Œuvres (Pléiade), tome II

Paul Valéry · Chapitre 41 sur 108

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Œuvres (Pléiade), tome II

Croquis

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Il y a des tempéraments qui en « rajoutent ». Ils renforcent leurs émotions comme s’ils avaient le sentiment qu’elles ne sont pas assez pénibles — assez prolongées.

Ils ne les peuvent laisser à leur intensité. Ce sont des résonateurs. Ils vont à l’exaspération.

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L’idéal est une manière de bouder.

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CROQUIS

Le cerveau livré à soi-même est un artiste d’Extrême-Orient.

Dragons, chimères ; développements infinis dans l’arbitraire le plus suivi ; et quelles sphères ajourées contenues l’une dans l’autre, et détachées l’une de l’autre, à même la matière du souvenir !

Comme fait le Chinois dans une masse d’ivoire ou de jade, ainsi l’artiste Vie pratique ses voies capricieuses dans le bloc du passé, et trouve des chemins infinis et une infinité de surprises dans ce fragment de temps achevé.

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Tout l’homme est en raccourci dans l’impatience. Il est l’être bizarre qui se démène pour faire la pluie tomber. Il veut qu’elle vienne, et donc l’imagine. Mais à chaque image s’oppose la sèche réalité. Plus tarde l’ondée, plus il l’imagine ; et plus il l’imagine, plus il ressent qu’elle ne tombe, plus est-il divisé. Alors se met-il à « faire passer le temps ». Le voilà qui marche et contre-marche, invective contre le vrai, cherche des causes, délire, et se rencontre insensé ; se gronde, remonte à l’origine de son agitation, y trouve un réel besoin de la pluie, un sage désir — un bon texte pour s’approuver, pour recommencer son cercle qui part d’une bonne raison, passe par une précision dont il est difficile de se défendre, se poursuit par l’antagonisme des deux images très nettes qui ne se répondent pas… L’agitation se décuple. La fatigue retourne à la déesse Raison, l’invoque, ramène à la mesure, à l’adaptation juste, mais la dépasse et se reproduit.

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Un homme se sent niais, stupide, ahuri, sans présence, sans esprit, et il s’en rend compte. — Où est donc celui qui valait ? se dit-il. — Il considère l’emplacement de sa pensée. Tout ce qu’il pouvait a disparu comme par magie. — Où est ma réponse ? — Où sont mes idées, ma parole, mes mots très fidèles et mes lumières accoutumées ?

Esprit et pensées, vous seriez donc des puissances d’emprunt, comme des biens extérieurs, des armes surajoutées, et des parures qui se détachent ?

Sa volonté reste toute nue, misérablement seule.

Mais il lui demeure cette lueur : que l’on peut perdre tout ceci, mais connaître qu’on l’a perdu.

C’est là le dernier atout de la connaissance. Tout se joue sur ce désespoir déclaré, suprême étincelle de l’âme, et suprême occasion de tout regagner, et de relever tout le feu de l’intellect : qui allait s’éteindre.

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Homme dans la nuit.

… Il s’avance dans l’épaisseur de l’obscur, les mains étendues devant soi, crainte de se heurter ; et ces mains toutefois dans un état remarquable d’extension non rigide, tandis que la force est dans les bras ; car elles doivent céder et plier aisément sur l’obstacle ; et les bras au contraire être prêts à défendre la face. Il y a donc une distribution merveilleuse d’attentes et puissances prochaines le long de ces membres. Mais si le lieu est non seulement ténébreux, mais inconnu, les pieds sont lents, et traînés, et la garde s’étend aux jambes.

Dans l’obscurité, le temps est plus long. L’être ne prend point de vitesse ; et il fait sa quantité de mouvement aussi petite qu’il le peut.