Œuvres (Pléiade), tome II
La France travaille
Travail est toute dépense d’actes qui tend à rendre les choses, les êtres, les circonstances, profitables ou délectables à l’homme ; et l’homme lui-même, plus sûr et plus fier de soi.
Toute vie, d’ailleurs, ne subsiste que par des actes continuels de tout ordre de grandeur accomplis dans l’intime de l’organisme, et qui se complètent, sont amorcés, entretenus, modifiés par des actions extérieures. Chaque vie altère donc nécessairement le milieu dans lequel elle dure. D’une part, elle l’appauvrit quant à elle : de propice qu’il était, elle le rend de plus en plus impropre à son existence ; elle consomme et elle prolifère. D’autre part, elle peut au contraire modifier son habitat de manière à le rendre plus favorable, plus riche, plus commode, plus régulier quant aux productions, plus supportable quant au climat ; et elle s’inquiète aussi de lui restituer sous quelque forme ce qu’elle lui dérobe par besoin. Par là, toute région habitée par une population sédentaire se transfigure peu à peu. Ni la flore ni la faune premières ne s’y retrouvent. Des champs refoulent les forêts ; les landes et les sables sont conquis parles pins ; des marais se dessèchent et la vigne les gagne. Des bancs de roche, des collines calcaires ont disparu, dont une quantité de bâtisses et d’ouvrages ont absorbé la matière. Une terre entreprise depuis des siècles est donc une œuvre des ades de la vie : l’économie et la volonté humaines s’y sont inscrites ; mais cette terre et ce travail ont réciproquement agi sur le possesseur et l’agent.
La France est un illustre exemple d’une telle composition. Sa terre, qui est diverse comme le peuple qui l’habite, est une par l’heureux assemblage de sa diversité, comme est une la nation en laquelle tant de races sont venues se fondre au cours des âges. La France et le Français sont des produits remarquables et fort peu simples de l’action d’un certain domaine sur des hommes et de ces hommes sur ce domaine : ce domaine étant un système de régions contiguës très différentes, et ces hommes appartenant aux types les plus variés.
C’est dire que la formation de ce pays représente à l’esprit qui veut la concevoir un immense travail interne. La France est une sorte d’œuvre. Je souhaiterais que notre histoire, au lieu de considérer surtout la succession des incidents et des accidents politiques, et les événements, (qui ne sont à mes yeux que les crêtes et les écumes de la surface des choses), eût pour objet essentiel l’étude et l’intelligence de la suite des transformations de tous genres qui ont fait de cette terre ce qu’elle est, et de ces habitants ce que nous sommes. Sans doute, l’histoire de notre langage, celle des lois et coutumes, celle de l’esprit public et de ses fluctuations sont des parties essentielles de ce dessein, auquel on pourrait donner la forme suivante : Comment vivait-on en tel siècle ? — ou plutôt : Comment pouvait-on vivre en l’an 1000, en l’an 1200 ou 1500 ? Quelles différences entre ces états de vie successifs, en tels points de France ?
Mais le langage, les lois, les mœurs, — ou si l’on veut, les désirs, les idées, les volontés, les conventions, — et en somme, les possibilités de concevoir ou d’agir, — dépendent grandement des rapports directs de l’homme avec les choses : c’est-à-dire, du pouvoir de transformation. Nous le voyons bien aujourd’hui. Nous assistons à un accroissement brusque et démesuré de l’empire de l’homme sur la nature donnée. Nos usages, nos vies en sont prodigieusement affectés. On ne voit pas ce qui échappera à la réaction qu’exercera de plus en plus sur les êtres la puissance qu’ils ont acquise et acquerront sur les choses. Mais cette action devenue si sensible a toujours existé, sous forme lente et continue. L’immense travail interne, dont je parlais tout à l’heure, s’analyse en une quantité d’activités particulières, et la moindre réflexion fait apparaître toute l’importance des valeurs professionnelles, des expériences capitalisées, de la multiplication et du perfectionnement des métiers dans la constitution de notre être national. Nous supposons des milliards d’heures de labeurs spécialisés.Ceux qui ont déboisé, défriché, ensemencé, amendé le sol ; ceux qui ont découvert mines, carrières et gisements ; ceux qui ont capté, dirigé, distribué des eaux ; ceux qui ont bâti, ceux qui ont forgé ; ceux qui ont tracé les routes, creusé les canaux, jeté les ponts ; et ceux qui, de leurs mains et de leurs pensées, ont créé des valeurs, changé en richesses des matières qui étaient viles et négligeables : ceux-là sont les véritables fondateurs ; et non seulement fondateurs de la cité visible, mais encore, ils lui ont fait son esprit.
Certains prétendent qu’il existe une relation immédiate et comme symétrique entre la main de l’homme et son cerveau. Les articulations si riches, les mouvements si prompts, la sensibilité si bien distribuée de cette main, le nombre de ses emplois, l’instrument « universel » qu’elle est pour nous, et jusqu’à la quantité de métaphores que nous tirons de ses actes pour désigner des actes de l’esprit, donnent de la force à cette opinion indémontrable. Quant à moi, même fausse, je la trouve très bonne à méditer. Je m’assure que l’intelligence doit toujours se référer au système d’actes que nous savons ou pouvons accomplir, que sa fin est quelque industrie, et que la pratique de quelque métier lui donne des habitudes ou lui inspire des analogies très précieuses. Je dis maintenant que l’esprit français doit beaucoup à tous ces cultivateurs, vignerons, artisans, ouvriers des métaux ou du bois, créatures et créateurs de leur pays. Considérez en France cette quantité de chefs-d’œuvre locaux qui s’y remarquent. Songez à tant d’architectures, aux travaux d’art les plus parfaits du monde, aux meubles, aux étoffes précieuses, aux faïences et aux ferronneries ; énumérez ces crus célèbres dont la liste est une sorte d’armorial, et qui doivent aux soins et à l’expérience autant qu’à la nature ; visitez les cultures savantes des fleurs destinées aux parfums, des fruits soigneusement surveillés, préservés : rose et jasmin de Grasse et de Vence, chasselas délicatement ciselé de Thomery ; n’oubliez même pas les peines et les merveilles de l’art d’écrire notre langue, la seule dans laquelle subsiste encore un peu le souci de peser les mots, d’ordonner les pensées, d’accuser les formes du discours, comme si nous étions encore à l’époque fabuleuse où les esprits étaient sensibles et où le temps ne comptait pas…
Que si l’on veut se faire une idée plus précise de ce que nous devons au travail, il faut reprendre le grand exemple des construirions. Il n’est presque pas de village en France dont l’église ne montre au connaisseur quelque trait délicieux, quelque solution élégante à retenir. Peu de villes où quelque hôtel, quelque hôpital, quelque porte ou fontaine, ne révèlent une science ou un sentiment qui font que l’on s’arrête, — et que l’on soupire…
La France offrait de la pierre et des bois de grande qualité. Elle se forma d’incomparables praticiens, des appareilleurs, des tailleurs de pierre, des charpentiers, des couvreurs, desquels les maîtres d’œuvre étaient sûrs comme d’eux-mêmes. Ils lui bâtirent ces édifices extraordinaires dont le système sans concrétion, sans béton, sans les facilités que donnent l’état fluide et le moulage, commande une prévision et une précision minutieuses, analogues à celles que la fabrication d’un mécanisme exige. Quoique nous ignorions absolument ce que ces constructeurs savaient en fait de géométrie, de statique et de résistance des matériaux, le caractère raisonné de leurs ouvrages s’impose. Rien de plus intéressant que de lire, en ces créations dont la hardiesse et la complication touchent parfois au fantastique, une structure toute logique, un développement de principes et de parti pris, qui, de la base au faîte, engendrent toutes les décisions, répondent à toutes les exigences, suggèrent et assurent toutes les libertés. Ce sont là les entreprises les plus téméraires et les plus rigoureuses qui se trouvent dans l’art de bâtir. Pas d’œuvres plus imaginatives ni plus rationnelles ensemble. Mais tout ceci ne fut possible que par les vertus de l’exécution. L’exécutant lui-même dut être pénétré du sentiment de sa fonction, de la connaissance amoureuse de sa matière, du goût des problèmes honnêtement et nettement résolus. Des ouvriers qui veulent comprendre, qui sont fiers de s’employer à l’ajustement d’une fabrique si savante et si composée ; des architectes certains de ces hommes et de leurs méthodes ; des matériaux de choix : la pierre abondante et souvent très bonne ; le chêne, le châtaignier, le fer et l’ardoise à portée : voilà des conditions très heureuses. L’architecture florit magnifiquement chez nous. Il en résulte une relation toute particulière entre l’art et l’intellect, entre la pensée et l’acte, entre les qualités de la forme et les propriétés de la matière. Il y eut donc en France une lignée d’artistes, — même écrivains —, qui furent essentiellement architectes.
On voit à merveille par cet exemple les matériaux imposer aux actes qui les veulent réduire au service de l’homme, des restrictions qui contraignent l’esprit du même coup à la rigueur et à l’invention. Il en résulte une liberté que l’on peut dire supérieure, pour l’opposer à cette liberté qui n’est que l’échange du moindre effort contre le moindre effet.
Voilà pour moi un grand trait de la formation de la France, qui nous est représenté par une production particulière : la bâtisse. D’autres productions ont exigé et développé des qualités qui se sont elles aussi incorporées peu à peu à l’esprit national : l’acuité et la subtilité sensorielles ont été des nécessités créatrices dans l’industrie de la mode comme dans celle des vins fins. Un dégustateur de Bordeaux qui dit d’un vin qu’il fait la queue de paon dans la bouche s’égale à plus d’un poète, — de même que Baucher, le célèbre écuyer, touche au grand écrivain quand il parle de la mobilité moelleuse de la bouche du cheval…
Que de patience aussi, que de soins, de soucis et de peines suppose la mise en valeur de certains cantons du pays à la fois très précieux et très âpres. Les vignerons des Côtes du Rhône cultivent parfois des pieds de vigne disséminés dans des creux de rochers haut placés. Il faut les soigner un à un, porter à dos d’homme des hottes de terre et d’engrais.
Cependant le travail change de caractère. Le temps ne comptait pas, jadis. L’énergie (mécanique) comptait. Les procédés étaient de tradition. Il y avait quantité de secrets et de tours qui se passaient de maître à compagnon ; de père en fils, du cédant au concessionnaire. Point de technique organisée et générale. Point de fabrication en série. On peut se demander si la machine ne va pas altérer les vertus humaines que l’obligation d’employer la vigueur, l’adresse, l’attention, la constance avait cultivées ? Je ne fais qu’énoncer la question. Peut-être, comme les exercices athlétiques s’emploient à développer aujourd’hui la vie musculaire pour elle-même et compensent ainsi ce que la machine lui retire d’occasions de s’employer, trouvera-t-on de nouveaux objets d’effort et de nouvelles difficultés ?… C’est donc ici que germe et que perce le problème capital de la qualité de l’homme de demain.
De ce que vaudra cet héritier de nos connaissances et de nos œuvres, dépendra, entre autres choses, ce qu’on pourrait appeler l’Avenir du Passé, c’est-à-dire l’évaluation prochaine de tout ce qui a été créé jusqu’ici par l’art et l’intelligence. Que vaudra demain ce que nous admirons ou goûtons encore aujourd’hui ?
La question est posée par la quantité et l’importance des modifications de la vie qui font notre époque si neuve.
L’homme a conquis toute l’étendue habitable : la terre, la mer, l’air et la nuit lui appartiennent, et jusqu’à l’éther, — si éther est un nom qui convienne encore à l’espace ondulatoire.
Sa puissance est magique, passe son entendement. Il peut bien plus qu’il ne sait. L’acte d’un doigt d’enfant illumine dans l’instant une capitale, pulvérise une colline, conduit tout incandescent sous le laminoir un bloc de métal de cent tonnes. On peut parler, agir à des milliers de kilomètres de soi-même. On décèle des corps si éloignés qu’il en faut évaluer la distance en siècles de lumière, et d’autres si petits que la lumière les ignore ou les entraîne…
Tout ceci est, pour une immense part, l’œuvre des cinquante dernières années. Jamais transformation plus profonde et plus brusque ne s’est prononcée dans l’histoire. Jamais plus étonnante révolution, nouveautés plus déconcertantes, plus précipitées, plus agissantes sur toute existence. Jamais le genre humain ne s’est vu s’éloigner si témérairement des conditions naturelles ou immémoriales de la vie de l’espèce, et ne s’est trouvé engagé dans une aventure plus étrange et plus incertaine.
Que seront nos enfants ? Que feront-ils ? Que seront leurs travaux, leurs ressources, leurs relations avec la matière et avec l’énergie ?
Point de réponse. Nous vivons sous le régime de la surprise. Mais il n’en faut douter : les arts et les techniques auront beau changer ; les vitesses, les puissances, la précision utilisable, l’emploi des relais auront beau croître au delà de toute conjecture actuelle, la valeur de l’individu sera toujours, en dernière analyse, le support essentiel des valeurs de toutes créations ou organisations matérielles. Le travail sera peut-être plus « intellectuel » ; mais peut-être verra-t-on se dégager magnifiquement certains dons, qui sont précisément les dons de nos artisans et praticiens d’hier et d’aujourd’hui les plus excellents.
Il importe donc de reconnaître et de faire connaître les vertus spécifiques de ces artisans de qualité, car il importe que les progrès matériels de l’avenir, loin de réduire ou de déprimer l’individu, puissent, au contraire, servir à l’exalter. Il importe que dans un monde supérieurement exploité, équipé, organisé, dans une civilisation déchargée des besognes machinales, une forme transfigurée du travail personnel se déclare et se développe, — de laquelle le travail de nos praticiens et ouvriers les plus habiles et les plus consciencieux aura été l’origine simple et vénérable.
1932.
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