Œuvres (Pléiade), tome II

Paul Valéry · Chapitre 45 sur 108

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Œuvres (Pléiade), tome II

Poésie perdue

POESIE PERDUE

Cœur de la nuit.

Nuit coupée, presque trop belle, mêlée de trop de noir et de lumières trop aiguës ; merveille de possession et d’absence, nuit toute en écarts admirables ; pas un instant qui ne soit tout ou rien.

Au sein de la nuit, au centre de la nuit.

Le réveil de l’esprit bien opposé à la substance de la nuit :

Remarquablement seul, distinct, reposé.

Divisé de la nuit, divisant nettement ses puissances !

Alors les ténèbres l’illuminent

Le silence lui parle de près.

Alors, le corps sans poids dans le calme

Se ressentant jusqu’aux extrêmes de ses mains, de ses pieds ;

Et le langage tout présent,

La mémoire toute présente,

Tous les mouvements et opérations d’esprit

Sensibles et visibles ;

Les idoles bien rangées

Sur tous les degrés, à tous les ordres, et classes ou catégories

Sentir la connaissance même, et point d’objets…

*

L’ouïe.

Entends ce bruit fin qui est continu, et qui est le silence. Écoute ce qu’on entend lorsque rien ne se fait entendre.

*

Il couvre tout, ce sable du silence.

Je considère toute mon histoire, mes volontés et mes amours comme une ville d’autrefois, par la cendre ou le désert, ensevelie et effacée.

Mais entends ce sifflement si pur, si seul, si loin, créateur d’espace, comme au plus profond, comme existant solitaire par soi-même.

*

Plus rien. Ce rien est immense aux oreilles.

Sifflet encore. Sifflet sinistre, simple, éternel, égal à lui-même ; filet éternel du temps, qui se perd dans l’univers de l’ouïe, consubstantiel à l’espace, coulant dans le sens de l’attente infinie, emplissant la sphère croissante du désir d’entendre.

*

Les oiseaux.

Oiseaux premiers. Naissent enfin ces petits cris. Vie et pluralité vivante au plus haut des cieux !

Petits cris d’oiseaux, menus coups de ciseaux, petits bruits de ciseaux dans la paix ! Mais quel silence à découdre !

*

Réversibilité.

Quelle sorte de bonheur se baigne dans la fatigue ! Fatigue du repos, extension infinie, les bornes du monde ou du corps s’y composent.

Je me confonds à la douce chaleur de ma couche. Tout est possible à l’homme qui se tourne et se retourne entre la veille et le sommeil. Il peut prendre à droite ou à gauche. Sa substance de hasard est toute chaude encore ; les songes sont tout prêts à servir. De l’autre côté, il voit ses forces et ses actes.

*

Reprise.

Roulements des roues premières. Des revenants laborieux toussent et causent dans la rue probable. Il doit y avoir du soleil frais sur les ordures.

O vie, ô peinture sur ténèbres !

Belle matinée, tu es peinte sur la nuit.

Matin délicieux, qui te peins sur la nuit.

Ces hirondelles se meuvent comme un son meurt.

Si haut vole l’oiseau que le regard s’élève à la source des larmes.

*

MATIN

Réveil.

Au réveil, si douce la lumière et beau ce bleu vivant !

Le mot « Pur » ouvre mes lèvres.

Tel est le nom que je te donne.

Ici, unies au jour qui jamais ne fut encore, les parfaites pensées qui jamais ne seront. En germe, éternellement germe, le plus haut degré universel d’existence et d’action.

Le Tout est un germe — le Tout ressenti sans parties — le Tout qui s’éveille et s’ébauche dans l’or, et que nulle affedtion particulière ne corrompt encore.

Je nais de toutes parts, au loin de ce Même, en tout point où étincelle la lumière, sur ce bord, sur ce pli, sur le fil de ce fil, dans ce bloc d’eau limpide. Tu n’es encore et sans peine qu’un effet délicieux de lumière et de rumeur, merveille de feu, de soie, de vapeur et d’ardoise, ensemble deïbruits simples confondus, dorure et murmures, matin.

*

Que ne puis-je retarder d’être moi, paresser dans l’état universel ?

Pourquoi, ce matin, me choisirais-je ? Qu’est-ce qui m’oblige à reprendre mes biens et mes maux ? Si je laissais mon nom, mes vérités, mes coutumes et mes chaînes comme rêves de la nuit, comme celui qui veut disparaître et faire peau neuve, abandonne soigneusement au bord de la mer, ses vêtements et ses papiers ?

N’est-ce point à présent la leçon des rêves et l’exhortation du réveil ? Et le matin d’été, le matin, n’est-il le moment et le conseil impérieux de ne point ressembler à soi-même ? Le sommeil a brouillé le jeu, battu les cartes ; et les songes ont tout mêlé, tout remis en question…

Au réveil il y a un temps de naissance, une naissance de toutes choses avant que quelqu’une n’ait lieu. Il y a une nudité avant que l’on se re-vêtisse.

*

L’âme boit aux sources une gorgée de liberté et de commencement sans conditions.

Cet azur est une Certitude. Ce Soleil qui paraît et fait sonner pour soi de toutes parts le branle-bas et les honneurs, qui fait chanter une feuille et étinceler tout le pont, tous les cuivres de la mer, il s’annonce et monte comme un juge, il évoque les pâles erreurs à son tribunal ; il condamne les songes ; il dissipe les croyances de la nuit, il casse les jugements de la terreur ; il rassure ou menace toute chose mentale… Que de pensées se cachent aussitôt, et que de procédures de l’esprit sont sans retard frappées de nullité !

*

ARBRE

L’arbre chante comme l’oiseau.

Tout à coup, coup de vent. — Vent brusque.

Cela vient, s’apaise, revient comme vagues.

Le vent donne au grand arbre une multitude de pensées, le surprend, le trouble, l’attaque en tous points, l’ébranle. Le revêt de l’envers de ses milliers de feuilles nombreuses. L’épouse, le change en rumeur qui grandit et s’affaiblit et le change en ruisseau perdu.

Ceci donne pur rêve du ruisseau.

L’arbre rêve d’être ruisseau ;

L’arbre rêve dans l’air d’être une source vive…

Et de proche en proche, se change en poésie, en un vers pur…

*

J’analyse et épouse le frissonnement des petites feuilles de l’arbre immense qui vit dans ma fenêtre. Cela commence et finit. L’arbre calmé, je cherche et trouve encore une petite feuille qui oscille.

Reprise maintenant, reprise accélérée. Ce sont sextuples croches, trilles insoutenables. Nous voici à l’extrême de l’aigu. C’est un prurit, un ultra-vif, une folie de fréquence, un délire d’excitation qui gagne les masses centrales et menace l’énorme vie.

Il y a une combinaison harmonique visible de la vibration affolée de la feuille avec celles de la tigelle, du rameau, puis de la branche mère et de la grosse branche aïeule. La plus grosse lourdement, lentement, se balance et ses parties de plus en plus fines et frêles oscillent, palpitent, scintillent.

Le mouvement gagne du front vers le sol.

Un amortissement délicieux achève la crise et la leçon de poésie.

*

OISEAUX CHANTEURS

L’oiseau crie ou chante ; et la voix semble être à l’oiseau d’une valeur assez différente de la valeur qu’elle a chez les autres bêtes criantes ou hurlantes.

L’oiseau seul et l’homme ont le chant.

Je ne veux seulement la mélodie, mais encore ce que la mélodie a de libre et qui dépasse le besoin.

Le cri des animaux est significatif ; il les décharge de je ne sais quel excès de peine ou de puissance, et rien de plus.

Le braiement de l’âne, le mugissement du taureau, l’aboi du chien, le cri du cerf qui rait ou brame, ils ne disent que leur état, leur faim, leur rut, leur mal, leur impatience. Ce sont des voix qui naissent de ce qui est ; nous les entendons aisément et possédons leurs pareilles.

Mais comme il s’élève et se joue dans l’espace, et a pouvoir de choisir triplement ses chemins, de tracer entre deux points une infinité de courbes ailées, et comme il prévoit de plus haut et vole où il veut, ainsi l’Oiseau, jusque dans sa voix, est plus libre de ce qui le touche.

Chant et mobilité, un peu moins étroitement ordonnés par la circonstance qu’ils ne le sont chez la plupart des vivants.

*

MATIN

Matin. Pluie d’une aurore mêlée.

Je regarde cette pluie rapide. C’est toute ma peau qui la voit.

Par le moyen des nues, le caprice du vent change en deux ou trois minutes la face du champ de la mer. La couleur du soleil et celle de la nuit se mêlent et se succèdent. Une partie de la côte est nette et sombre ; l’autre toute fondue et vaguement écrasée dans l’humide substance de la vue. Douces formes roses indistindes.

Les mutations rapides font penser à celles d’une âme très impressionnable ; elle sourit encore à une idée, que la dure volonté et la tristesse instantanée sont déjà maîtresses de presque toute elle-même.

Tout ce regard me peint les fluduations, les invasions et désertions de l’âme par les lumières et les ombres des idées.

La vitesse de ces changements visibles est de l’ordre de grandeur de celle de l’âme. Le mouvement d’un développement musical pourrait suivre celle-ci très exactement.

*

REPRISE

I

De l’horizon fumé et doré, la mer peu à peu se démêle ; et des montagnes rougissantes, des deux doux et déserts, de la confusion des feuillages, des murs, des toits et des vapeurs, et de ce monde enfin qui se réchauffe et se résume d’un regard, golfe, campagne, aurore, feux charmants, mes yeux à regret se retirent et redeviennent les esclaves de la table. Tout un autre monde, un tout autre monde existe, le monde des signes sur la table ! — Que le travail soit avec nous ! Quel étrange resserrement de vision, quelle parenthèse dans l’espace, quel aparté dans l’univers que cette page toute attaquée d’écriture, brouillée de barres et de surcharges ! J’y vois des lignes entre des lignes, et l’infini des approximations successives est comme esquissé sur le papier. C’est ici que l’esprit à soi-même s’enchaîne. Les dons, les fautes, les repentirs, les rechutes, n’est-ce point sur ce feuillet voué aux flammes tout l’homme moral qui apparaît ? Il s’est essayé, il s’est enivré, il s’est déchargé, il s’est fait horreur, il s’est mutilé, il se reprend, il se chérit, et il s’adore.

*

II

Esprit. Attente pure, Éternel suspens, menace de tout ce que je désire. Épée qui peut jaillir d’un nuage, combien je ressens l’imminence ! Une idée inconnue est encore dans le pli et le souci de mon front. Je suis encore distinct de toute pensée ; également éloigné de tous les mots, de toutes les formes qui sont en moi. Mon œil fixé reflète un objet sans vie ; mon oreille n’entend point ce qu’elle entend. O ma présence sans visage, quel regard que ton regard sans choses et sans personne, quelle puissance que cette puissance indéfinissable comme la puissance qui est dans l’air avant l’orage ! Je ne sais ce qui se prépare. Je suis amour, et soif, et point de nom. Car il n’y a point d’homme dans l’homme, et point de moi dans le moi. Mais il y aura un acte sans être, un effet sans cause, un accident qui est ma substance. L’événement qui n’a de figure ni de durée, attaque toute figure et toute durée. Il fait visibles les invisibles et rend invisibles les visibles. Il consume ce qui l’attire, il illumine ce qu’il brise… Me voici, je suis prêt. Frappe. Me voici, l’œil secret fixé sur le point aveugle de mon attente… C’est là qu’un événement essentiel quelquefois éclate et me crée.

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