Œuvres (Pléiade), tome II
Histoire de Héra
Tous les signes de la force paraissaient dans la beauté de Héra. Elle était une femme haute, pleine, de forme pure et bien modulée. On la sentait vivace et plante humaine généreusement développée. Son pas était léger, et tous ses actes bien dessinés. Une intelligence en éveil illuminait tout à coup ses yeux au moment qu’une idée, venue d’elle ou d’un autre, amusait, irritait, étonnait son esprit. Sa voix était plus douce qu’on ne l’eût attendue, et s’accordait par ses nuances à la grâce de ses mouvements, plus qu’à la plénitude de son corps et à l’apparence de grand style qu’on a dite. Cet heureux contraste la rendait dangereusement charmante. Il existait aussi dans les propriétés intérieures de sa nature qui se sont manifestées au cours de sa vie. Cette belle tête rêvait et imaginait, se faisait tous les contes qu’une personne qui se sait séduisante et sensible peut se faire ; mais il arrivait toujours que la raison et le calcul s’imposassent à sa pensée avec un tel empire et une telle netteté qu’ils l’emportaient sur toutes les puissances de son cœur, même très attaché à quelque objet vivant par les plus tendres liens. Elle croyait sincèrement aimer, mais comme les baigneurs prudents qui nagent de trois membres et reprennent pied dès qu’ils sentent la terre manquer sous eux, elle savait un certain point d’abandon qu’il ne fallait passer. Son pas léger foulait alors durement et délibérément toutes les fleurs nées d’elle-même ou toutes autres, qui entravaient sa marche vers un but. Sa voix changeait et son regard devenait brillant et sec par l’effet de l’idée arrêtée. Elle voyait ce qu’elle voulait jusque dans le moindre détail, et il n’était rien dans les manœuvres et conditions de l’exécution de son dessein qu’elle n’imaginât le plus précisément et ne discutât minutieusement et longuement avec elle-méme. Elle n’était jamais assez distraite pour oublier que l’amour n’est pas tout.
Tout ceci faisait d’elle un être superbe et redoutable.
Rien de sacré en elle. Rien n’avait plus de prix que son désir de vivre aussi agréablement et richement que possible. Tous ses vœux s’exprimaient en choses certaines et sensibles. Mais y soupçonnant quelque infériorité, elle se le dissimulait, se faisant le roman d’une vie modeste et vouée à un idéal d’amour et de travail spirituel, comprenant que son goût extrême du luxe, de l’élégance et d’une flatteuse réputation n’étaient pas tout ce que la perfection qu’elle désirait approcher par tout son être exigeait pour son accomplissement. Elle aimait et sentait la poésie, même subtile ou relevée. Mais cette sensibilité précieuse n’était pas si dominante en elle qu’elle consentît aux passions de l’esprit une valeur « infinie », c’est-à-dire vitale. Ce lui était aussi une parure extérieure. Circonstance parlante, les films lui étaient des divertissements dont elle se passait à grand’peine, et dont elle souffrait sans en souffrir la sottise ou la grossièreté de moyens. Si raffinée quant au meuble et à la toilette, elle ne percevait pas qu’aller à ces spectacles et s’y plaire, c’était comme se vêtir et se meubler des fabrications impersonnelles du bon marché. Ce à quoi elle répugnait.
Son jugement de la volupté la juge mal. II lui échappa de prononcer que le fait de j… ensemble n’avait aucune importance… et le déclara à Gozon en personne auquel ce fut une lumière très blessante, étant l’être le plus irritable et le plus résolu sur ce point. Il l’admettait dans tous les cas où l’amour ne fût que plaisir. Mais il trouvait que l’intimité en acte devient une sorte de communion secrète, quand une tendresse sacrée et une signification d’alliance des âmes la relève et lui donne valeur d’un moyen de la plus profonde identification de deux êtres.
« Tu es en enfer », lui dit sérieusement Gozon.
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