Œuvres (Pléiade), tome II

Paul Valéry · Chapitre 9 sur 108

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Œuvres (Pléiade), tome II

Dialogue

 

UN NOUVEAU FRAGMENT RELATIF

A MONSIEUR TESTE

 

L’homme est différent de moi et de vous. Ce qui pense n’est jamais ce à quoi il pense ; et le premier étant une forme avec UNE VOIX, l’autre prend toutes les formes et toutes les voix. Par là, nul n’est l’homme, Monsieur Teste moins que personne.

Il n’était non plus philosophe, ni rien de ce genre, ni même littérateur ; et, pour cela, il pensait beaucoup, — car plus on écrit, moins on pense.

Il ajoutait sans cesse à quelque chose que j’ignore : peut-être faisait-il indéfiniment plus prompte sa manière de concevoir : peut-être qu’il se donnait à l’abondance de l’invention solitaire. Ceci ou cela, il demeure l’être le plus satisfaisant que j’aie rencontré, — c’est-à-dire le seul individu durable dans mon esprit.

Par conséquent, il n’était ni bon, ni méchant, ni fourbe, ni cynique, ni autre ; il se bornait à choisir : c’est le pouvoir de faire avec un moment et avec soi, un ensemble qui plaise.

Il avait sur tout le monde un avantage qu’il s’était donné : celui de posséder une idée commode de lui-même ; et, dans chacune de ses pensées entrait un autre Monsieur Teste, — un personnage bien connu, simplifié, uni au véritable par tous ses points… Il avait en somme substitué au vague soupçon du Moi qui altère tous nos propres calculs et nous met sournoisement en jeu nous-mêmes dans nos spéculations, — qui en sont pipées, — un être imaginaire défini, un Soi-Même bien déterminé, ou éduqué, sûr comme un instrument, sensible comme un animal, et compatible avec toute chose, comme l’homme.

Ainsi Teste, armé de sa propre image, connaissait à chaque instant sa faiblesse et ses forces. Le monde se composait, devant lui, d’abord de tout ce qu’il savait et de ce qui était à lui — et cela ne comptait plus ; puis, dans un autre soi, du reste ; et ce reste pouvait ou ne pouvait pas être acquis, construit, transformé. Et il ne perdait son temps ni dans l’impossible ni dans le facile.

Un soir, il me répondit : « L’infini, mon cher, n’est plus grand-chose, — c’est une affaire d’écriture. L’univers n’existe que sur le papier.

« Aucune idée ne le présente. Aucun sens ne le montre. Cela se parle, et rien de plus.

— Mais la science, lui dis-je, use…

— La science ! Il n’y a que des savants, mon cher, des savants et des moments de savants. Ce sont des hommes… des tâtonnements, des nuits mauvaises, des bouches amères, une excellente après-midi lucide. Savez-vous quelle est la première hypothèse de toute science, l’idée nécessaire de tout savant ? C’est que le monde est mal connu. Oui. Or, on pense souvent le contraire ; il y a des instants où tout paraît clair, — où tout est plein, tout sans problèmes. Dans ces instants, il n’y a plus de science — ou, si vous voulez, la science est accomplie. Mais à d’autres heures, rien n’est évident, il n’y a que lacunes, actes de foi, incertitudes ; on ne voit que des lambeaux et d’irréductibles objets, de toutes parts.

« Comme on s’est plus ou moins aperçu de tout ceci — on cherche le moyen de passer, à coup sûr, du second état dans le premier, et de transformer à volonté l’esprit inquiet du moment en le possesseur tranquille de tout à l’heure. Mais il y a un peu de folie concernant ce désir.

— Bon, répliquai-je. Cependant, dans tous les cas possibles, être, vous l’avouerez, demeure étrange. Être d’une certaine façon, c’est encore plus étrange. Cela est même gênant. »

Et j’ajoutai, répétant ce que pensent tous les gens un peu simples :

« Enfin, qu’est-ce que je fais ici ?

— Eh — dit M. Teste — vous vous demandez ce que vous y faites…

— Mais encore, pourquoi ? Le plus fort est justement qu’on s’interroge. Pourquoi se demande-t-on…

— Parce que vous y avez songé.

— Vous vous moquez de moi, vous vous fichez de moi.

— Sans doute — dit M. Teste.

— Revenons — dis-je — à la destinée humaine. (Et à peine avais-je parlé, je me sentis devenir stupide.)

— Je me demande — pensa tout haut M. Teste — en quoi la « destinée » (comme vous dites) de l’homme m’intéresse ? A peu près autant que … la déesse Barbara, — dont on n’avait jamais ouï parler et dont j’invente le nom tout à coup. C’est la même chose. Au fond, on ne peut donc s’enflammer que pour l’absurde ? Cela n’est point mon fait.

— Ni celui des hommes vraiment supérieurs, — dis-je, pour me sauver.

— Nigaud, s’écria M. Teste, ne me comparez pas à d’autres : car, primo vous ne me connaissez pas, — et puis, vous ne connaissez pas les autres.

« Quant à l’enthousiasme, cette foudre stupide, apprenez à le mettre en bouteilles, à le faire courir sur des fils dociles. Séparez-le des objets ridicules où la foule l’éprouve et l’attache. Ridicules, car ils sont tels et tels, et non ceux que vous voulez. Brûlez, brillez mais seulement à votre commandement, — et, méprisant toute chose particulière, retirez un pouvoir de partout. Cependant, mille choses sont constamment nulles, si l’on veut. Leur néant est à votre disposition… Tenez, tous les sots se réclament de l’humanité et tous les faibles de la justice ; ayant, les uns et les autres, intérêt à la confusion. Evitons le troupeau et la balance de ces Justes si mal appris ; frappons sur ceux qui veulent nous faire semblables à eux. Rappelez-vous tout simplement qu’entre les hommes il n’existe que deux relations : la logique ou la guerre. Demandez toujours des preuves, la preuve est la politesse élémentaire qu’on se doit. Si l’on refuse, souvenez-vous que vous êtes attaqué et qu’on va vous faire obéir par tous les moyens. Vous serez pris par la douceur ou par le charme de n’importe quoi, vous serez passionné par la passion d’un autre ; on vous fera penser ce que vous n’avez pas médité et pesé ; vous serez attendri, ravi, ébloui ; vous tirerez des conséquences de prémisses qu’on vous aura fabriquées, et vous inventerez, avec quelque génie, — tout ce que vous savez par cœur.

— Le plus difficile est de voir ce qui est, — soupirai-je.

— Oui, — dit M. Teste, — c’est-à-dire de ne pas confondre les mots. Il faut sentir qu’on les arrange comme on veut, et à chaque combinaison qu’on en peut former, ne correspond pas forcément quelque autre chose. Il y a deux cents mots qu’il faut oublier, et, quand on les entend, les traduire. Ainsi, il faudrait que le mot de « Droit » soit effacé de partout et des esprits, afin que personne ne s’endorme.

— C’est pénible — ai-je répondu — c’est dur. Plus d’erreur, et cette erreur me plaît. »

Et nous n’en finîmes plus…

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