Œuvres (Pléiade), tome II

Paul Valéry · Chapitre 91 sur 108

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Œuvres (Pléiade), tome II

Les Droits du poète sur la langue

LES DROITS DU POÈTE

SUR LA LANGUE{96}

 

Veuillez m’excuser. Je suis excédé d’occupations dont les plus vaines sont les plus urgentes. L’épreuve de la Revue de Filologie est sous ma main, — ou plus exactement, sous un exemplaire de la première édition de votre Dictionnaire. Cet exemplaire ne me quitte pas. Je l’ai singulièrement « exercé » et fatigué pendant la longue élaboration de la « Jeune Parque », travail que j’ai poursuivi — vous ne le croirez pas — avec un soud linguistique de tous les instants. Je n’imaginais pas d’ailleurs, qu’il me vaudrait, un jour, le plaisir d’en discuter un détail avec un homme du métier, et précisément avec celui auquel je m’adressais si souvent in petto, il y a quinze ans.

Venons au vers incriminé. Il serait doux de s’y attarder et d’épuiser toutes les subtilités qui sont en puissance dans un problème de cette espèce. Mais, je vous l’ai dit, tout mon temps est grevé de niaiseries et je dois me borner à une esquisse de réponse.

Il est exact que j’ai, de ma propre autorité et contre la coutume, opéré la « diérèse » ti-è-de, dans l’intention d’obtenir un certain effet, la symétrie : Déli-ci-eux, — ti-è-de. J’y trouvais une nuance voluptueuse.

Je pense que si le lecteur — quelque lecteur — en ressent l’effet, le poète, ipso fado, est justifié.

Je considère que c’est donc une question de fait, — et en somme, de puissance.

Ingres, parfois, allongeait le col des odalisques. L’anatomiste doit protester, même s’il jouit du dessin. Chacun est dans sa fonction.

D’ailleurs, il paraît qu’il existe un précédent. Je l’ignorais. Thérive le signale chez Vigny. La même cause a dû produire le même effet.

En somme, si j’impose ti-è-de, si quelques-uns trouvent ti-è-de plus tiède que tiè-de, je n’ai pas à m’inqui-é-ter d’avoir vi-o-lé la loi.

J’observe ici, et en passant, que la prononciation pratique varie selon les régions. Vous le savez mille fois mieux que moi. En ce qui concerne la diphtongaison, j’ai remarqué combien duel est rare en une syllabe. Quant aux mots en tion, sion, ssion, dont la diphtongaison — comme vous le dites très bien — ruinerait une quantité de beaux vers (dans Racine, en particulier) — il m’apparaît que cette manière de les prononcer dépend de l’allongement de la syllabe précédente, allongement qui décroît sensiblement en allant du sud vers le nord. Aux extrêmes, on trouve opposés le na-zione italien et le né-cheun des Anglais ? Cheun est une muette, ou presque.

Quoi qu’il en soit, je suis sensible à l’harmonie de ce vers, qui est dans EHher :

La nation chérie a violé sa foi

et il n’y a pas de raison qui m’empêche de l’être.

Restent les questions de l’usage de la langue, et du « mouvement général ».

Quant à l’usage, je distingue nettement entre l’usage général, c’est-à-dire inconscient, et l’usage poétique.

L’usage général n’est soumis qu’à la statistique, — reflet de la moyenne des facilités de prononciation. La langue parlée ordinaire est un instrument pratique. Elle résout à chaque instant des problèmes immédiats. Son office est rempli quand chaque phrase a été entièrement abolie, annulée, remplacée par le sens. La compréhension est son terme.

Mais, au contraire, l’usage poétique est dominé par ! des conditions personnelles, par un sentiment musical conscient, suivi, maintenu…

Ces conditions se combinent, d’ailleurs, en général, avec le souci d’observer diverses conventions techniques, dont l’effet est de rappeler à chaque instant au versifiant qu’il ne se meut pas dans le système de la langue vulgaire, mais dans un autre système bien distinct.

Ici le langage n’est plus un acte transitif, un expédient. Il lui est au contraire attribué une valeur propre, qui doit se retrouver intacte, en dépit des opérations de l’intellect sur les propositions données. Le langage poétique doit se conserver soi-même, par soi-même, et demeurer identique, inaltérable par l’acte de l’intelligence qui lui trouve ou lui donne un sens.

Toute littérature qui a dépassé un certain âge montre une tendance à créer un langage poétique séparé du langage ordinaire, avec un vocabulaire, une syntaxe, des licences et des inhibitions, différents plus ou moins des communs. Le relevé de ces écarts serait très instructif. Cette différenciation est inévitable, puisque les fonctions des mots et des moyens d’expression ne sont pas les mêmes. On pourrait concevoir que le langage poétique se développât au point de constituer un système de notations aussi différent du langage pratique que le sont la langue artificielle de l’algèbre ou celle de la chimie. Le moindre poème contient tous les germes, toutes les indications de ce développement possible. Je ne dis pas qu’il soit souhaitable ou non. Ce jugement n’aurait aucun sens.

Mais il résulte de ces remarques qu’il doit y avoir, — et qu’il y a, — contraste nécessaire, — « constitutionnel » dirais-je, — entre l’écrivain et le linguiste. Celui-ci est par définition, un observateur et un interprète de la statistique. L’écrivain, c’est tout le contraire : il est un écart, un agent d’écarts. Ce qui ne veut point dire que tous les écarts lui sont permis ; mais c’est précisément son affaire, son ambition, que de trouver les écarts qui enrichissent, — ceux qui donnent l’illusion de la puissance, ou de la pureté, ou de la profondeur du langage. Pour agir par le langage, il agit sur le langage. Il exerce sur ce donné une action artificielle — c’est-à-dire voulue, reconnaissable, — et il l’exerce à ses risques et périls. Si le linguiste est comparé à un physicien, l’écrivain se compare à un ingénieur, et c’est pourquoi il lui est bon de consulter la linguistique. Naturœ non imperatur nisi parendo, — il lui importe d’avoir une idée précise des lois majoritaires du langage, pour les utiliser à ses fins personnelles et accomplir l’œuvre de l’homme qui est toujours d’opposer la nature à la nature.

Quant au « mouvement général de la langue », je ne crois pas du tout qu’il puisse fournir un argument légitime dans un sens ou dans l’autre. Nous voyons qu’elle se meut, mais nous ne savons où elle va. Il y a des tournants, des retours, des mutations assez brusques. Brantôme écrivait et prononçait Asture ce que nous écrivons et prononçons A cette heure.

Quel état et quel état ! dirait Bossuet… Parler de ce mouvement pour en déduire un pronostic sur le sort d’un écart donné, c’est faire un pari. Je dois constater à ce sujet que la science du langage a pris, je ne sais pourquoi, une position si partiale dans les questions qui touchent à la littérature. Elle incline à considérer sacrés les résultats moyens de l’action désordonnée de tous !… Mais je dois achever cette lettre trop longue quoique trop courte ; je me suis laissé entraîner par un sujet qui ne me laisse jamais indifférent.

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