Œuvres (Pléiade), tome II
Petit discours aux Peintres graveurs
PETIT DISCOURS
AUX PEINTRES GRAVEURS{101}
Messieurs, je voudrais bien pouvoir vous dire : chers Confrères, mais les quelques rapports que j’ai eus avec la gravure furent de ces rapports que l’on n’ose avouer ; ils se réduisirent bien vite à ce qu’il fallut pour que je comprenne très nettement que je n’étais pas né pour graver.
Donc, messieurs, mon indignité avouée, je cherche un remerciement qui la rachète… Comment vous manifester mon sentiment si ce n’est en essayant de vous exprimer à ma façon tout le cas que je fais de votre noble métier et la signification particulière que j’y attache ?
Je vous ferai d’abord cette confidence que bien souvent je vous regarde avec envie et que je me sens le désir (sans l’espoir) d’échanger mon porte-plume contre une pointe ; je n’ose dire : contre un burin.
Puis, je rapproche en esprit nos deux arts ; je découvre, dans la gravure, comme dans l’écriture littéraire, une manière d’intimité étroite entre l’ouvrage qui se forme et l’artiste qui s’y applique. La planche (ou bien la pierre) est assez comparable à la page qui se travaille : l’une et l’autre nous font trembler ; l’une et l’autre sont devant nous à la distance de la vision nette ; nous embrassons l’ensemble et le détail dans un même regard ; l’esprit, l’œil et la main concentrent leur attente sur cette petite surface où nous jouons notre destin… N’est-ce pas là le comble de l’intimité créatrice que connaissent identiquement le graveur et l’écrivain, chacun attaché à sa table, où il fait comparaître tout ce qu’il sait et tout ce qu’il vaut ?
Mais, pensant un peu plus avant, il arrive que je trouve entre nous une parenté plus profonde, une similitude assez recherchée, qu’une certaine réflexion fait entrevoir et qu’une certain tour de pensée rend presque acceptable par l’esprit.
Vous me pardonnerez le peu de métaphysique (c’est-à-dire de fantaisie) qu’il faut pour l’expliquer.
La Nature, comme on dit, — c’est un nom commode et consacré par l’usage —, la Nature fait bien des choses, dont quelques-unes de fort belles. Non toutes. Elle est un créateur assez inégal, qui est incomparable dans ses bons jours. Elle nous présente alors quelques animaux heureusement construits ; elle expose, aux Salons des saisons successives, des arbres remarquables, des fleurs charmantes, et nous compose, de temps à autre, des décors somptueux ou sublimes pour théâtres de nos actions ou pour merveilleuses sphères de nos pensées.
Mais, si féconde, et même si prodigue qu’elle soit, cette Nature génératrice n’a pas tout inventé. Elle nous a laissé quelque domaine, quelque occasion de créations ; et nous avons produit au jour, de notre côté, certaines œuvres qu’elle ignore ; et même, qu’elle est radicalement impuissante à produire. C’est là le point qui m’intéresse.
Nous ressentons certains désirs que la Nature ne sait point satisfaire, et nous avons certains pouvoirs qu’elle n’a pas.
Sans doute, l’homme et son univers eussent pu s’accorder exactement l’un à l’autre. On peut imaginer un Eden, un Paradis terrestre, où nos regards et nos impulsions trouveraient tout ce qu’ils désirent, et ne pussent désirer que ce qu’ils y trouveraient ; un Jardin où nous ne pourrions rêver à rien qui ne fût moindre que ce qui serait.
Il n’en est pas ainsi. Cet Univers de délectation n’est pas le nôtre, et je prétends qu’il faut, en somme, s’en réjouir.
Les enfants eux-mêmes ne goûtent pas longtemps ces pays de chocolat et de pralines, arrosés de sirop, que leur proposent certains contes. Ils préfèrent quelque aventure et ses merveilleuses difficultés.
C’est qu’il y a en nous, messieurs, autre chose encore qu’un attrait pour la volupté pure et simple, et même pour l’impure et la compliquée… Il y a une soif toute singulière que la jouissance des perfections, ni la possession très heureuse n’abolissent ni ne tarissent. Le délice de se reposer dans la certitude d’un bien ne nous suffit pas. Le bonheur passif nous fatigue et nous écœure ; il nous faut aussi le plaisir de faire. Plaisir étrange, plaisir complexe, plaisir traversé de tourments, mêlé de peines, et plaisir dans la poursuite duquel ne manquent ni les obstacles, ni les amertumes, ni les doutes, ni même le désespoir.
Vous le connaissez, messieurs, nous le connaissons assez bien, ce plaisir laborieux, ce plaisir de faire, qui nous est une seconde nature, opposée à la naturç première et immédiate dont je vous parlais.
Celle-ci, dans ses créations, procède en étroite liaison avec elle-même ; elle poursuit, par exemple, le modelé de ses formes par une action de leur matière même, de laquelle elle ne divise jamais ses forces et ne peut pas se distinguer. Si la nature pousse une plante, elle l’élève insensiblement, la déplie et l’étale, comme par une suite d’états d’équilibre, de sorte qu’à chaque instant l’âge de la plante, sa masse, sa surface de feuillage découpé, et les conditions physiques de son milieu soient dans une relation indivisible, dont la figure de cette plante est comme l’expression mystérieusement rigoureuse.
Mais tout autre est l’œuvre de l’homme : l’homme agit ; il exerce ses forces sur une matière étrangère, il distingue ses actes de leur support matériel, il en a conscience distincte ; il peut donc les concevoir et les combiner avant qu’il les exécute, il peut leur donner les applications les plus variées, les ajuster à des substances bien diverses, et c’est ce pouvoir de composer ses entreprises ou de décomposer ses desseins en actes distincts, qu’il nomme son intelligence. Il n’est pas confondu à la matière de son ouvrage, mais il va et revient de cette matière à son idée, de son esprit à son modèle, et il échange à chaque instant ce qu’il veut contre ce qu’il peut, et ce qu’il peut contre ce qu’il obtient.
Opérant ainsi sur les êtres et sur les objets, sur les événements et sur les motifs que le monde et la nature lui offrent, il en abstrait enfin ces symboles de son action dans lesquels son pouvoir de compréhension et son pouvoir constructeur se combinent, et qui se nomment : la Ligne, la Surface, le Nombre, l’Ordre, la Forme, le Rythme… et le reste.
Mais il s’oppose donc bien nettement à la Nature par cette puissance d’abstraction et de composition, car la Nature n’abstrait ni ne compose ; elle ne s’arrête point ni ne se réfléchit ; elle se développe sans retour. Nous voyons à présent combien l’esprit de l’homme est en contraste avec elle, et c’est ici, messieurs, que je voulais en venir.
Je voulais aboutir à cette proposition qui nous concerne : que si l’art tient de l’esprit, de cet esprit dont la durée est tissue d’actes sans matière, l’art le plus proche de l’esprit est donc celui qui nous restitue le maximum de nos impressions ou de nos intentions par le minimum de moyens sensibles. Ne vous suffit-il pas de quelques traits, de quelques tailles, pour qu’un visage, une campagne, nous soient non seulement donnés dans leur ressemblance, mais suggérés au point que la couleur absente et même la plus riche lumière n’y fassent point défaut ?
Et ne suffit-il pas à l’écrivain qui n’ignore point son métier, de quelques mots, d’un seul vers, pour éveiller dans l’âme toutes les qualités des choses, et jusqu’à tous les harmoniques et les résonances du souvenir d’un moment singulier de la vie ?
Voilà qui nous rapporche, messieurs. Nous communions dans le Blanc et le Noir, dont la Nature ne sait rien faire. Elle ne sait rien faire avec un peu d’encre. Elle a besoin d’un matériel littéralement infini. Mais nous, fort peu de chose, et, s’il se peut, beaucoup d’esprit.
C’est pourquoi j’aime le graveur. Je vous aime, graveurs, et partage votre émotion quand vous élevez à la lumière, tout humide encore, et délicatement pincé du bout des doigts, un petit rectangle de papier à peine issu des langes de la presse. Cette épreuve, ce nouveau-né, cet enfant de votre patiente impatience, (car l’être de l’artiste ne se peut définir que par des contradictions), porte ce minimum de l’univers, ce rien, mais essentiel, qui suppose le tout de l’intelligence.
Intelligenti pauca, dit-on en latin. N’est-ce point la commune et orgueilleuse devise de tous ceux réunis pour la plus grande gloire du Blanc et du Noir ?
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