Œuvres (Pléiade), tome II
Coup d’œil sur les Lettres françaises
COUP D’ŒIL SUR LES LETTRES
FRANÇAISES
Donner en quelques mots une idée des Lettres françaises… Ce problème est paradoxe, car toute littérature est variété illimitée, et la nôtre se distribue sur plus de cinq siècles, pendant lesquels les changements de la vie matérielle, morale et politique les plus profonds se sont produits. Mais, ce paradoxe même est bien français. Il caractérise déjà notre esprit. Comme Michel-Ange décrétant qu’il n’est de concept qu’un grand artiste ne puisse inscrire dans un seul bloc de marbre, ainsi les Français jugent-ils possible, et même très conforme à l’essence des choses, qu’un ensemble prodigieusement divers de phénomènes des plus complexes puisse et doive se condenser et se réduire enfin à quelques formules nettes : nécessaires et suffisantes. C’est l’Univers de Descartes…
Je ne m’y essaierai pas. Je voudrais seulement faire voir de notre système littéraire ce qu’un observateur suffisamment éloigné pour que son regard soit capable de tant d’objets intellectuels, verrait de commun à toutes ces productions, c’est-à-dire, de spécifiquement français.
A grande distance c’est notre langue d’abord qui nous distingue, comme une teinte uniforme sur la carte du territoire des esprits. La littérature n’est, après tout, qu’une exploitation de certaines propriétés d’un langage donné. Selon la structure et le mécanisme de ce langage, telles expressions seront possibles ou non, désirables ou non, fortes ou faibles : il n’en faut pas plus pour engendrer des différences nationales considérables, non seulement entre les manières d’écrire, mais encore entre les français mêmes. Ce qui paraîtra assez bien défini dans une langue, paraîtra obscur ou ambigu dans l’autre, quoique étant dit au moyen des mots correspondants, ou qui semblent tels. C’est là tout le drame des traductions.
Le Français est bien séparé des autres langues, non seulement par le vocabulaire, mais par sa diction, mais par la rigueur et la complication des règles de l’orthographe et de la syntaxe ; mais par une remarquable tendance à n’employer qu’un petit nombre de mots, — à quoi nous trouvons de l’élégance et je ne sais quel air universel.
Quant à la diction, mère de la Poésie, j’observe que le français, bien parlé, ne chante presque pas. Notre discours est de registre peu étendu : notre parole est plane, aux consonnes très adoucies ; elle est riche en diphtongues de sonorités exquises et subtiles. Notre musique de poésie diffère donc de toutes les autres, s’oppose plus que les autres au ton de la voix normale ; et par conséquence, elle s’est développée vers un art savant et formel, très distinct et très éloigné de toute production naïve et populaire. C’est pourquoi l’on a pu dire avec une certaine exactitude apparente, et une grande injustice dans le fond, que nous étions plus faits pour la prose que pour les vers.
Il est vrai que le chef-d’œuvre littéraire de la France est peut-être sa prose abstraite dont la pareille ne se trouve nulle part. Depuis le XVIe siècle, il n’est pas d’époque chez nous qui n’ait produit des ouvrages de philosophie, d’histoire, ou même de science pure admirables par l’ordonnance et par le style.
Mais il n’en faut rien déduire contre nos poètes, à l’honneur desquels je ferai seulement remarquer que toute la poésie actuelle dans le monde procède des inventions et des expériences qu’ils ont faites depuis quelque vingt ans : ils ont créé la poésie de l’homme moderne.
Mais le trait le plus particulier de notre littérature est sans doute cette action puissante et permanente de l’esprit critique s’attachant à la forme, qui s’est prononcée chez nous depuis la Renaissance, qui a dominé les différences de tempéraments et dicté les jugements de valeur pendant la période dite classique. Le dogme du style n’a cessé depuis lors d’exercer une excellente tyrannie, souvent combattue, jamais abolie, sur les productions de nos écrivains. On dirait qu’il soit demeuré en France littéraire quelque chose de ces règlements de corporations qui exigeaient du compagnon, anxieux de devenir maître, l’épreuve d’un ouvrage dans lequel toutes les difficultés fussent affrontés et surmontées, toutes les conventions satisfaites, et qui pût enfin prendre place parmi les modèles de l’art. La France est le pays du monde où des considérations de pure forme, un souci de la forme en soi, aient persisté, et résisté jusqu’ici aux tentations d’un temps où la surprise, l’intensité, les effets de choc, sont recherchés et prisés aux dépens de la perfection.
Jusqu’ici, ni la force des pensées, ni celle des passions, ni la génération merveilleuse de l’image, ni les éclats mêmes du génie, n’ont pu pleinement satisfaire le goût d’une élite assez délicate pour n’admirer sans réserve que ce qu’elle avait pu apprécier après réflexion. Elle n’admirait tout à fait que lorsqu’elle avait trouvé des raisons solides et universelles de son plaisir : or, ceci contraignait nos auteurs à un exercice perpétuel de sévérité pour eux-mêmes et de volonté sans complaisance. Cette critique permanente ne s’exerçait pas dans les écrits tant que dans les lieux où l’on cause. La Cour, jadis ; Paris, plus tard, et ses salons et ses cafés, ont joué le rôle le plus actif dans la formation et la direction spirituelle de nos Lettres. On peut apprécier très diversement cette fermentation ; soutenir qu’elle fut plutôt nuisible au développement de puissantes individualités, favorable aux intrigues et aux jeux de la vanité. On peut y voir au contraire une condition aussi propice à la vitalité de l’esprit que les bourses et les marchés le sont à la circulation des valeurs et à la multiplication des affaires.
Les idées ainsi agitées, provoquées, proclamées, ruinées ont de tout temps entretenu dans l’atmosphère de nos Lettres cette inquiétude et ce besoin du changement qui ont engendré tant de modes littéraires successives, et qui se sont combinés curieusement avec les traditions formelles que j’ai rappelées tout à l’heure.
Ceci pourrait expliquer, (si quelque chose jamais s’explique), l’accroissement (et non l’évolution) si remarquable de la littérature française qui semble avoir procédé par acquisitions, toujours suivies d’une réaction, plus ou moins prompte ; et ces deux actes de croissance nous ont enfin constitué un capital toujours plus complet d’ouvrages modèles dans tous les genres : presque tous nos chefs-d’œuvre ont un chef-d’œuvre pour réponse.
1938.
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