Œuvres (Pléiade), tome II

Paul Valéry · Chapitre 62 sur 108

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Œuvres (Pléiade), tome II

L’Amérique, projection de l’esprit européen

L’AMÉRIQUE, PROJECTION DE

 

L’ESPRIT EUROPÉEN

 

Vous avez bien voulu me demander de commenter pour les lecteurs de « SINTESIS » une phrase qui a trait à l’Amérique et qui figure dans mon livre « VARIÉTÉ ». Je crois qu’il sera plus intéressant et plus suggestif de vous donner ici une opinion plus générale, dont l’application à l’Amérique se fera d’elle-même.

Si le monde moderne ne doit pas en venir à une ruine universelle et irrémédiable de toutes les valeurs créées par des siècles de tâtonnements et d’expériences de tout genre, et si, (après je ne sais quels troubles et quelles vicissitudes), il doit atteindre un certain équilibre politique, culturel et économique, il faut regarder comme probable que les diverses régions du globe, au lieu de s’opposer par leurs différences de tous ordres, se compléteront par elles. Elles pourront être d’autant plus elles-mêmes qu’elles participeront plus librement et rationnellement à l’œuvre commune de vie. Par exemple, on ne verra plus des nations créer et entretenir chez elles des industries entièrement artificielles, qui ne vivent que de subventions et de protection. D’ailleurs, la division même du territoire habitable en nations politiquement définies est purement empirique. Elle est historiquement explicable : elle ne l’est pas organiquement, car la ligne tracée sur la carte et sur le sol qui constitue une frontière résulte d’une suite d’accidents consacrés par des traités. Dans bien des cas, cette ligne fermée est bizarrement dessinée ; elle sépare des contrées qui se ressemblent, elle en réunit qui diffèrent grandement ; et elle introduit dans les relations humaines des difficultés et des complications dont la guerre qui en résulte n’est jamais une solution, mais au contraire un nouvel ensemencement.

Le point curieux de cette définition historique et traditionnelle des nations est le suivant : la conception actuelle du groupement des hommes en nations est toute anthropomorphique. Une nation est caractérisée par des droits de souveraineté et de propriété. Elle possède, achète, vend, se bat, essaye de vivre et de prospérer aux dépens des autres ; elle est jalouse, fière, riche ou pauvre ; elle critique les autres ; elle a des amies et des ennemies, des sympathies ; elle est artiste ou elle ne l’est pas ; etc. En somme, ce sont des personnes que les nations et nous leur attribuons des sentiments, des droits et des devoirs, des qualités et des défauts, des volontés et des responsabilités, par une habitude immémoriale de simplification.

Je n’ai pas besoin de développer les conséquences de cette identification des groupes humains à des êtres bien déterminés.

Mais la transformation moderne de la terre se poursuit, et le nouveau système de la vie qui devrait correspondre à cette énorme modification se heurte à la structure politique que je viens d’esquisser. Rappelons en deux mots les grands traits de cette transformation, comme je les ai signalés dans mes « Regards sur le Monde Actuel ».

D’abord toute la terre est occupée : plus de terre libre. Ensuite, égalisation technique croissante des peuples, — d’où diminution des causes de prééminence des nations du type Européen. Puis, besoin toujours croissant d’énergie physique — et, par conséquent, des matières qui en produisent par leur transformation (charbon, pétroles). Enfin, accroissement rapide et fantastique des moyens de communication et de transmission.

Tout ceci se confirme, s’accuse et agit de plus en plus, de jour en jour. Tout ceci se combine avec l’héritage pesant de l’ancien monde et de l’ancienne et primitive politique. Les chances de conflit en sont terriblement multipliées. L’instabilité de l’équilibre mondial est extrême. Personne ne peut plus se flatter de prévoir. Les plus grands politiques, les têtes les plus profondes, sont incapables de rien calculer. Une invention imprévue peut changer demain toutes les conditions de puissance économique ou militaire.

Ainsi, d’une part, conceptions primitives et anthro-pomorphiques ; personnalités nationales, souveraines et propriétaires de territoires arbitrairement découpés. D’autre part, dépendance croissante des régions, besoins d’échanges et d’équilibres, interdépendance technique ou économique inévitable. Dans une guerre moderne, l’homme qui tue un homme tue un producteur de ce qu’il consomme, ou un consommateur de ce qu’il produit.

Il est inutile de décrire les funestes effets de cet état de choses. La malheureuse Europe est en proie à une crise de bêtise, de crédulité et de bestialité trop évidente. Il n’est pas impossible que notre vieille et richissime culture se dégrade au dernier point en quelques années. J’ai déjà écrit il y a vingt ans : « Nous autres, civilisations, nous savons à présent que nous sommes mortelles… » Tout ce qui s’est passé depuis ce moment n’a fait qu’accroître le péril mortel que je signalais.

J’en viens donc à l’Amérique. Toutes les fois que ma pensée se fait trop noire, et que je désespère de l’Europe, je ne retrouve quelque espoir qu’en pensant au Nouveau Continent. L’Europe a envoyé dans les deux Amériques ses messages, les créations communicables de son esprit, ce qu’elle a découvert de plus positif, et, en somme, ce qui était le moins altérable par le transport et par l’éloignement des conditions générales. C’est une véritable « sélection naturelle » qui s’est opérée et qui a extrait de l’esprit européen ses produits de valeur universelle, tandis que ce qu’il contient de trop conventionnel ou de trop historique demeurait dans le Vieux Monde.

Je ne dis pas que tout le meilleur ait passé l’Océan, ni que tout le moins bon ne l’ait pas franchi. Ce ne serait plus une sélection naturelle. Je dis que ce sont les choses les plus capables de vivre sous des cieux très éloignés de leurs cieux d’origine qui ont passé l’Océan, et qui ont pris racine dans une terre qui était en grande partie vierge.

Considérons pour terminer deux idées qui peuvent se dériver des observations trop sommaires qui précèdent.

D’abord, la terre américaine portait des races et des traces de vie antérieure de diverses sortes. Il n’est pas impossible que des réactions importantes ne se manifestent un jour comme conséquence du contact et de la pénétration des facteurs européens. Je ne serais pas étonné, par exemple, que des combinaisons très heureuses puissent résulter de l’action de nos idées esthétiques s’insérant dans la puissante nature de l’Art autochtone mexicain. La greffe est dans le développement des arts une méthode des plus fécondes. Tout l’art classique, avouons-le, est un produit de greffage.

Deuxième idée, d’ordre tout différent. Si l’Europe doit voir périr ou dépérir sa culture ; si nos villes, nos musées, nos monuments, nos universités doivent être détruits dans la fureur de la guerre scientifiquement conduite ; si l’existence des hommes de pensée et des créateurs est rendue impossible ou atroce par des circonstances brutales, politiques ou économiques, une certaine consolation, un certain espoir sont contenus dans l’idée que nos œuvres, le souvenir de nos travaux, les noms de nos plus grands hommes ne seront pas comme s’ils n’avaient jamais été, et qu’il y aura, çà et là, dans le Nouveau Monde, des esprits dans lesquels vivront d’une seconde vie quelques-unes des créatures merveilleuses des malheureux Européens.

1938.

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