Œuvres (Pléiade), tome II
Ébauches de pensées
A Herbert Steiner.
UN
Je rêve quelquefois que l’intelligence de l’homme, et tout ce par quoi l’homme s’écarte de la ligne animale, pourrait un jour s’affaiblir ; l’humanité insensiblement revenir à un état d’innocence et d’instinct, redescendre à l’inconstance et à la futilité simiesque. Elle serait gagnée peu à peu à une indifférence, à une inattention, à une instabilité que la politique du monde actuel fait déjà concevoir. L’oubli rapide des malheurs de la guerre et de la démonstration de l’absurde par ses suites est un grand argument.
Toute l’histoire humaine, en tant qu’elle manifeste la pensée, n’aura peut-être été que l’effet d’une sorte de crise, une poussée aberrante, comparable à quelqu’une de ces brusques variations qui s’observent dans la nature végétale et qui disparaissent aussi bizarrement qu’elles sont venues.
Pour y penser d’un peu plus près, il faudrait avant toute chose se faire de l’intelligence une idée assez précise. En cherchant vaguement cette précision, je trouve (ce matin) à la base du développement combiné de la compréhension et de l’invention qui sont les deux ades de l’intelligence, deux conditions très évidentes : dont l’une est la faculté individuelle d’être éduqué par les faits ; l’autre, la conservation et la consolidation de l’expérience ; ce qui exige la pluralité des individus, la possibilité des échanges et l’existence d’instruments d’échange.
A quoi une remarque s’ajoute : celle de l’inégalité des esprits. Cette dernière donnée doit jouer un rôle essentiel dans le présent problème, car il ne consiste qu’à réduire ou à rapporter à la notion d’écart, l’idée que nous nous faisons de l’intelligence humaine.
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DEUX
Vint un temps que les choses du ventre et du bas-ventre ne causèrent plus le rire, la honte, les dégoûts. Nutrition, élimination, fécondation se firent pures, comme elles sont en soi. Il n’y eut plus d’ombres dans le tableau des actes humains ; plus de secrets connus de tous, et gardés par chacun.
La mort perdit toute puissance imaginaire ; devint nette et condition de la vie. On comprit que la vie change d’individus comme l’on change de chemise. On comprit que le changement d’individus est aussi essentiel à la vie que le changement de la gorgée d’air qu’il respire est nécessaire à l’individu, ou que le changement de molécules d’eau l’est à l’onde qui se propage.
L’homme devint aussi pur que l’ange ou que l’animal ; car l’impureté n’est que le mélange des natures. Fatigué de n’être ni ange ni bête, il se résolut à être tantôt l’un tantôt l’autre ; tantôt « corps » et tantôt « esprit ».
Aux dépens de la honte, aux dépens du trouble et des ombres, aux dépens de la crainte, aux dépens de l’espoir, aux dépens de l’amour, se fit ce grand changement. La poésie disparut. On ne cultiva plus que l’algèbre et la sensation.
Ainsi périt l’étrange monde affedif, l’univers des émois, des passions, des résonances et des valeurs illégitimes. Le Royaume Nerveux fut divisé. L’âme s’évanouit. La pensée ne fut plus obsédée par les harmoniques et les parasites d’origine viscérale. Les fondions permanentes ne furent plus déréglées par les événements ou par les idées. On interdit « aux choses » d’avoir plus de signification qu’elles n’ont d’existence, et plus d’adion qu’elles n’ont de signification.
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TROIS
La passion de l’intellect veut tout abolir par l’acte de tout reconstruire.
L’esprit invente « l’Univers », afin de pouvoir d’un seul coup, d’un seul mot, affronter, enfermer, et donc consommer toutes choses. Il suppose l’Unité, dont il a besoin pour adversaire bien défini. Il cherche à tout résumer dans une seule « loi », comme cet empereur souhaitait que le genre humain n’eût qu’une seule tête.
C’est le même sentiment.
Il y a dans chaque esprit un ennemi mortel du monde. Les uns façonnent un Dieu pour lui imputer à crime cette création ; ou bien pour l’opposer à elle, et la pouvoir fuir vers le Pur, l’Absolu, le contraire du Tout, l’Un.
Les autres font de l’Univers un système complet en soi-même, qui leur semble toutefois se chercher dans leurs pensées une expression finale et symétrique de ses transformations, une sorte de figure mentale suprême : comme si, la multitude des phénomènes accomplis, une fois représentée à un instant, dans un instant, par un instant, — on pût ensuite — ou bien… mourir en paix ; ou bien commencer à s’occuper sérieusement de quelque autre objet, — moins futile et moins particulier que… ce qui est.
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