Œuvres (Pléiade), tome II

Paul Valéry · Chapitre 19 sur 108

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Œuvres (Pléiade), tome II

Le Solitaire, ou Les malédictions d’Univers

LE SOLITAIRE

OU LES MALÉDICTIONS D’UNIVERS

Féerie dramatique

 

ACTE PREMIER

Un lieu très haut. Autant d’étoiles au ciel que sur un cliché de la Voie Lallée. Roches, neige, glaciers.

Au lever du rideau, le Solitaire, presque invisible, couché à plat ventre sur une roche plate.

On voit, après un temps, Faust, puis Méphistophélès, serrés dans leurs manteaux, paraître, comme parvenus au terme d’une très pénible ascension.

 

SCÈNE PREMIÈRE

LE SOLITAIRE

FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS

FAUST

Courage ! Nous y sommes.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Merci. Tu y es… Moi, jamais. Je n’irai pas plus loin. Quel froid féroce, ici !

FAUST

Il n’y a pas de plus loin, ni de plus haut. Tu frissonnes ?

MÉPHISTOPHÉLÈS

L’altitude. Pas l’air.

FAUST

On est à peu près au ciel. Pour moi, tous les climats se valent. Il n’est ni chaud ni froid quand on pense toujours à autre chose. Alors, va… Nous nous retrouverons.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Je l’aime mieux ainsi… J’ai le mal des sommets. Pourquoi m’as-tu entraîné vers le haut ?

FAUST

Tu n’as pas encore compris qu’il n’y a ni haut, ni bas… Eh bien, va-t’en !

MÉPHISTOPHÉLÈS

Va-t’en, Satan 1 Toi aussi, tu m’envoies du Rétro par le visage ! Merci. Soit. Je te quitte… Mais prends garde : ici, peut-être expire, et tout ce que tu sais, et tout ce que je puis.

FAUST

C’est-à-dire, fort peu de chose… Nous nous retrouverons.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Toujours… Je t’attends au plus bas… (Il disparaît. Sa voix ou l’écho répète : AU PLUS BAS… PLUS BAS… PLUS BAS… sur plusieurs tons descendants.)

 

SCÈNE DEUXIÈME

FAUST, LE SOLITAIRE

FAUST

Le vertige m’est inconnu. Interdit, peut-être ?… Je puis regarder le fond d’un abîme avec curiosité. Mais, en général, avec indifférence. Cependant, ici, sur ce toit du monde, je ressens une ombre de malaise… Ce n’est point la hauteur, ni l’espèce de succion qu’exercent la profondeur abrupte et son vide qui me troublent. C’est un tout autre vide qui agit sur un tout autre sens… La solitude essentielle, l’extrême de la raréfaction des êtres… Personne, d’abord ; et puis, moins que personne. Pas un brin d’herbe, une mousse. La nature terrestre, à bout de forces, s’arrête épuisée un peu plus bas. Ce n’est plus ici que pierre, neige, un peu d’air, l’âme et les astres. Quatre ou cinq mots suffisent à tout dire de ce lieu très haut. Que ce peu dise tout, c’est bien un signe d’univers. Il y a énormément de rien dans le Tout… Le reête ? Une pincée de poussière semée… Et la vie ? Une trace insensible sur un grain de cette poudre. Mais cette trace même est encore démesurée pour ce qu’elle contient d’esprit. Pourquoi suis-je monté jusqu’à ce point critique ? Le sais-je ? L’idée d’atteindre un lieu de notre monde où l’on peut mettre tout juste le bout du nez hors de ce qui existe… Au-dessous de moi fourmille cet étrange désordre d’espèces qui s’obstinent à vivre dans la croûte si mince de débris et de scories qui enveloppe notre terre… Rien qui vive au-dessus ; rien qui vive plus bas… Et cela pullule, se dissout dans le temps, se remplace… Et parfois, cela pense. Le plus étrange est que l’effort de ce qui pense dans cette couche infime est entièrement appliqué à masquer ou à nier sa condition la plus évidente d’existence : cette lame mince ! La vie ne pourrait-elle subsister que dans l’ignorance de ce qu’elle est ?… Ici, le langage s’embrouille et la philosophie prend la parole…

LE SOLITAIRE (se dresse et hurle un long cri modulé).

Ha… ha… ha… ha…

FAUST

Quoi ?… La solitude hurle ?… Le silence éternel voudrait-il en finir avec lui-même ?

LE SOLITAIRE

Ha… a… (Longue émission de voix modulée ; puis, psalmodiant.) Ho, ho, la Nuit… Je hurlerai, hurlerai à la Nuit… Je lui dirai ma vérité, toute ma vérité… Ho… ho… Écoute un peu.

Nuit admirable, abîme d’heures, tu n’es rien…

J’insulte l’ombre et ses horloges…

Bête comme la foule, ô nuit !…

Nuit, nombres, sac de grains, semences vaines ! Avec tes siècles et tes lampes… tu n’es rien… Rien, rien, rien.

FAUST

Celui-ci est sans doute une des curiosités du pays… Mais ce hurleur est assez effrayant.

LE SOLITAIRE

Le firmament chante ce que l’on veut…

A l’un parle de Dieu

A l’autre oppose un froid silence.

La panique devant zéro… Le rien fait peur… Ho… Ho… Et il en est qui s’émerveillent,

Qui s’éblouissent de milliards en chiffres sur papier… Ho… Ho… Haute vermine des étoiles…

Astres entre lesquels la lumière s’échange,

Elle n’est qu’entre vous ! Vous n’êtes, pauvres Cieux, Qu’un peu d’étonnement des hommes, poudre aux yeux ! Mon petit ail s’offre cet univers,

Un œil suffit à la gloire infinie…

Je le ferme et deviens la force qui vous nie… Ho, Ho… Nuit admirable, effroi des sages, Mère vierge

De phrases nobles et de tables de grands nombres, O rotation de rotations de rotations,

Qui nous infliges le supplice

De tes mornes répétitions,

Nuit admirable, abîme d’heures, tu n’es rien !

Rien, rien, rien, rien !

FAUST (S’AVANCE VERS LE SOLITAIRE).

Pardon, Monsieur…

LE SOLITAIRE

Une ordure ? Va-t’en !

FAUST

Pardon, Monsieur, je me suis égaré dans ces montagnes…

LE SOLITAIRE

Que tu ne me plais pas !

FAUST

Que vous ai-je donc fait ?

LE SOLITAIRE

Tu es.

FAUST

Oui, je crois…

LE SOLITAIRE

Donc, va-t’en. Tu es. Tu souilles. Va.

FAUST

Et vous… n’êtes donc pas ?

LE SOLITAIRE

Non. Dès qu’il n’y a que moi, il n’y a personne. Va, ou je te jette en bas. Va, ou au précipice !

FAUST (en état de défense).

Monsieur, pardon… Il se pourrait, Monsieur, que votre précipice eût l’embarras du choix.

LE SOLITAIRE

Tu vois bien qu’il n’y a point ici de place pour deux ! Si l’on est deux, ce n’est plus une solitude.

FAUST

C’est trop juste.

LE SOLITAIRE

Qu’est-ce que tu viens faire ici ? Il n’y a ni blé, ni or, ni garces. Il n’y a rien. Le rien s’ajuste au seul, et seulement au seul.

FAUST

Ils sont faits l’un pour l’autre.

LE SOLITAIRE

Alors va-t’en puisque je suis seul, et je suis seul comme on est chien ou singe ou vache. Je suis seul de l’espèce, seul, et le seul à être seul.

FAUST

Croyez-vous ? Mais, mon cher Monsieur SEUL, tout le monde en est là. Je ne conçois quelqu’un qui ne soit seul… comme… son corps. Quand vous souffrez, en quelque part, avec qui donc vous trouvez-vous de compagnie ? Et quand vous jouissez ? Et la pensée, n’est-elle pas la solitude même et son écho ?

LE SOLITAIRE

Alors… Alors, c’est tout le contraire ? Et je suis le seul à ne pas être seul… Que parles-tu de seul ? Je suis LÉGION.

FAUST

C’est beaucoup ! Où sont-ils ?

LE SOLITAIRE

On ne peut dire qu’ILS sont plusieurs… ILS sont UN et UN et UN, et ainsi et ainsi, qui ne s’additionnent pas… ILS sont si merveilleusement et justement différents l’un de l’autre, quoiqu’ILS SE composent en parfaites harmonies qu’il est impossible de LES dénombrer. S’ILS vont s’unir, c’est un autre aussitôt que cela forme. Chacun est le plus beau de tous. Chacun est un présage, un souvenir, un signe… et non un être. Il y en a un qui est le sourire de l’autre ; et un, qui est la présence de l’autre ; et l’un, son regard, et l’un, son acte ; et l’un, même, l’un surtout, son absence. Et l’amour de l’un pour l’autre en est un, qui se distingue et se dégage tendrement de l’un et de l’autre ; et ainsi et ainsi… Et tout ceci est comme une création de mon esprit, et n’est pas une création de mon esprit.

FAUST

Vous croyez ? Et pourquoi non ?

LE SOLITAIRE

Tu es bête. Parce que je n’ai pas d’esprit. Quand ils sont là, comment veux-tu ?… Que pourrait être mon esprit quand ILS sont là ?

FAUST (à part).

Il est rigoureusement fou… Au fond, bien pire que le diable. Ce fou est beaucoup plus avancé.

LE SOLITAIRE

Pour quoi faire, l’esprit ? A quoi te sert ton esprit ? A être bête. Qui n’a pas d’esprit n’est pas bête. Le parfait n’a pas d’esprit. Si le cœur avait de l’esprit, on serait morts. Dès qu’il se ressent de l’esprit, le cœur est en peine ; il pâtit, il se serre ou il se hâte ; il doit se défendre. Contre quoi ? Contre l’esprit. Si la nature, cette imbécile, a dû nous inventer un peu d’esprit, c’est qu’elle n’a pas su donner au corps de quoi se tirer tout seul d’affaire en toutes conjonctures, sans bavardage intime et sans réflexion.

FAUST

C’est clair. De sorte que, si la Nature avait eu beaucoup plus d’esprit, elle eût fait l’économie de ce peu qu’elle nous donna.

LE SOLITAIRE

Ho ho… On dirait que tu commences à comprendre… Moi aussi, j’ai été très intelligent… Moi aussi, j’ai cru longtemps que l’esprit, cela était au-dessus de tout. Mais j’ai observé que le mien me servait à fort peu de chose, il n’avait presque point d’emploi dans ma vie même. Toutes mes connaissances, mes raisonnements, mes clartés, mes curiosités ne jouaient qu’un rôle, ou nul, ou déplorable, dans les décisions ou dans les adtions qui m’importaient le plus… Toute chose importante affecte, déprime ou supprime la pensée ; et c’est même à quoi l’on en reconnaît l’importance… Penser, penser… ! La pensée gâte le plaisir et exaspère la peine. Chose grave, la douleur quelquefois donne de l’esprit. Comment veux-tu qu’un produit de la douleur ne soit pas un produit de dégradation et de désordre. Penser ?… Non, ni l’amour ni la nourriture n’en sont rendus plus faciles et plus agréables. Qu’est-ce donc qu’une intelligence qui n’entre pas dans ces grandes actions ? Au contraire ! La délectation des caresses et des succulences est gâchée, corrompue, hâtée, infectée par les idées… Moi aussi, j’étais très intelligent. J’étais plus intelligent qu’il ne faut l’être pour adorer l’idole Esprit. Le mien (qui cependant était assez bon) ne m’offrait que la fermentation fatigante de ses activités malignes. Le travail perpétuel de ce qui invente, se divise, se reprend, se démène dans l’étroite enceinte de chaque moment ne fait qu’engendrer les désirs insensés, les hypothèses vaines, les problèmes absurdes, les regrets inutiles, les craintes imaginaires… Et que veux-tu qu’il fasse d’autre ?… Regarde un peu là-haut… Hein ? Le beau ciel, le célèbre ciel étoilé au-dessus des têtes ! Regarde et songe ! Songe, Minime Ordure, à tout ce que cette grenaille et ces poussières ont semé de sottises dans les cervelles ; à tout ce qu’elles ont fait imaginer, déclamer, supposer, chanter et calculer par notre genre humain… Oui, Ordure, le ciel et la mort ont rendu les hommes pensants plus stupides que mes pourceaux.

FAUST

Vous avez donc aussi des pourceaux ?…

LE SOLITAIRE

Je vis de mes pourceaux parmi mes anges.

FAUST

Où sont-ils donc ?

LE SOLITAIRE

Mes pourceaux ? Ils sont plus bas. Dans une étable, à mille pieds plus bas.

FAUST

On pourrait vous les voler.

LE SOLITAIRE

Mes pourceaux ?… Ho ho… Il n’y a que le diable qui pourrait s’y prendre, et encore… Ho ho… Ils sont des pourceaux enchantés, sais-tu ?… Un lot choisi : les uns descendent en droite ligne des meilleurs sujets de la porcherie de Circé, la magicienne ; les autres… Ha haies autres, ils proviennent de ces fameux pourceaux, qui furent une fois rudement pourchassés et poussés à la mer, pleins d’esprits.

FAUST

Oui. D’esprits très actifs… Prenez garde : il y a encore, par-ci, par-là, plusieurs des plus malins qui cherchent asile…

LE SOLITAIRE

Que si tu as le dessein de m’inquiéter, tu perds tes mots. D’ailleurs, je fais là-bas très bonne garde… Ce qui fut mon esprit à moi est dans l’un de ces porcs, et il ne souffrirait pas qu’un autre lui envahisse ou lui dérobe sa belle et grasse truie.

FAUST

Vous lui laissez l’amour ?

LE SOLITAIRE

Sans doute. Puisque c’est un esprit… La prostitution est donc son affaire, étant le principe même de l’esprit. A qui, à quoi ne se livre-t-il pas, l’esprit ? La moindre mouche le débauche. Il s’accouple à tout ce qui vient, et l’abondance de ses produits ne témoigne que de son infâme facilité. Il offre, il s’offre, se pare, se mire, s’expose ; et parfois, met son mérite dans la nudité de son exhibition… Et le langage donc, son principal agent ! Qu’est-ce donc que ce langage qui introduit en nous n’importe qui, et qui nous introduit en qui que ce soit ? Un proxénète.

FAUST

Mais… Mais les créations par le verbe, les chefs-d’œuvre, les chants très purs, les vérités de diamant, les architectures de la déduction, les lumières de la parole.

LE SOLITAIRE

Holà !… Tu es bête. Faut-il te remontrer que tout ouvrage de l’esprit n’est qu’une excrétion par quoi il se délivre à sa manière de ses excès d’orgueil, de désespoir, de convoitise ou d’ennui ? Ou bien de sa curiosité inquiète, ou de la vanité qui le pousse à se feindre les vertus qu’il n’a pas : la rigueur, la pureté, la certitude, la domination de soi-même ? S’il expulse d’admirables formations, c’est qu’il ne peut les souffrir en lui, et qu’elles sont intolérables à sa vraie nature, de sorte qu’il en use, à l’égard des clartés, des beautés et des vérités comme la chair vivante expulse le corps étranger qui a pénétré, ou qui s’est composé en elle. Voilà ce que j’ai compris quand j’étais une ordure, et qui m’a conduit sur cette hauteur sacrée, ou j’ai enfin trouvé… ce qu’on y trouve…

FAUST

Ici ?… Qu’y trouve-t-on, que de la glace et vous ?

LE SOLITAIRE

Si la parole pouvait le communiquer, ce serait peu de chose. Tout ce qui peut se dire est nul. Tu sais bien ce que font les humains de tout ce qui peut s’exprimer. Tu le sais. Ils en font une vile monnaie, un instrument d’erreur, un moyen de séduction, de domination, d’exploitation. Mais rien de pur, rien de substantiel, rien de précieux et de réel n’est transmissible. La réalité est absolument incommunicable. Elle est ce qui ne ressemble à rien, que rien ne représente, que rien n’explique, qui ne signifie rien, qui n’a ni durée, ni place dans un monde ou dans un ordre quelconque, — car une durée, une place sont données à une chose par d’autres qui lui sont étrangères, et l’ordre exige que ce qui semble lui être soumis ne soit que le fait d’une présence et d’un pouvoir qui lui sont indifférents et extérieurs… Regarde donc encore ce désordre du ciel… Les parcours de ces petits feux engendrent l’idée d’un ordre. Les hommes n’en sont pas encore revenus !… Mais la figure de ces trajets est l’acte de quelqu’un qui note leurs éléments, et les élabore, et qui construit une forme au moyen de positions qui s’excluent. L’astre ne peut être ici et là ; mais la figure le fait voir en tous points de son mouvement. Et donc, qui a mis l’ordre ? Le désir. Mais ce n’est là qu’une affaire entre celui qui voit et qui veut, et ce qu’il voit.

FAUST

Cette affaire pourtant marche assez bien. Les prévisions sont miraculeusement…

LE SOLITAIRE

Miracle, toi-même ! La prévision, Ordure, est un accord entre une idée, une attente et un événement complice ou plein de complaisance. Cela n’a aucune importance… pour moi. Tu prévois bien d’un coup d’œil quantité de choses qui se réalisent. D’un coup d’œil, tu prévois que tel bond te fera franchir tel fossé, et que tel mouvement de ton bras mettra ton verre à ta bouche. Tous les vivants font de tels prodiges. Ils en sont faits. La vie est en perpétuelle prévision. Et après ? quoi de plus banal que les prodiges ? Tu vois comme ils sont prodigués et dilapidés par la nature ; ils lui coûtent si peu que toute leur valeur doit se réduire à vos étonnements. L’esprit s’excite encore sur ces merveilles d’un sou, et c’est là ce qui m’a convaincu de sa faiblesse. Je dis : merveilles d’un sou ; j’exagère. Compte combien de fourmis au monde, et tu verras que tu serais volé si tu les payais un sou pièce, ces merveilles ! Holà… Vos esprits sont bien naïfs encore, et le demeureront tant qu’ils demeureront sensibles à ces effets de miracle, tant que l’extrême grandeur ou la petitesse extrême, les machines de la vie, les frapperont de stupeur, tant que la manie de l’explication, la soif des mystères seront en eux, combinés avec leurs instincts de jouissance, de lucre, de stupre, de puissance et de sécurité.

FAUST

Ce sermon est trop dur… Plus je vous entends, plus me semble ce lieu très haut, si haut… que ma raison y trouve l’air trop rare, et se sent défaillir en moi.

LE SOLITAIRE

Va, je ne t’ai rien dit, que tu n’eusses pu tirer de toi-même, si tu n’étais ordure et imbécillité. Va, rentre aux égouts ! Allons, vite ! Que si tu demeurais un rien de plus, tu serais saisi par le mal des montagnes. Mes Amis vont venir… Va ! Retombe, suis ton poids, Monsieur-je-ne-sais-qui…

FAUST

Je vous quitte à regret. Mais il vaut vraiment mieux que vous demeuriez rigoureusement seul. Adieu… (A part.) Je voudrais vraiment voir la suite de ce fou. (Il fait semblant de descendre et se dissimule derrière un rocher.)

LE SOLITAIRE (fait des gestes d’exécration,

puis se met à plat ventre, se relève

et se met à vociférer, les bras étendus).

A moi Splendeurs du pur, à moi, peuple superbe,

Puissances de l’instant, Sainte diversité !

Venez ! Hautes Vertus, sourires sans visages ;

Sonnez, Voix sans parole et Parole sans voix,

Riez, Rires du rien, ce rire est le total du compte,

Riez, la nuit n’est rien, le jour n’est rien,

Mais VOUS !

Troupe sans nombre et non pas innombrable,

Vol d’une jouissance et voluptés sans chair,

Forces sans formes, puissances sans prodiges,

Exterminez mystère, énigmes et miracles,

Vous qui m’avez guéri du nombre des soleils,

Des stupeurs devant l’ombre et devant les abeilles,

De l’éblouissement du mirage Infini…

Mes grands amis sans corps ni âmes,

Mieux que des séraphins, mieux que des concubines,

Qui me gardez contre mon corps, contre mon âme,

Contre le temps, contre le sexe et le sommeil,

Contre la vie et le désir et le regret,

Contre tout ce qui fut et tout ce qui peut être,

Contre ce qui connaît et contre ce qui sent ;

Contre moi-même, que je hais comme une épouse,

Et contre toute mort qui ne soit pas Quelqu’un de Vous.

Oh… Passez en moi, Vents superbes !

Couchez en moi toutes les herbes,

Rompez les ronces du savoir,

Foulez les fleurs de ma pensée,

Broyez les roses de mon cœur,

Et tout ce qui n’est pas digne de ne pas être !

Je veux que l’air glaceé que vous soufflez me lave

D’une faute commise avant que rien ne fût !

Hâtez-vous, hâtez-moi !

Il est l’heure, il est temps que je me change en loup !

Ah… aâ… â…

(Il pousse un grand cri et se jette à plat ventre.)

FAUST

Oh !… Et dire qu’il y a des hommes au monde qui peuvent se prendre pour quelque chose… Quel monstre de bon sens que ce terrible individu ! J’ignorais jusqu’à lui qu’il pût exister une espèce au delà de la démence… C’est une découverte. Et il est vraiment pire que le diable. Il est tout autre chose… Que peuvent être ces amis indescriptibles qu’il invoquait ? Mais quelle bise ! Je suis ivre de froid. Ce sont eux qui passent, sans doute. Je me sens la cervelle saisie et toute un bloc de glace. (Il se dispose à descendre. Le Solitaire qui l’a entendu marcher, se lève, court à lui et lui saute à la gorge.)

LE SOLITAIRE

Ordure ! Il était là !

FAUST

Mais je m’en vais… (Ils s’accrochent. Lutte désespérée. Faust est précipité dans l’abîme. Bruit de chute.)

LE SOLITAIRE

Va… Tombe comme une ordure… Ah ah… Au loup ! au loup ! Ah !

RIDEAU

 

INTERMÈDE

LES FÉES

On voit se dégager de l’obscurité un intérieur qui tient de la grotte à prismes basaltiques, du palais fantastique et de la futaie. D’énormes troncs et leurs ramures multipliées, qui retiennent dans leurs mailles noueuses les masses cristallines, forment un sysème d’architecture fermé, qui s’éclaire peu à peu d’une lumière argentée.

Au lever du rideau, Faust est étendu évanoui sur un bloc recouvert d’un tapis d’une richesse étrange, qui s’étale largement sur le sol.

Les petites Fées sont autour de lui, groupées et rangées, prêtes à commencer leur ronde. Les deux grandes Fées sont auprès de lui. L’une lui tient la main, l’autre est penchée sur son visage.

FAUST, PRIME et SECONDE FÉES,

LES PETITES FÉES

LES PETITES FÉES (très rythmé,presque chanté).

PREMIER GROUPE

Si je lui gratte

Le bout du nez

C’est une mouche

Dans son esprit !

Si je lui touche

Un coin de bouche

S’il me sourit,

Il vit, il vit !

SECOND GROUPE

Il remue le petit doigt,

Pince-le, fais-le souffrir

Et les jeux vont se rouvrir

Et la langue revenir ;

Tout vaut mieux que de mourir !

PREMIER GROUPE

Maintes mailles à reprendre,

L’âme ne s’en ira pas !

Tout s’arrange et se reprise,

Ta chair comme une chemise,

Baise-le pour ses beaux yeux,

Il ira de mieux en mieux !

(La seconde Fée se penche sur Faust et le baise longuement sur la bouche.)

SECOND GROUPE

Tout s’arrange et se reprise,

S’il n’est pas de temps perdu,

Et s’il reste un peu de flamme,

Tout va bien pour vous, Madame,

Le baiser sera rendu.

(Faust se soulève un peu et, comme en songe, ou les jeux fermés, rend le baiser.)

PREMIER GROUPE

Il a le baiser rendu !

Il est sauf, il a mordu

Derechef à l’hameçon !

Voyez-moi ce beau frisson,

Madame, Madame !

Le pantin n’est pas brisé,

Il a rendu le baiser,

Madame !

SECOND GROUPE

Si la mort cède

Au souvenir,

Si ton remède

Le fait frémir,

Tout va renaître

D’entre les morts,

L’âme et son maître

L’âme et son corps.

TOUTES LES FÉES (prestissimo, très rythmé.)

Tout ce qu’il put,

Tout ce qu’il sut,

Tout ce qu’il fit,

Tout ce qu’il vit,

Si je le veux,

Pas un cheveu

Ne manquera !…

(Toutes les Fées vont se loger dans le décor. La lumière s’exténue très sensiblement. Faust se démène, se redresse en se palpant le corps.)

FAUST

Non ?… Ou oui ?… Mort ? Mort ou vif ?… Oui ? Ou non ?

LES FÉES (en sourdine).

Oui, oui, oui…

FAUST

Il semble qu’il y aurait une majorité confuse pour le Oui… Il y a du Oui dans l’air… Alors la chose serait encore remise ; la mort non assurée. A moins que… la mort ne soit précisément ceci ? C’est possible, puisque je n’en ai pas l’expérience. Le choix demeure. Mais à qui de choisir ? Mais… Est-ce que je souffre ? Tout est là. C’est la seule et positive question : Souffrir, ne pas souffrir. Tout le reste est philosophie. Du luxe. Je me sens quelque chose par là ; et par ici. Un peu dans la tête ; et assez dans les reins. Bon… Ce mal est plutôt signe de bon. Signe de vie. Bon. Si vivre est bon… Debout ! On n’y voit pas clair, ici. Mais je n’y vois pas davantage en arrière : le passé est aussi absent que le présent. Je me trouve des débris de pensée, des esquilles dans une plaie de l’entendement. La tête a souffert. Mais de quoi ? Je suis sûr, si sûr que c’en est étrange, qu’il a dû se passer quelque chose… avant ceci. Ce qui s’est passé a dû se fracasser je ne sais comment. C’est drôle que la pensée puisse être mise en morceaux. Des morceaux de pensée, et brouillés ensemble… J’ai dans la tête plusieurs jeux battus et mêlés… En somme, je pourrais bien tirer au sort qui je suis ou plutôt qui je fus… C’est la même chose. Après tout, je ne suis que la personne qui parle… Mais qui parle à qui ?… Il y a pourtant une vérité et une seule. Mais où est-elle ? Voilà une fameuse question… Je me penche sur mon vide. Je crie dans ce puits… Surgissez, Vérité ! J’espère, je crois fermement que vous existez et êtes unique… Rien. Toujours ces lambeaux d’esprit dans un chaos actuel. Ma vérité se démêle bien lentement de ce hachis, hachis, hachis… J’ai peut-être mangé hier soir quelque chose de lourd ? Hier ? Quoi, hier ? Connais pas. Si un juge m’interrogeait… Je serais fort embarrassé s’il me fallait mentir en ce moment… Attendons… Je compte bien qu’un peu de temps, — c’est un onguent magique que la durée, qui cicatrise tant de blessures !… Oui, un peu de temps doit me refaire un vrai passé, un passé convenable, correct, décemment historique ; avec une perspective, des écriteaux, des numéros et quelques monuments ou événements de mes divers âges. Patience. Cela se fait. C’est la moindre des choses. Tout le monde a un passé. Affaire d’imagination, en somme… Oui, mais il me faudrait d’abord un NOM… C’est indispensable. En général, on a un nom. On n’y pense jamais entre soi-même. Mais, dans ce cas particulier, j’ai besoin d’un nom.

LA PRIME FÉE (qui s’est avancée derrière lui, souffle).

Faust !

FAUST

Faust ? Faust… Pourquoi pas ? Ce mot me vient. C’est un nom. C’est une bonne idée. Je sais enfin quelque chose : qu’il y a eu un certain Faust. Et ceci insinue que c’est peut-être moi, Faust, — qu’il y a des chances en faveur de moi pour être Faust, et pour l’être de plus en plus. Je tends vers Faust. Faust… Faust ? Mais c’est un nom très connu. Des tas d’histoires… Bon. Si je suis Faust, j’ai donc un passé défini… Et en dernier lieu, il a dû arriver quelque mauvaise affaire à… Faust.

LA SECONDE FÉE (lui souffle).

Le Fou, le Seul, là-haut…

FAUST

Ah, ah !… Le Fou, le Seul, le Loup… Oh, merci, ma mémoire de moi ou mémoire de Faust ? Tu es ma mère, Mémoire ! Tu m’enfantes… J’hérite enfin d’un lopin du passé. Et maintenant quelque lueur de catastrophe se précise. Oui, le Fou d’En-Haut ; il était fort comme la mort, ce monstre ! Il m’a poussé. Il criait. J’ai glissé, roulé… Il s’était entouré de précipices. Je dois être au fond de l’un d’eux. Donc, mort. C’est logique. Mort ? Oui… Oui. Mais le baiser ? Il y a eu le baiser. Très bon. Très frais. Très… puissant baiser. Il est là, encore. Le baiser vint avant le Fou. Naturellement. C’est logique. Je n’ai pas pu être baisé au vol, tout en roulant du haut du Fou… Ah, voilà un bon morceau de vérité pure. Bien reconstitué. Avec chronologie, logique, tout le passé armé. Je sors enfin de ma préhistoire… Bon. Mais passons à présent de la vérité à la réalité. La réalité, c’est d’abord la question. Où ?… Que voilà une bonne question ! Où l’on est ? Le Pourquoi, le Comment, on verra plus tard. Mais, mort ou vivant, je suis en quelque lieu, venant de quelque lieu. Où ?… Or, je n’y vois presque goutte. Si c’est ici l’abîme de la mort, la mort est trop mal éclairée… (La lumière se fait, dorée.) Lumière, ô lumière… Tu te décides enfin à t’occuper de moi… Mémoire et lumière, l’humanité faustienne fait des progrès immenses : le passé, le présent, tout lui vient, tout s’éclaire. Mes yeux ont soif de choses. Cette noble clarté leur est douce comme l’eau pure. C’est beau ici. Qu’est-ce que c’est ? Caverne ? Temple ? Non. Forêt ? Non… C’est au fond de la mer… C’est absurde. Il n’y a point d’eau. Temple vivant ? Forêt pétrifiée ?… La nature parfois s’amuse à faire l’artiste, à faire croire qu’elle peut travailler avec des mains, d’après une idée… Et les hommes, parfois, avec leurs pattes et leurs plans, essaient de façonner dans l’espace d’une vie, ce qu’elle met des mille et mille siècles à produire dans l’ombre de pensée. Cela crée de graves malentendus… Mais, peut-être, y a-t-il des choses qui ne sont filles ni de la nature, ni de l’action… Rien ne prouve qu’il ne puisse exister que deux modes de fabrication et que deux fabriques… Or, si… Ho ho… Il me semble que tu raisonnes… Je raisonne. Donc…

LA PRIME FÉE (sur deux notes).

Faust, Faust !

FAUST

Faust ? C’est moi, je crois ?… C’est moi qui pense et moi qui suis. Voilà une vérité générale. Et, comme application particulière hypothétique, — qui suis peut-être Faust… Qui est là ?

LES PRIME ET SECONDE FÉES (ensemble).

Faust, Faust ! (Elles s’approchent de lui.)

FAUST

Oh !… Qu’elles sont jolies ! Que vous êtes aimables ! Venez beaucoup plus près, je suis déjà moins mort, Dames inattendues ! Un certain goût de vivre apparaît avec vous.

LES DEUX FÉES (ensemble).

Faust, Faust…

FAUST

Vous me connaissez donc jusqu’à me reconnaître ? Où suis-je parmi vous ? De quel nom vous nommer, VOUS qui savez mon nom ?

LA PRIME FÉE

Je t’ai connu enfant.

FAUST

Toi, Jeune Fille ? Non.

LA PRIME FÉE

Je t’ai connu enfant. Je t’ai connu à l’heure

Où l’enfant que le songe effleure

Sur sa nourrice aux gros genoux,

Entre les ombres et la Fable,

S’abandonne à l’Homme du Sable,

Et tes nuits ne voyaient que nous…

Ees chars de feu qui nous transportent,

Les dragons d’or qui nous escortent,

Les dons que nous faisons,

Les sorts que nous jetons

Du bout de nos longues baguettes,

Les serpents savants qui nous tettent

Et s’enroulent sur nos fuseaux,

Les robes de souris et les plumes d’oiseaux,

Les hardes de pauvresse ou les chapeaux de roses,

Et les traînes d’apothéoses

Brocart couleur du jour, pourpre intense de Tyr

Que nous savons vite vêtir…

FAUST

Je suis sûr que je dors, si je crois mes oreilles.

LA PRIME FÉE

Non, ce n’est point dormir : les merveilles éveillent.

L’ordinaire des jours n’est qu’un demi-sommeil

Où la simple machine humaine

Se répété ce que ramène

De monotone et de pareil

Chaque pas que fait le soleil.

Que seriez-vous sans la surprise ?

L’esprit ne brille qu’il ne brise

La ressemblance du passé…

FAUST

Mon enfance est lointaine…

LA PRIME FÉE

Elle n’a point cessé.

FAUST

Mais j’ai plus que vécu, surmonté mainte crise,

Consumé tous les biens, tous les espoirs perdu,

Mêlé le vice et la vertu…

LA PRIME FÉE

Ce qui fut n’est plus rien. Tu n’as jamais vécu.

Sache du souvenir rompre le fil de soie

Et des temps accomplis cesse d’être la proie.

Tout ce qui pouvait être est remis à notre art :

Il n’est de peine ni de joie

Ni de faveur qui vînt trop tard

Que nous ne puissions pas rendre prématurée.

L’art subtil de mes sœurs, Tisseuses du Hasard,

Sait dénouer les nœuds qu’a formés la durée

Et reprendre au passé ce qu’il a pris pour part.

Le regret, le remords ne sont point sans ressources,

Et le plus doux des sens se ravive à la source.

FAUST

Dans quel enchantement… Ou donc suis-je tombé ?

LA PRIME FÉE

Dans un abîme tel, tel autre eût succombé.

Mais tous ne sont pas toi… Mais il est des abîmes

Où la Fortune guette et comble ses victimes.

FAUST

Je suis comblé de Vous, Belles qui m’avez pris,

Et fîtes par un sortilège

Du fond d’un précipice un abîme sans prix

Dont je dois craindre ou le songe ou le piège.

LA SECONDE FÉE

Faust qui devais périr, il n’est rien de fatal

Qui ne le cède à quelque charme.

Comme l’amour fait d’une larme

Un pur poème de cristal,

Je puis de tes dégoûts fondre une âme nouvelle,

Moi qui fis de ta chute une grâce du sort.

Si je ne fus, tu devais être mort :

Tu m’appartiens si je te le révèle.

Je t’ai donné le baiser du retour

A la lumière : (à demi-voix) et t’ai senti le rendre

Sans le savoir, comme le rend l’amour

Qui dort encore, et qui rêve en plein jour

De ce qui fut aux ténèbres si tendre.

Tu n’offrais déjà plus qu’un visage de cendre,

Ame ivre de néant sur les rives du rien,

Ta chair et toi n’aviez qu’un souffle pour lien…

Je vins baiser ta bouche sans défense.

FAUST

O Fille, ô Fée, et la baisas si bien

Que j’ai dû rendre un baiser pour le tien

Sans le savoir, comme le rend l’enfance…

Mais enfin, j’ai repris la force d’être Moi.

LA SECONDE FÉE

Qui, Toi ?… Tu le connais, celui que tu peux être ?

Lui seul existe ici… Tu n’es plus… que ton maître !

Ordonne qu’on te change en plus heureux que toi,

Un Faust, dont les excès n’auront fait que l’instruire…

Veux-tu redevenir et reparaître roi,

Roi du temps, roi des cœurs, fait pour vaincre et séduire ?

FAUST

Quels trônes à mes jeux tes beaux regards font luire !

Mais, MUSE que j’écoute et GRACE que je vois,

Il me suffit d’entendre une si pure voix,

Si transparente et si profonde,

Où ta promesse luit comme un joyau sous l’onde,

Pour qu’au moins à l’égal de ton secret savoir

Rien que cette douceur soit pleine de pouvoir.

Ta lèvre impérieuse est d’une charmeresse

De qui le baiser parle et le discours caresse,

Et je sens, malgré moi, me rendre ambitieux

La tendre autorité de ton corps précieux.

Mais chacun de tes mots, qui sont des pierreries

Idéales, riant sur le seuil le plus beau,

Irritent dans mon cœur de vieilles rêveries…

Non, mes lauriers sont morts, mes roses sont flétries,

Tout ce que j’ai voulu, je l’ai mis au tombeau,

Et tu viens dans cette ombre agiter ton flambeau !

O mes sombres trésors, mes enfers, ma mémoire,

Dois-je reprendre terre et rehausser ma gloire,

Revivre, dur et sûr, sachant ce que je sais,

Revivre, et non plus vivre un désordre d’essais,

Mais, cette fois, plonger une âme tout armée,

Une puissance vierge, et de tout informée,

Au cœur même du monde… Et de mes flères mains,

Vaincre l’homme et la femme, et tous les dieux humains…

LA SECONDE FÉE

Oui, tout ce qu’un mortel peut souhaiter d’extrême,

Tout ce que doit se peindre un amant de soi-même

Quand il brûle d’atteindre à toute sa grandeur,

Tout devant toi palpite, et l’or, et la pudeur

Des plus pures, et l’âme informe de la foule

Qui, sous le pied d’airain au héros qui la foule,

Prodigue un vin de gloire, épais comme du sang !

Parle… Un mot… Même pas… Ton silence consent ?

FAUST

Mon silence interroge : il attend qu’on m’instruise.

Je ne suis point de ceux que la faveur séduise

Et qui ferment les yeux quand pleuvent les bienfaits

LA SECONDE FÉE

Je te veux tant de bien que je te satisfais.

C’est là mon premier don. Captives que nous sommes

D’un sort qui nous défend des tendresses des hommes,

Il nous plaît de tromper le mal dont nous souffrons

Par ces présents de fée effeuillés sur leurs fronts.

L’incorruptible honneur d’une chair enchantée

Nous refusant l’émoi de toute chair tentée,

Trop heureuses sans joie, indignes de périr,

Nos grâces comblent ceux que nous pensons chérir.

Mes charmes t’ont prouvé leur étrange énergie :

Que si tu veux me croire et te fier à moi,

(Car il n’est d’art ni de magie

Qui ne demande quelque foi),

Je te retrouverai dans tes forces perdues

Celles qu’aveuglément ta vie a confondues.

Je sais rendre au plomb vil la lueur de l’or pur,

Je reconnais l’enfant dans le visage dur,

Et la limpidité des premières années

Parmi la profondeur des amères pensées.

Je défais, fil à fil, la trame des vieux jours ;

De tes pas inquiets je remonte le cours,

Et je vois naître en toi la désobéissance.

Le temps cède à mes doigts ce que tu crus tenir

Quand la soif du savoir et la concupiscence

Firent de toi celui qu’il fallut devenir.

Je songe avec tendresse à ton adolescence.

Tes yeux, qu’ont assombris tant d’âpres actions,

Tes traits qu’ont tourmentés toutes les passions

Ne m’abolissent point la grâce du jeune être.

J’y distingue celui que tu pourrais renaître,

Faust, si tu veux me croire et te fier à moi.

Veux-tu redevenir et reparaître en roi ?

FAUST

Si tu sais tout de moi, tu ne sais qu’une fable.

Le véritable vrai n’est jamais qu’ineffable :

Ce que l’on peut conter ne compte que fort peu !

Le joueur garde au cœur le secret de son jeu,

Mais la perte et le gain lui sont des passes vaines :

Il ne sait que le feu qui lui court dans les veines :

Sa violente vie est le seul bien qu’il veut,

Lui qui ne voit d’objet qu’il ne jette à ce feu !…

Tu m’as rendu le souffle et crois que je soupire

Après tous ces trésors, et les cœurs et l’empire,

Et que j’espère au monde un suprême plaisir…

Mais mon esprit superbe a défait le désir.

Si ce qui fut ne fut qu’une absurde dépense,

Ce que soit l’avenir m’importe encore moins.

Crois-tu que mon orgueil veuille pour récompense

Prendre les hommes pour témoins,

Remonter sur leur scène et fortement revivre

A la lumière de leurs yeux,

Moi, toujours plus rebelle à ce qui les enivre,

Moi, que n’ont pu gagner ni l’Enfer ni les Cieux,

Ni fondre la tiédeur des corps délicieux ?

Je ne hais pas en moi cette immense amertume

De n’avoir pu trouver le feu qui me consume,

Et de tous les espoirs je me sens délié

Comme de ce passé dont j’ai tout oublié,

Mes crimes, mes ferveurs, mes vertus étouffées,

Mes triomphes de chair de tant de vils trophées

Que le monde a livrés à mes démons divers…

Non, non… N’égarez point vos complaisances, Fées…

Si grands soient les pouvoirs que l’on m’a découverts,

Ils ne me rendront pas le goût de l’Univers.

Le souci ne m’est point de quelque autre aventure,

Moi qui sus l’ange vaincre et le démon trahir,

J’en sais trop pour aimer, j’en sais trop pour haïr,

Et je suis excédé d’être une créature.

LA SECONDE FÉE

Hélas !… Nous ne pouvons enfin que t’obéir…

LA PRIME FÉE

Que si nous disposons de toute la nature

C’est esclaves de mots pour nous mystérieux :

Qui les possède règne et commande à nos jeux.

La Parole a pouvoir sur la Métamorphose,

Tu devrais le savoir, toi qui sais toute chose.

FAUST

Sais-je l’un de ces mots ?

LA SECONDE FÉE

Tu ne sais que nier.

LA PRIME FÉE

Ton premier mot fut NON…

LA SECONDE FÉE

Qui sera le dernier.

RIDEAU

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