Œuvres (Pléiade), tome II

Paul Valéry · Chapitre 90 sur 108

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Œuvres (Pléiade), tome II

Lettre à Madame C…

LETTRE A MADAME C…

 

D’autres, chère Croiza, célébreront celle qui chante. Mais moi, que les circonstances éloignent d’un dîner si désirable et si bien imaginé, — je vous dirai quelque autre chose. Laissez l’absent emprunter d’un ami ce qu’il faut de présence et de souffle pour vous faire son compliment.

L’idée depuis longtemps m’était venue de séduire une cantatrice à la poésie. Comment venue, et de quelles réflexions :

La poésie n’est pas la musique ; elle est encore moins le discours. C’est peut-être cet ambigu qui fait sa délicatesse. On peut dire qu’elle va chanter, plus qu’elle ne chante ; et qu’elle va s’expliquer, plus qu’elle ne s’explique. Elle n’ose sonner trop haut, ni parler trop net. Elle ne hante ni les sommets, ni les abîmes de la voix. Elle se contente de ses collines et d’un profil très modéré. Mais par le rythme, les accents et les consonances, faisant ce qu’elle peut, elle essaye de communiquer une vertu quasi musicale à l’expression de certaines pensées. Non de toutes les pensées.

La diction accoutumée part de la prose et se hausse jusqu’au vers. Il lui arrive assez souvent de confondre le ton du drame, ou le mouvement de l’éloquence avec la musique intrinsèque du langage. Alors l’interprète gagne en effets ce que le poème perd en harmonie.

Mais je voulais essayer d’UNE VOIX qui descende au contraire de la mélodie pleine et entière des musiciens à notre mélodie de poètes, qui est restreinte et tempérée. J’avais rêvé d’engager à ce mode singulier de se faire entendre UNE VOIX assurée de tout son registre, voix bien plus étendue que la voix qui suffit à la poésie : voix savante, vivante, bien plus consciente, plus nette dans ses attaques, plus riche dans ses sonorités, plus attentive aux temps et aux silences, plus marquée dans les changements de ton, que la voix ordinairement prêtée aux œuvres versifiées.

Cette idée vous a rencontrée. Ou plutôt elle s’est heurtée à elle-même sous vos traits, chère Croiza.

Quand donc je vous ai dit :

Vous chantez, j’en suis fort aise !

Eh ! bien, osez maintenant !…

Osez vous mettre aux vers !

Vous m’avez sur-le-champ présenté un visage où la crainte et l’enthousiasme se composaient en un grand désir. Vos regards semblaient dire à la poésie : Tu ne me trouverais pas si je ne t’avais déjà cherchée !

Vous souvient-il de nos essais ?

Ronsard ouvert devant nous ; les œuvres de ce Ronsard, qui chantonnait ses vers en s’accompagnant de son luth, nous servirent de sujet d’expériences… Les études ne furent pas longues. Je n’ai jamais vu de plus prompte compréhension du système musical de la poésie. Votre âme, chère et noble artiste, le possédait dans sa puissance. Je vous salue et vous admire. Le feu le plus pur est en vous.

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