Œuvres (Pléiade), tome II
Économie de guerre de l’Esprit
ÉCONOMIE DE GUERRE
DE L’ESPRIT
Tout ce que l’homme a fait, et qui l’a fait homme, eut pour première fin et pour condition première, l’idée et l’acte de constituer des réserves. Des réserves du loisir. Le loisir rêve, pense, invente, développe les lueurs, combine les observations ; de quoi résultent bien des conséquences qui ont transformé la condition humaine et nos rapports avec toutes choses, extérieures ou non.
Grains emmagasinés, poisson ou viandes, séchés ou fumés, — des réserves matérielles, productrices de temps libre, diminuent aussi l’accidentel de la subsistance, excitent à la prévision. Elles permirent de former et de thésauriser des réserves de connaissances, et nous vivons sur celles-ci. Il nous en faut de plus en plus pour vivre. Qu’est-ce que l’homme moderne ? Il est l’homme dont tous les moyens d’existence dépendent étroitement de la conservation, de la régénération et du renouvellement d’une quantité incroyable et toujours croissante de savoir.
Mais, en fait de savoir, ce n’est pas tout que d’en accumuler le matériel de fixation ou d’opération, et même d’entretenir le personnel qui le dispense ou celui qui le peut utiliser : ceux-ci ne le créent point. Le savoir ne se conserve en pleine valeur qu’en présence des conditions vivantes de son accroissement. Il dépérit en l’absence d’individus capables de l’agrandir, de le transformer — et même d’en contester ou d’en ruiner légitimement les parties qui paraissent le plus solidement établies. Il doit croître ou périr ; et il ne peut croître que dans l’esprit libre, qui est celui assez puissant pour créer d’abord ses contraintes. Sous peine de dégénérer en pratiques de plus en plus aveugles et de moins en moins intelligibles, il est indivisible de ce genre de passion qui fait que l’on place l’esprit au-dessus de tout, et d’une liberté générale de l’esprit, qui exige celle de la personne.
Regardons à présent auprès et autour de nous. Il y a guerre. Une guerre moderne veut une disposition préalable de toutes les ressources d’un peuple à son intention, et consiste dans la dissipation concurrente de toutes les réserves matérielles des nations adversaires. A ce point de vue, l’évolution d’un conflit peut se représenter par la succession des équilibres d’une balance, dont les charges se modifient, rapportés à la marche d’une horloge. Il y a d’autres fadeurs ; mais, les supposant égaux des deux côtés, il est assez clair que la comparaison nous est déjà bien avantageuse, et que cette heureuse inégalité ne peut guère que s’accentuer.
J’en viens à mon objet, qui est de considérer les réserves intellectuelles, de part et d’autre de la ligne de feu.
Du côté de nos ennemis, nous savons (et le monde entier) que toute leur politique à l’égard de l’esprit s’est réduite ou acharnée, depuis dix ans, à réprimer les développements de l’intelligence, à déprécier les valeurs de la recherche pure, à prendre des mesures, souvent atroces, contre ceux qui s’y consacraient, à favoriser, jusque dans les chaires ou aux laboratoires, les adorateurs de l’idole au détriment des créateurs indépendants de richesse spirituelle, et à imposer aux arts comme aux sciences, les fins utilitaires que poursuit un pouvoir fondé sur les déclamations et sur la terreur. Les universités, jadis la plus grande et la plus juste gloire de leur pays, ont été privées des meilleurs de leurs maîtres, soumises au contrôle d’un parti qui est une police ; leurs étudiants transformés en satellites du régime ou en ouvriers enrégimentés ; enfin, la doctrine de l’État s’est, là-bas, nettement et brutalement prononcée contre l’intégrité et la dignité de la pensée qui ne doit s’employer qu’à le servir.
Ce tableau est incontestable, l’Allemagne a vu détruire, en quelques années, par son propre gouvernement, presque tout son « potentiel » de création et de régénération intellectuelles. Les uns, ivres de volonté de puissance et d’orgueil ; les autres, avilis par la soumission collective, ou dominés et bâillonnés par la crainte, ce peuple a supporté cela.
Mais notre groupe occidental ne peut souffrir ni la suppression de l’individu pensant et sa substitution par un automate, ni l’obéissance non raisonnée et non limitée à quelque fin précise et nécessaire qui l’exige. Nous croyons que chaque méthode d’État se fait les hommes qu’elle mérite, et nous n’envions pas le type d’homme que le système prussien a imposé à l’Allemagne, qui s’efforce de l’imposer à toute l’Europe. Contre cet excès mortel d’une discipline dont le but idéal est la passivité généralisée, nos sentiments et nos forces se sont dressés. Parmi toutes nos ressources, il faut mettre, et se garder de négliger, ces réserves intellectuelles dont je parlais tout à l’heure. Elles doivent compter beaucoup dès aujourd’hui ; elles se montreront bien plus précieuses après la fin des hostilités. En regard d’une moitié de l’Europe terriblement appauvrie quant à la culture, sous-alimentée à l’extrême en fait de nourriture spirituelle, longuement privée de libre philosophie, de science pure, de littérature et d’art désintéressés, et même d’activité religieuse sans entraves, songez à ce que pourra représenter notre Europe de l’Ouest, France et Angleterre, intimement unies dans leur résolution d’assurer l’indépendance de l’esprit, et qui auront durement combattu pour elle. Elles savent bien, l’une et l’autre, que toute valeur de l’humanité, — tout ce que l’homme a fait et qui l’a fait homme, — ne peut subsister, c’est-à-dire : croître, — qu’en présence des conditions vivantes et universelles que réunit un esprit libre.
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