme il y a des « hommes du monde » — il y a aussi des « hommes d’univers ».
*
L’esprit clair fait comprendre ce qu’il ne comprend pas.
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La clarté dans les choses non pratique résulte toujours d’une illusion.
*
L’ignorance vacille entre extrême audace et extrême timidité.
*
La supériorité comme cause de l’impuissance : être incapable d’une sottise qui peut être « avantageuse ».
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Un homme est plus compliqué, infiniment plus que sa pensée.
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« Intuition » dans le langage de bien des modernes, c’est l’union mystique d’une image et d’un miracle. Image miraculeuse.
On est dans une prison désespérée. Un rayon lumineux tombe et fait voir la clef sur le sol.
L’image joue le rôle d’une dimension nouvelle, ou de l’organe de cette dimension. Elle change la continuité d’un certain espace — en introduisant l’inverse d’une coupure — ou une coupure.
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L’intuition sans l’intelligence est un accident.
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Je ne pense pas que les esprits puissants aient besoin de l’intensité des impressions. Elle leur est plutôt funeste, étant ceux qui de rien font quelque chose.
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La conscience sort des ténèbres, en vit, s’en alimente, et enfin les régénère, et plus épaisses, par les questions mêmes qu’elle se pose, en vertu et en raison directe de sa lucidité.
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Un état bien dangereux : croire comprendre.
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Il faudrait peut-être en venir à donner à notre philosophie cette base : que nous reposons sur une complication infernale d’éléments et d’événements élémentaires.
Un esprit capable de saisir la complication de son cerveau serait donc plus complexe que ce qui le fait être ce qu’il est… puisqu’à chaque pensée il devrait joindre l’idée de cette machinerie toujours différente d’elle-même, et, à chaque représentation de cette machinerie, l’actualité toute différente que sa pensée est à chaque instant.
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Les petits faits inexpliqués contiennent toujours de quoi renverser toutes les explications des grands faits.
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Chacun a vu quelque chose que personne autre n’a jamais vue. Et la somme de toutes ces choses est nulle. Ce qui compte est ce que tout le monde à la fois a vu.
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Les opinions des personnes qui n’ont pas refait leur esprit selon leurs besoins réels et leurs pouvoirs vérifiables — n’ont aucune importance qualitative.
Mais si quelqu’un a entrepris cette reconstruction, il s’écarte plus ou moins dangeureusement de la moyenne.
« Ingéniosité » se change en « génie » quand elle se manifeste par une simplification.
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Profondeur.
Toute la profondeur que nous prêtons à de certains états n’est due qu’à leur éloignement de l’état de la vie normale, et non pas à leur rapprochement de choses très importantes et très cachées.
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Profondeur.
Une idée profonde est une idée ou une remarque qui transforme profondément une question ou une situation donnée.
Sinon, il s’agit d’un effet de résonance et nous sommes en littérature.
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L’on ne saurait être trop subtil ; et l’on ne saurait être trop simple.
Trop subtil, parce que les choses l’exigent ; trop simple, parce que notre existence et nos actes le commandent.
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Un esprit véritablement précis ne peut comprendre que soi, et dans certains états.
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La plupart s’arrêtent aux premiers termes des développements de leur pensée. Toute la vie de leur esprit n’aura été faite que de commencements…
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L’opération de la connaissance est de se débrouiller elle-même, comme un homme qui s’éveillerait indéfiniment et se délivrerait indéfiniment de l’enchevêtrement de ses membres et de l’emmêlement de ses perceptions précédentes.
Mais certains semblent préférer de s’embrouiller davantage.
VIII
Toute cosmogonie, toute métaphysique supposent l’homme témoin de spectacles qui l’excluent.
Et même la physique, et même l’histoire et la mémoire d’hier.
Ce qui voit est incompatible avec ce qui est vu, mais plus ou moins manifestement.
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La Philosophie et la Science ne seraient pas, si des hommes qui ne s’en occupèrent jamais, qui en ignorent le besoin, l’existence, et même la possibilité, n’avaient, par leur propre vie et action, établi la base, la matière, la langue, l’obscurité et la solidité fondamentales.
*
Divers Théologiens pourraient nous faire croire que Dieu est bête.
*
Variations sur Descartes.
Parfois je pense ; et parfois, je suis.
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Si un être ne pouvait pas vivre une autre vie que la sienne, il ne pourrait pas vivre la sienne.
Car la sienne n’est faite que d’une infinité d’accidents dont chacun peut appartenir à une autre vie.
*
Idéal d’une âme.
Le désir d’avoir une âme et de n’être immortellement que cette âme, ce désir doit pâlir singulièrement près du désir d’une âme d’avoir un corps, et une durée. Elle céderait son royaume même pour un cheval. Un âne, peut-être ?
*
Qui est-ce qui parle le plus mal ? Quel est l’être qui patauge, qui balbutie ; qui se sert le plus gauchement des mots les moins justes ; qui fait les phrases les plus ridicules, les plus incorrectes, les plus incohérentes, et tient les raisonnements les plus absurdes ? Qui est le plus méchant écrivain possible ? le pire des penseurs ?
C’est notre Ame. Avant qu’elle se souvienne qu’il y a des oreilles extérieures, et des témoins, et des juges pour le procès de sa pensée ; avant qu’elle appelle la vanité et les idéaux à son secours, Idées de la Clarté, de la Rigueur, de la Commune-Mesure, de la Puissance, etc., elle est à chaque instant au-dessous de tout.
*
Ce qu’il y a de plus vil au monde, n’est-ce point l’Esprit ? C’est le corps qui recule devant l’immondice et le crime. Pareil à la mouche, l’esprit touche à tout. La nausée, les dégoûts, ni les regrets, ni les remords ne sont de lui : ils ne lui sont que des objets de curiosité. Le danger l’intéresse, et si la chair n’était si puissante, il la conduirait dans le feu, avec une sorte de sottise et une avidité absurde et urgente de connaissance.
*
La pensée se fuit dans les sanglots, dans le rire, dans l’acte, dans la pâmoison, dans la gorge qui se serre, dans le poing qui frappe, dans l’arrêt du cœur.
Elle se fuit aussi dans l’expression parlée, mais alors c’est une transformation qui permet la reprise et revient à la source. C’est un relais.
*
Toute vue de choses qui n’est pas étrange est fausse. Si quelque chose est réelle, elle ne peut que perdre de sa réalité en devenant familière.
Méditer en philosophe, c’est revenir du familier à l’étrange, et dans l’étrange affronter le réel.
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La Mémoire glorifiée.
S’il n’y avait au monde que cinq ou six personnes qui eussent le don du souvenir, comme il en est qui ont des visions surnaturelles et des perceptions extraordinaires, on dirait d’elles : Voici les êtres admirables en qui réside ce qui fut. Ils nous expliquent tant de choses autour de nous qui n’ont point d’utilité adtuelle. Ils nous enseignent ce que nous fûmes, et donc ce que nous sommes… Ces voyants seraient mis au-dessus des phophètes, et la pure mémoire au-dessus du plus grand génie. Une amnésie générale changerait les valeurs du monde intellectuel.
Il deviendrait patent qu’il est plus prodigieux de reproduire que de produire.
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Il existe pour toute pensée et pour toute chose profonde, amour, haine, un poison singulièrement énergique qui est tout le reste du monde, tout ce qui n’est pas elle, et qui la distrait, la dilue, la dissipe…
L’étrange pouvoir de faire certaines choses indifférentes à la vie avec le soin, la fureur, l’opiniâtreté — comme si la vie en dépendait… c’est là ce que nous appelons : vivre.
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Durées.
Ce qui n’existe pas dure une seconde.
La mort dure toute la vie. Dans toute hypothèse, elle cesse aussitôt qu’elle est.
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C’est la vie, et non point la mort, qui divise l’âme du corps.
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A chaque instant il y a des points noirs dans l’âme qui sont en train de grossir ou de se fondre.
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Autorisation de se tuer, seulement au parfaitement heureux.
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L’homme est adossé à sa mort comme le causeur à la cheminée.
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Soi.
Dans les meilleurs moments, dans les pires, on ne se fait plus l’effet d’être soi ; mais on prodigue, ou on subit, je ne sais quel moi-improbable.
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La haine et la répulsion (a priori) sont signes souvent que l’on manque des organes, ou facultés, ou énergies, qui permettraient de faire servir à soi, d’utiliser, de consommer, etc., les choses pour lesquelles on se sent de la haine.
Je ne suis pas sûr de te vaincre, de t’asservir, de t’annuler, donc je te hais, je te supprime en esprit.
— Je ne sais pas t’aimer.
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Soi.
Nous ne connaissons de nous-mêmes que celui que les circonstances nous ont donné à connaître (j’ignorais bien des choses de moi).
Le reste est induction, probabilité : Robespierre n’avait jamais imaginé qu’il guillotinerait à ce point ; ni tel autre, qu’il aimerait à la folie.
*
La substance la plus intime, la plus profonde de nos pensées, notre sentiment véritable de la mort, de la personnalité, de l’amour, etc. sont faits de la naïveté de nos ancêtres, de leurs expressions imagées, de leurs méprises, de la confusion de leurs esprits en matière physiologique, de la pauvreté de leur langage, etc.
Et la suite que nous donnons à ces misérables prémisses, est celle que peuvent leur donner la hâte, l’incohérence, les facilités, les abus nerveux de notre temps étrange.
*
Ce n’est pas l’homme qui a le moins d’esprit qui vit le moins par l’esprit.
Le pauvre d’esprit créa l’Esprit, création des pauvres d’esprit.
Et ce furent des « spirituels » qui créèrent ce qu’ils nommèrent la Chair…
*
Que de choses il faut ignorer pour « agir » !
*
La nourriture de l’esprit est ce à quoi il n’a jamais pensé. Il la cherche sans le savoir ; il la trouve sans le vouloir.
*
Soi.
Plus une conscience est « consciente » plus son personnage, plus ses opinions, ses actes, ses caractéristiques, ses sentiments lui paraissent étranges, — étrangers. Elle tendrait donc à disposer de ce qu’elle a de plus propre et personnel comme de choses extérieures et accidentelles.
Il faut bien que j’aie des opinions ; des habitudes, un nom, des affections, des répulsions, un système du monde, comme il faut bien que le mur de ma chambre ait une certaine couleur. Je ne suis à tout ce que je suis que ce que la lumière eït à cette couleur. Elle pourrait éclairer quoi que ce soit.
— Comment vous appelez-vous ?
— Je ne sais pas.
Votre âge ?… Je ne sais pas. Votre lieu de naissance ? Sais pas. Profession ? Sais pas… C’est bien : Vous êtes moi-même.
*
Il y a des doctrines qui ne souffrent pas d’être traduites dans un langage qui n’est pas leur langage initial, et qui n’y transportent pas avec elles cette magie, cette pudeur, cette accoutumance d’être acceptées, qu’elles gardaient depuis leur cristallisation en des mots qui s’étaient voilés et consacrés à elles.
*
Ames, communication directe des pensées, immortalité, esprits et toutes ces suppositions, ont pour fondement commun l’inutilité des moyens, des sens, des corps, des mécanismes. Voir sans yeux, vivre sans chair, toucher sans doigts, agir sans actes, savoir sans apprendre, se mouvoir sans mobile ; et surtout, mourir sans mourir, voilà le principe et l’étrange souci.
*
Toute enquête sur soi, tout accident qui fait qu’on se saisisse, tout point de vue inaccoutumé montre soi comme on ne le connaissait pas. Il n’est pas sûr que se connaître ait un sens, ni qu’un homme ne puisse connaître un autre homme mieux que soi-même. L’hésitation, le travail intellectuel, le remords, autant de preuves de cette étrangeté.
*
Ce qu’il y a de plus difficile au monde : mettre toute son intelligence et toute son invention au service.
*
Son mépris des hommes et de soi-même, son dégoût et sa déception généralisés, conduisent l’esprit profond à ne souffrir que la société la plus frivole.
*
Le monde le plus élégant, le plus superficiel, le plus variable, le plus inutile est le milieu le plus conforme au jugement qu’il faut porter sur l’ensemble des choses.
*
J’imagine assez souvent un homme qui serait en possession de tout ce que nous savons, en fait d’opérations précises et de recettes ; mais entièrement ignorant de toutes les notions et de tous les mots qui ne donnent pas d’images nettes, ni n’éveillent des actes uniformes et pouvant être répétés.
Il n’a jamais entendu parler d’esprit, de pensée, de substance, de liberté, de volonté, de temps, d’espace, de forces, de vie, d’instincts, de mémoire, de cause, de dieux, ni de morale, ni d’origines ; et en somme, il sait tout ce que nous savons, et il ignore tout ce que nous ignorons. Mais il en ignore jusqu’aux noms.
C’est ainsi que je le mets aux prises avec les difficultés et les sentiments qu’elles engendrent, je le construis ainsi, et maintenant, je le mets en mouvement, et je le lâche au milieu des circonstances.
*
Un homme tirait au sort toutes ses décisions. Il ne lui arriva pas plus de mal qu’aux autres qui réfléchissent.
*
Le monde continue ; et la vie, et l’esprit, à cause de la résistance que nous opposent les choses difficiles à connaître. A peine tout serait déchiffré, que tout s’évanouirait, et l’univers percé à jour ne serait pas plus possible qu’une escroquerie dévoilée ou un tour de prestidigitateur dont on connaîtrait le secret.
*
La pensée ne peut se prévoir elle-même, quoiqu’elle puisse prévoir ses retours — et son développement. Mais ces développements ne sont déjà presque plus elle.
IX
Ouvre le cœur du prochain — qui est le tien — mais ne t’arrête aux ordures qui sont le trésor de tout cœur humain.
Va plus avant, et ne cesse que tu n’aies trouvé l’innocence, la nécessité, l’horloge et l’heure, car la honte, les désirs, les remords, les crimes imaginaires et le fait de tenir à soi ne sont abominables et horribles que parce qu’ils n’ont pas développé entièrement leurs conséquences et qu’ils ne le peuvent.
*
Tout repose sur quelques idées qui se font craindre et qu’on ne peut regarder en face.
*
Je vais déchirer cette lettre — mais le papier résiste — et dans le temps de la résistance, je change d’avis, je la classe.
— Que de gens allaient tuer, qui ne l’ont pas fait, gênés, déviés, par un rien…
*
Crimes.
Il y a des situations et des idées qui ne peuvent se préciser sans que nous périssions, ou fassions périr.
*
Tout crime tient du rêve.
Un crime qui veut se commettre engendre tout ce qu’il lui faut : des victimes, des circonstances, des prétextes, des occasions.
*
— Lois naturelles, lois morales, lois civiles, respirer, obéir, être lié à des écritures, — parfois ces règlements bizarres semblent un rêve.
*
Le crime n’est pas dans l’instant du crime, ni même peu avant. — Mais dans une disposition bien antérieure et qui s’est développée à l’aise, loin des actes, comme fantaisie sans conséquence, comme remède à des impulsions passagères — ou à l’ennui ; — souvent par habitude intellectuelle de considérer tous les possibles et de les former indistinctement.
*
Quand l’homme se relève de son travail, se réveille de son labeur ou de son amour ou de sa peine, et s’étonne, et se dépouille et se voit sans se reconnaître, il ne reconnaît plus son acte, son œuvre, son crime, son dieu, et ce qu’il fut. Il se fixe un moment dans l’impossibilité de concevoir qu’il est celui qu’il fut, et que l’on croit qu’il est.
*
Un désir abominable, quoi que ce soit qui le condamne, rien ne peut faire qu’il n’ait été un besoin, un cri de ce qu’on est, tel qu’on est, à tel instant.
*
Reprise.
Il y a dans toutes les existences, une minute de trop que l’on paierait infiniment cher pour reprendre à la réalité. — Alors ce réel qui est de trop, devient cauchemar.
*
Les bêtises qu’il a faites et les bêtises qu’il n’a pas faites se partagent les regrets de l’homme.
Le manque à gagner lui est souvent plus amer que la perte.
*
Se connaître n’est pas s’amender.
Se connaître, détour pour s’absoudre.
*
Tout le monde assassin.
Il y a un petit mouvement secret, un réflexe qui assassine — efface intimement, abolit celui qui vous dit une chose dont on ne veut pas.
*
Que d’enfants, si le regard pouvait féconder !
Que de morts s’il pouvait tuer !
Les rues seraient pleines de cadavres et de femmes grosses.
*
Le crime consiste dans le passage de l’interne à l’externe, dans une mise au jour — et même, une mise au net.
Car il était jusque-là une combinaison entre mille, et en somme — un rêve.
Les criminels sont ceux qui ne tiennent compte que des faits et tiennent ce qui n’est pas pour néant.
*
Cette mouche m’irrite, je la supprime. Cette branche me pique, je la brise. Les crimes ne sont pas autre chose, dans leur conception spontanée ; — donc les hommes sont facilement pleins d’images de crimes, dont la plupart même ne les font pas réfléchir, quoique distraitement ils s’y plaisent. Tout idéal, tout désir implique toujours, à une faible profondeur, nombre de suppressions et de violations d’autres êtres, tellement que celui qui voudrait s’en épurer tout à fait, se supprimerait soi-même. Religions, nations, sedes, partis, tous sont ainsi. Toute politique voit avant tout des fusillades massives ; puis, le bonheur universel…
— C’est là une adivité ordinaire de l’esprit, qui traduit chaque besoin ou désir dans une image où il les satisfait suivant le monde et le corps ; et parmi toutes ces représentations des ades ou des événements qui procureraient la satisfadion, — les exécutions nécessaires.
*
Les « raisons » qui font que l’on s’abstient des crimes sont plus honteuses, plus secrètes que les crimes.
*
Le châtiment déprime la moralité car il donne au crime une compensation finie. Il réduit l’horreur du crime à l’horreur de la peine ; — il absout en somme ; et il fait du crime une chose négociable, commensurable : on peut marchander.
*
Justice répressive. — Si un homme chargé de gérer une affaire sérieuse, adoptait des mesures analogues à nos lois pénales, on le prendrait pour un fou. La société saisit un criminel et l’enferme pendant cinq ans, sans songer à la sixième année. Cet homme doit vivre, mais de quoi ? — Il n’a plus ni crédit, ni métier, ni ressources. On le remet en liberté plus dangereux, plus inutilisable, que devant.
Il paraît donc ou que la Société n’est pas gérée, ou qu’elle n’est pas une affaire sérieuse.
*
On appelle Morale tout ce qu’on peut dire et écrire sur le problème suivant :
Pour quel objet, — dans quel cas, par quels moyens, — l’homme, en l’absence de toute contrainte physique, est-il conduit à faire ce qui lui déplaît, et à ne pas faire ce qui lui plaît ?
Une Morale devient ridicule quand elle peut enfin se réduire à ceci : agissez contre vous ; vous n’avez rien à craindre ni à espérer.
*
La morale est le nom mal choisi, mal famé, de l’une des branches de la politique généralisée qui comprend la tactique de soi à l’égard de soi-même.
Dans les propositions : Je me domine, je me cède, je me permets, je et me sont différents — ou non — ?
On pourrait réduire l’analyse de la morale à décider si ces deux pronoms sont réellement ou fictivement différents.
*
Il est bien des choses qu’il faut plus de courage pour nier théoriquement que pour les réduire à rien dans la pratique. Il faut souvent plus de courage pour penser et parler contre une morale que pour la mépriser et la violer en acte.
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Il est bien des choses qu’il faut moins de force pour faire que pour penser ; et pour faire énergiquement que pour faire modérément.
*
Morale.
Si les principes d’une morale étaient si bien inculqués, que ses exigences les plus héroïques soient obéies par automatisme ; que l’homme ne puisse voir un pauvre sans se dénuder et le vêtir, presque inconsciemment ; une belle personne, sans dégoûts ; un lépreux, sans appétit de ses croûtes… je doute que le moraliste soit content.
Le moraliste est un amateur difficile. Il lui faut des combats et même des chutes. Une morale sans déchirements, sans périls, sans troubles, sans remords, sans nausées, cela n’a pas de saveur. Le désagréable, le tourment, le labeur, le vent contraire, sont essentiels à la perfection de cet art. Le mérite importe, et non la conformité seule. C’est l’énergie dépensée à contrepente qui compte.
Sa morale se réduit donc à l’orgueil de contrarier. Il en résulterait aisément qu’un être naturellement moral se forçant à l’immoralité vaut un être immoral qui se force à la moralité.
Rien n’est simple. Il y a cependant une certaine pente marquée par les instincts et les besoins. Ici s’ouvre le procès du système nerveux.
*
La morale est une sorte d’art de l’inexécution des désirs, de la possibilité d’affaiblir des pensées, de faire ce qui ne plaît pas, de ne pas faire ce qui plaît. Si le bien plaisait, si le mal déplaisait : il n’y aurait ni morale, ni bien, ni mal, tellement qu’à la fin, c’est remonter le courant, naviguer au plus près de la concupiscence et des images, — qui est le phénomène moral…
*
L’intelligence tentée.
Il faut distinguer (entre certaines limites) le contrôle sur soi — en tant que répression, lutte et victoire, etc., et la conscience — qui laissant l’homme céder, — éclaire cependant la scène et voit. Toutefois cette intelligence consciente peut être appelée à exercer un certain contrôle : par exemple, au lieu de force, elle peut user de ruse ; elle peut, par ses analyses, déprécier, dédorer, désaimanter, désarmer la tentation qu’elle serait incapable de vaincre de front.
— Au lieu de chasser le diable à grands coups, on peut le faire asseoir ; lui faire détailler ces royaumes qu’il prétend vous offrir, marchander longuement, s’intéresser (pendant qu’il chante et enjôle) à la physique des désirs qui naissent — le fatiguer de questions ; il est bien rare que des promesses, et même des réalités, résistent à un regard savant et net.
Les mêmes soins s’appliquent aux vertus héroïques, il est vrai…
— Vous me promettez des royaumes ; toi, de la terre, — et vous, du ciel. Voulez-vous bien me les décrire ? Allons un peu dans le détail. Tentez-moi clairement. Gagnez-moi par des images bien définies. Mais n’espérez point de me pêcher en eau trouble.
*
Vertus sans cause.
Ce n’est pas par charité qu’il faut aimer ses ennemis — c’est par libre mobilité de soi-même et pour retordre la nature. — D’ailleurs il y a du mépris dans l’amour des ennemis.
Ce n’est pas par humilité qu’il faut se juger bas, c’est par prudence et connaissance. Et il ne faut pas croire à sa personnalité, à Soi, à son importance ; se tenir pour une œuvre signée de la nature et spécialement dédiée à elle-même — par l’Auteur, — d’abord parce qu’il ne faut pas multiplier les entités, qu’il faut croire le moins possible, ne donner crédit qu’à qui et à quoi le mérite. — Mais encore parce qu’il faut être exact.
*
Faire son devoir par perversité, faire le « bien » par dérision de ceux qui le font sottement, pompeusement, saintement, — ou par crainte.
— Faire le bien en homme qui peut faire le mal.
*
L’homme ne peut sincèrement ni se vendre au diable ni se donner à Dieu.
*
Véritablement bon est l’homme rare qui jamais ne blâme les gens des maux qui leur arrivent.
*
London-Bridge.
Je passais, il y a quelque temps, sur le Pont de Londres, et m’arrêtai pour regarder ce que j’aime : le spectacle d’une eau riche et lourde et complexe, parée de nappes de nacre, troublée de nuages de fange, confusément chargée d’une quantité de navires dont les blanches vapeurs, les bras mouvants, les actes bizarres qui balancent dans l’espace balles et caisses, animent les formes et font vivre la vue.
Je fus arrêté par les yeux ; je m’accoudai, contraint comme par un vice. La volupté de voir me tenait, de toute la force d’une soif, fixé à la lumière délicieusement composée dont je ne pouvais épuiser les richesses. Mais je sentais derrière moi trotter et s’écouler sans fin tout un peuple invisible d’aveugles éternellement entraînés à l’objet immédiat de leur vie.
Il me semblait que cette foule ne fût point d’êtres singuliers, ayant chacun son histoire, son dieu unique, ses trésors et ses tares, un monologue et un destin ; mais j’en faisais, sans le savoir, à l’ombre de mon corps, à l’abri de mes yeux, un flux de grains tous identiques, identiquement aspirés par je ne sais quel vide, et dont j’entendais le courant sourd et précipité passer monotonement le pont. Je n’ai jamais tant ressenti la solitude, et mêlée d’orgueil et d’angoisse ; une perception étrange et obscure du danger de rêver entre la foule et l’eau.
Je me trouvais coupable du crime de poésie sur le Pont de Londres.
*
Ce malaise indirect s’exprimait vaguement. J’y reconnaissais la saveur amère d’une culpabilité mal définie, comme si j’eusse commis quelque grave manquement à une loi cachée, sans aucun souvenir ni de ma faute, ni de la règle même. N’étais-je point soudain retranché des vivants, quand c’était moi qui leur ôtais la vie ?
(Ces derniers mots, sur un air imaginaire d’opéra, se mirent à chantonner en moi…)
Il y a du coupable dans tout être qui s’écarte. Un homme qui songe, songe toujours contre le monde habitable. Il lui refuse sa part ; il éloigne le prochain à l’infini.
Ce port fumant, cette eau sale et splendide, ces pâles cieux dorés, souillés, riches et tristes, exerçaient sur ma vie une puissance telle, une telle vertu de fascination, que, perdu au milieu des trésors du regard, je devenais, frôlé de tous ces hommes pourvus d’un but, essentiellement dissemblable.
*
Comment se peut-il qu’un passant tout à coup soit saisi d’absence, et qu’il se fasse en lui un changement si profond, qu’il tombe brusquement d’un monde presque entièrement fait de signes dans un autre monde presque entièrement formé de significations ? Toutes choses soudain perdent pour lui leurs effets ordinaires, et ce qui fait qu’on s’y reconnaît tend à s’évanouir. Il n’y a plus d’abréviations ni presque de noms sur les objets ; mais dans l’état le plus ordinaire, le monde qui nous environne pourrait être utilement remplacé par un monde de symboles et d’écriteaux. Voyez-vous ce monde de flèches et de lettres ?… In eo vivimus et movemur.
Or, parfois, moyennant un transport indéfinissable, la puissance de nos sens l’emporte sur ce que nous savons. Le savoir se dissipe comme un songe, et nous voici comme dans un pays tout inconnu au sein même du réel pur. Comme dans un pays tout inconnu où se parlant une langue ignorée, ce langage pour nous ne serait que sonorités, rythmes, timbres, accents, surprises de l’ouïe ; ainsi quand les objets perdent soudain toute valeur humaine et usuelle, et que l’âme appartient au seul monde des yeux. Alors, pour la durée d’un temps qui a des limites et point de mesure, (car ce qui fut, ce qui sera, ce qui doit être, ce ne sont que des signes vains), je suis ce que je suis, je suis ce que je vois, présent et absent sur le Pont de Londres.
*
Vir Bonus.
La nature de l’homme est « bonne », car il est oublieux, paresseux, crédule, superficiel.
Tous ces mots représentent les diverses facilités de nos « âmes » à laisser fuir leurs impressions et même leurs forces.
Heureuses facilités. Ce serait une redoutable engeance qu’une humanité douée de mémoire infaillible, d’activité toujours pressante, de présence d’esprit continuelle, de vigilance critique toujours armée.
Mais c’est donc un terrible avenir qui se prépare, car toutes ces méchantes vertus qui rendraient la vie dure à la vie, vont grandir et régner toujours plus dans le monde ; — mais point sous forme humaine. La machine et ce qu’elle exige obligeront les plus légers et les plus vagues et les contraindront à leur discipline. Elle enregistre ; elle prévoit. Elle précise, elle durcit ; elle exagère les pouvoirs de conservation et de prévision attachés aux êtres vivants, — dont elle tend à changer la durée capricieuse, les souvenirs incertains, l’avenir confus, les lendemains indéterminés, — en une sorte de présent identique, comparable à l’état stationnaire d’un moteur qui a atteint sa vitesse de régime…
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