Œuvres (Pléiade), tome II
Dialogues
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
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EUPALINOS
OU L’ARCHITECTE
Πρός χάριν
PHÈDRE
Que fais-tu là, Socrate ? Voici longtemps que je te cherche. J’ai parcouru notre pâle séjour, je t’ai demandé de toutes parts. Tout le monde ici te connaît, et personne ne t’avait vu. Pourquoi t’es-tu éloigné des autres ombres, et quelle pensée a réuni ton âme, à l’écart des nôtres, sur les frontières de cet empire transparent ?
SOCRATE
Attends. Je ne puis pas répondre. Tu sais bien que la réflexion chez les morts est indivisible. Nous sommes trop simplifiés maintenant pour ne pas subir jusqu’au bout le mouvement de quelque idée. Les vivants ont un corps qui leur permet de sortir de la connaissance et d’y rentrer. Ils sont faits d’une maison et d’une abeille.
PHÈDRE
Merveilleux Socrate, je me tais.
SOCRATE
Je te remercie de ton silence. L’observant, tu fis aux dieux et à ma pensée le sacrifice le plus dur. Tu as consumé ta curiosité, et immolé ton impatience à mon âme. Parle maintenant librement, et si quelque désir te reste de m’interroger, je suis prêt à répondre, ayant achevé de me questionner et de me répondre à moi-même. — Mais il est rare qu’une question que l’on a réprimée ne se soit pas dévorée elle-même dans l’instant.
PHÈDRE
Pourquoi donc cet exil ? Que fais-tu, séparé de nous tous ? Alcibiade, Zénon, Ménéxène, Lysis, tous nos amis sont étonnés de ne pas te voit. Ils parlent sans but, et leurs ombres bourdonnent.
SOCRATE
Regarde et entends.
PHÈDRE
Je n’entends rien. Je ne vois pas grand’chose.
SOCRATE
Peut-être n’es-tu pas suffisamment mort. C’est ici la limite de notre domaine. Devant toi coule un fleuve.
PHÈDRE
Hélas ! Pauvre Ilissus !
SOCRATE
Celui-ci est le fleuve du Temps. Il ne rejette que les âmes sur cette rive ; mais tout le reste, il l’entraîne sans effort.
PHÈDRE
Je commence à voir quelque chose. Mais je ne distingue rien. Tout ce qui file et qui dérive, mes regards le suivent un instant et le perdent sans l’avoir divisé… Si je n’étais pas mort, ce mouvement me donnerait la nausée, tant il est triste et irrésistible. Ou bien, je serais contraint de l’imiter, à la façon des corps humains : je m’endormirais pour m’écouler aussi.
SOCRATE
Ce grand flux, cependant, est fait de toutes choses que tu as connues, ou que tu aurais pu connaître. Cette nappe immense et accidentée, qui se précipite sans répit, roule vers le néant toutes les couleurs. Vois comme elle est terne dans l’ensemble.
PHÈDRE
Je crois à chaque instant que je vais discerner quelque forme, mais ce que j’ai cru voir n’arrive jamais à éveiller la moindre similitude dans mon esprit.
SOCRATE
C’est que tu assistes à l’écoulement vrai des êtres, toi immobile dans la mort. Nous voyons, de cette rive si pure, toutes les choses humaines et les formes naturelles mues selon la vitesse véritable de leur essence. Nous sommes comme le rêveur, au sein duquel, les figures et les pensées bizarrement altérées par leur fuite, les êtres se composent avec leurs changements. Ici tout est négligeable, et cependant tout compte. Les crimes engendrent d’immenses bienfaits, et les plus grandes vertus développent des conséquences funestes : le jugement ne se fixe nulle part, l’idée se fait sensation sous le regard, et chaque homme traîne après soi un enchaînement de monÿtres qui est fait inextricablement de ses actes et des formes successives de son corps. Je songe à la présence et aux habitudes des mortels dans ce cours si fluide, et que je fus l’un d’entre eux, cherchant à voir toutes choses comme je les vois précisément maintenant. Je plaçais la Sagesse dans la posture éternelle où nous sommes. Mais d’ici tout est méconnaissable. La vérité est devant nous, et nous ne comprenons plus rien.
PHÈDRE
Mais d’où peut donc, ô Socrate, venir ce goût de l’éternel qui se remarque parfois chez les vivants ? Tu poursuivais la connaissance. Les plus grossiers essaient de préserver désespérément jusqu’aux cadavres des morts. D’autres bâtissent des temples et des tombes qu’ils s’efforcent de rendre indestructibles. Les plus sages et les mieux inspirés des hommes veulent donner à leurs pensées une harmonie et une cadence qui les défendent des altérations comme de l’oubli.
SOCRATE
Folie ! ô Phèdre ; tu le vois clairement. Mais les destins ont arrêté que, parmi les choses indispensables à la race des hommes, figurent nécessairement quelques désirs insensés. Il n’y aurait pas d’hommes sans l’amour. Ni la science n’existerait sans d’absurdes ambitions. Et d’où penses-tu que nous ayons tiré la première idée et l’énergie de ces immenses efforts qui ont élevé tant de villes très illustres et de monuments inutiles, que la raison admire qui eût été incapable de les concevoir ?
PHÈDRE
Mais la raison, cependant, y eut quelque part. Tout, sans elle, serait par terre.
SOCRATE
Tout.
PHÈDRE
Te souvient-il de ces construirions que nous vîmes faire au Pirée ?
SOCRATE
Oui.
PHÈDRE
De ces engins, de ces efforts, de ces flûtes qui les tempéraient de leur musique ; de ces opérations si exactes, de ces progrès à la fois si mystérieux et si clairs ? Quelle confusion, tout d’abord, qui sembla se fondre dans l’ordre ! Quelle solidité, quelle rigueur naquirent entre ces fils qui donnaient les aplombs, et le long de ces frêles cordeaux tendus pour être affleurés par la croissance des lits de briques !
SOCRATE
Je garde ce beau souvenir. O matériaux ! Belles pierres !… O trop légers que nous sommes devenus !
PHÈDRE
Et de ce temple hors les murs, auprès de l’autel de Borée, te souvient-il ?
SOCRATE
Celui d’Artémis la Chasseresse ?
PHÈDRE
Celui-là même. Un jour, nous avons été par là. Nous avons discouru de la Beauté…
SOCRATE
Hélas !
PHÈDRE
J’étais lié d’amitié avec celui qui a construit ce temple. Il était de Mégare et s’appelait Eupalinos. Il me parlait volontiers de son art, de tous les soins et de toutes les connaissances qu’il demande ; il me faisait comprendre tout ce que je voyais avec lui sur le chantier. Je voyais surtout son étonnant esprit. Je lui trouvais la puissance d’Orphée. Il prédisait leur avenir monumental aux informes amas de pierres et de poutres qui gisaient autour de nous ; et ces matériaux, à sa voix, semblaient voués à la place unique où les destins favorables à la déesse les auraient assignés. Quelle merveille que ses discours aux ouvriers ! Il n’y demeurait nulle trace de ses difficiles méditations de la nuit. Il ne leur donnait que des ordres et des nombres.
SOCRATE
C’est la manière même de Dieu.
PHÈDRE
Ses discours et leurs actes s’ajustaient si heureusement qu’on eût dit que ces hommes n’étaient que ses membres. Tu ne saurais croire, Socrate, quelle joie c’était pour mon âme de connaître une chose si bien réglée. Je ne sépare plus l’idée d’un temple de celle de son édification. En voyant un, je vois une action admirable, plus glorieuse encore qu’une victoire et plus contraire à la misérable nature. Le détruire et le construire sont égaux en importance, et il faut des âmes pour l’un et pour l’autre ; mais le construire est le plus cher à mon esprit. O très heureux Eupalinos !
SOCRATE
Quel enthousiasme d’une ombre pour un fantôme ! — Je n’ai pas connu cet Eupalinos. C’était donc un grand homme ? Je vois qu’il s’élevait à la suprême connaissance de son art. Est-il ici ?
PHÈDRE
Il est sans doute parmi nous ; mais je ne l’ai encore jamais rencontré dans ce pays.
SOCRATE
Je ne sais pas ce qu’il pourrait y construire. Ici, les projets eux-mêmes sont souvenirs. Mais réduits que nous sommes aux seuls agréments de la conversation, j’aimerais assez de l’entendre.
PHÈDRE
J’en ai retenu quelques préceptes. Je ne sais s’ils te plairaient. Moi, ils m’enchantent.
SOCRATE
Peux-tu m’en redire quelqu’un ?
PHÈDRE
Ecoute donc. Il disait bien souvent : II n’y a point de détails dans l’exécution.
SOCRATE
Je comprends et je ne comprends pas. Je comprends quelque chose, et je ne suis pas sûr qu’elle soit bien celle qu’il voulait dire.
PHÈDRE
Et moi je suis certain que ton esprit subtil n’a pas manqué de bien saisir. Dans une âme si claire et si complète que la tienne, il doit arriver qu’une maxime de praticien prenne une force et une étendue toutes nouvelles. Si elle est véritablement nette, et tirée immédiatement du travail par un acte bref de l’esprit qui résume son expérience, sans se donner le temps de divaguer, elle est une matière précieuse au philosophe ; c’est un lingot d’or brut que je te remets, orfèvre !
SOCRATE
Je fus orfèvre de mes chaînes ! — Mais considérons ce précepte. L’éternité d’ici nous convie à n’être pas économes de paroles. Cette durée infinie doit, ou ne pas être, ou contenir tous les discours possibles, et les vrais comme les faux, je puis donc parler sans nulle crainte de me tromper, car si je me trompe, je dirai vrai tout à l’heure, et si je dis vrai, je dirai faux un peu plus tard.
O Phèdre, tu n’es pas sans avoir remarqué dans les discours les plus importants, qu’il s’agisse de politique ou des intérêts particuliers des citoyens, ou encore dans les paroles délicates que l’on doit dire à un amant, lorsque les circonstances sont décisives, — tu as certainement remarqué quel poids et quelle portée prennent les moindres petits mots et les moindres silences qui s’y insèrent. Et moi, qui ai tant parlé, avec le désir insatiable de convaincre, je me suis moi-même à la longue convaincu que les plus graves arguments et les démonstrations les mieux conduites avaient bien peu d’effet, sans le secours de ces détails insignifiants en apparence ; et que, par contre, des raisons médiocres, convenablement suspendues à des paroles pleines de tact, ou dorées comme des couronnes, séduisent pour longtemps les oreilles. Ces entremetteuses sont aux portes de l’esprit. Elles lui répètent ce qui leur plaît, elles le lui redisent à plaisir, finissant par lui faire croire qu’il entend sa propre voix. Le réel d’un discours, c’est après tout cette chanson, et cette couleur d’UNE VOIX, que nous traitons à tort comme détails et accidents.
PHÈDRE
Tu fais un immense détour, cher Socrate, mais je te vois revenir de si loin, avec mille autres exemples, et toutes tes forces dialectiques déployées !
SOCRATE
Considère aussi la médecine. Le plus habile opérateur du monde, qui met ses doigts industrieux dans ta plaie, si légères que soient ses mains, si savantes, si clairvoyantes soient-elles ; pour sûr qu’il se sente de la situation des organes et des veines, de leurs rapports et de leurs profondeurs ; quelle que soit aussi sa certitude des actes qu’il se propose d’accomplir dans ta chair, des choses à retrancher et des choses à rejoindre ; si par quelque circonstance dont il ne s’est pas préoccupé, un fil, une aiguille dont il se sert, un rien qui dans son opération lui est utile, n’est point exactement pur, ou suffisamment purifié, il te tue. Te voilà mort…
PHÈDRE
Heureusement la chose est faite ! Et c’est précisément celle qui m’advint.
SOCRATE
Te voilà mort, te dis-je, te voilà mort, guéri selon toutes les règles ; car toutes les exigences de l’art et de l’opportunité étant satisfaites, la pensée contemple son œuvre avec amour. — Mais tu es mort. Un brin de soie mal préparé a rendu le savoir assassin ; ce plus mince des détails a fait échouer l’œuvre d’Esculape et d’Athéna.
PHÈDRE
Eupalinos le savait bien.
SOCRATE
Il en est ainsi dans tous les domaines, à l’exception de celui des philosophes, dont c’est le grand malheur qu’ils ne voient jamais s’écrouler les univers qu’ils imaginent, puisque enfin ils n’existent pas.
PHÈDRE
Eupalinos était l’homme de son précepte. Il ne négligeait rien. Il prescrivait de tailler des planchettes dans le fil du bois, afin qu’interposées entre la maçonnerie et les poutres qui s’y appuient, elles empêchassent l’humidité de s’élever dans les fibres, et bue, de les pourrir. Il avait de pareilles attentions à tous les points sensibles de l’édifice. On eût dit qu’il s’agissait de son propre corps. Pendant le travail de la construction, il ne quittait guère le chantier. Je crois bien qu’il en connaissait toutes les pierres. Il veillait à la précision de leur taille ; il étudiait minutieusement tous ces moyens que l’on a imaginés pour éviter que les arêtes ne s’entament, et que la netteté des joints ne s’altère. Il ordonnait de pratiquer des ciselures, de réserver des bourrelets, de ménager des biseaux dans le marbre des parements. Il apportait les soins les plus exquis aux enduits qu’il faisait passer sur les murs de simple pierre.
Mais toutes ces délicatesses ordonnées à la durée de l’édifice étaient peu de chose au prix de celles dont il usait, quand il élaborait les émotions et les vibrations de l’âme du futur contemplateur de son œuvre.
Il préparait à la lumière un instrument incomparable, qui la répandît, tout affectée de formes intelligibles et de propriétés presque musicales, dans l’espace où se meuvent les mortels. Pareil à ces orateurs et à ces poètes auxquels tu pensais tout à l’heure, il connaissait, ô Socrate, la vertu mystérieuse des imperceptibles modulations. Nul ne s’apercevait, devant une masse délicatement allégée, et d’apparence si simple, d’être conduit à une sorte de bonheur par des courbures insensibles, par des inflexions infimes et toutes-puissantes ; et par ces profondes combinaisons du régulier et de l’irrégulier qu’il avait introduites et cachées, et rendues aussi impérieuses qu’elles étaient indéfinissables. Elles faisaient le mouvant spectateur, docile à leur présence invisible, passer de vision en vision, et de grands silences aux murmures du plaisir, à mesure qu’il s’avançait, se reculait, se rapprochait encore, et qu’il errait dans le rayon de l’œuvre, mû par elle-même, et le jouet de la seule admiration. — Il faut, disait cet homme de Mégare, que mon temple meuve les hommes comme les meut l’objet aimé.
SOCRATE
Cela est divin. J’ai entendu, cher Phèdre, une parole toute semblable, et toute contraire. Un de nos amis, qu’il est inutile de nommer, disait de notre Alcibiade dont le corps était si bien fait : En le voyant, on se sent devenir architecte !… Que je te plains, cher Phèdre ! Tu es ici bien plus malheureux que moi-même. Je n’aimais que le Vrai ; je lui ai donné ma vie ; or, dans ces prés élyséens, quoique je doute encore si je n’ai pas fait un assez mauvais marché, je puis imaginer toujours qu’il me reste quelque chose à connaître. Je cherche volontiers, parmi les ombres, l’ombre de quelque vérité. Mais toi, de qui la Beauté toute seule a formé les désirs et gouverné les actes, te voici entièrement démuni. Les corps sont souvenirs, les figures sont de fumée ; cette lumière si égale en tous les points ; si faible et si écœurante de pâleur ; cette indifférence générale qu’elle éclaire, ou plutôt qu’elle imprègne, sans rien dessiner exactement ; ces groupes à demi transparents que nous formons de nos fantômes ; ces voix tout amorties qui nous restent à peine, et qu’on dirait chuchotées dans l’épais d’une toison ou dans l’indolence d’une brume… Tu dois souffrir, cher Phèdre ! Mais encore, ne pas assez souffrir… Cela même nous est interdit, étant vivre.
PHÈDRE
Je crois à chaque instant que je vais souffrir… Mais ne me parle pas, je te prie, de ce que j’ai perdu. Laisse ma mémoire à soi-même. Laisse-lui son soleil et ses statues ! O quel contraste me possède ! Il y a peut-être, pour les souvenirs, une espèce de seconde mort que je n’ai pas encore subie. Mais je revis, mais je revois les cieux éphémères ! Ce qu’il y a de plus beau ne figure pas dans l’éternel !
SOCRATE
Où donc le places-tu ?
PHÈDRE
Rien de beau n’est séparable de la vie, et la vie est ce qui meurt.
SOCRATE
On peut le dire… Mais la plupart ont de la Beauté je ne sais quelle notion immortelle.
PHÈDRE
Je te dirai, Socrate, que la beauté, selon ce Phèdre que je fus…
SOCRATE
Platon n’est-il pas dans ces parages ?
PHÈDRE
Je parle contre lui.
SOCRATE
Eh bien ! parle !
PHÈDRE
… ne réside pas dans certains rares objets, ni même dans ces modèles situés hors de la nature, et contemplés par les âmes les plus nobles comme les exemplaires de leurs dessins et les types secrets de leurs travaux ; choses sacrées, et dont il conviendrait de parler avec les mots mêmes du poète :
Gloire du long désir, Idées !
SOCRATE
Quel poète ?
PHÈDRE
Le très admirable Stephanos, qui parut tant de siècles après nous. Mais à mon sentiment, l’idée de ces Idées desquelles notre merveilleux Platon est le père, est infiniment trop simple, et comme trop pure, pour expliquer la diversité des Beautés, le changement des préférences dans les hommes, l’effacement de tant d’œuvres qui furent portées aux nues, les créations toutes nouvelles, et les résurrections impossibles à prévoir. Il y a bien d’autres objections !
SOCRATE
Mais quelle est ta propre pensée ?
PHÈDRE
Je ne sais plus comment la saisir. Rien ne l’enferme ; tout la suppose. Elle est en moi comme moi-même ; elle agit infailliblement ; elle juge, elle désire… Mais quant à l’exprimer, je le puis aussi difficilement que je puis dire ce qui me fait moi, et que je connais si précisément et si peu.
SOCRATE
Mais puisqu’il est permis par les dieux, mon cher Phèdre, que nos entretiens se poursuivent dans ces enfers, où nous n’avons rien oublié, où nous avons appris quelque chose, où nous sommes placés au delà de tout ce qui est humain, nous devons savoir maintenant ce qui est véritablement beau, ce qui est laid ; ce qui convient à l’homme ; ce qui doit l’émerveiller sans le confondre, le posséder sans l’abêtir…
PHÈDRE
C’est ce qui le met sans effort, au-dessus de sa nature.
SOCRATE
Sans effort ? Au-dessus de sa nature ?
PHÈDRE
Oui.
SOCRATE
Sans effort ? Comment se peut-il ? Au-dessus de sa nature ? Que veut dire ceci ? Je pense invinciblement à un homme qui voudrait grimper sur ses propres épaules !… Rebuté par cette image absurde, je te demande, Phèdre, comment cesser d’être soi-même ; puis, revenir à son essence ? Et comment, sans violence, peut arriver ceci ?
Je sais bien que les extrêmes de l’amour, et que l’excès du vin, ou encore l’étonnante action de ces vapeurs que respirent les pythies, nous transportent, comme l’on dit, hors de nous-mêmes ; et je sais mieux encore, par mon expérience très certaine, que nos âmes peuvent se former, dans le sein même du temps, des sanctuaires impénétrables à la durée, éternels intérieurement, passagers quant à la nature ; où elles sont enfin ce qu’elles connaissent ; où elles désirent ce qu’elles sont ; où elles se sentent créées par ce qu’elles aiment, et lui rendent lumière pour lumière, et silence pour silence, se donnant et se recevant sans rien emprunter à la matière du monde ni aux Heures. Elles sont alors comme ces calmes étincelants, circonscrits de tempêtes, qui se déplacent sur les mers. Qui sommes-nous, pendant ces abîmes ? Ils supposent la vie qu’ils suspendent…
Mais ces merveilles, ces contemplations et ces extases n’éclaircissent pas pour mes yeux notre étrange problème de la beauté. Je ne sais pas attacher ces états suprêmes de l’âme à la présence d’un corps ou de quelque objet qui les suscite.
PHÈDRE
O Socrate, c’est que tu veux toujours tout tirer de toi-même !… Toi que j’admire entre tous les hommes, toi plus beau dans ta vie, plus beau dans ta mort, que la plus belle chose visible ; grand Socrate, adorable laideur, toute-puissante pensée qui changes le poison en un breuvage d’immortalité, ô toi qui, refroidi, et la moitié du corps déjà de marbre, l’autre encore parlante, nous tenais amicalement le langage d’un dieu, laisse-moi te dire quelle chose a manqué peut-être à ton expérience.
SOCRATE
Il est bien tard, sans doute, pour m’en instruire. Mais parle tout de même.
PHÈDRE
Une chose, Socrate, une seule t’a fait défaut. Tu fus homme divin, et tu n’avais peut-être nul besoin des beautés matérielles du monde. Tu n’y goûtais qu’à peine. Je sais bien que tu ne dédaignais pas la douceur des campagnes, la splendeur de la ville, et ni les eaux vives, ni l’ombre délicate du platane ; mais ce n’étaient pour toi que les ornements lointains de tes méditations, les environs délicieux de tes doutes, le site favorable à tes pas intérieurs. Ce qu’il y avait de plus beau te conduisant bien loin de soi, tu voyais toujours autre chose.
SOCRATE
L’homme, et l’esprit de l’homme.
PHÈDRE
Mais alors, n’as-tu pas rencontré, parmi les hommes, certains dont la passion singulière pour les formes et les apparences t’ait surpris ?
SOCRATE
Sans doute.
PHÈDRE
Et dont l’intelligence pourtant, et les vertus ne le cédaient à aucunes ?
SOCRATE
Certes !
PHÈDRE
Les plaçais-tu plus haut ou plus bas que les philosophes ?
SOCRATE
Cela dépend.
PHÈDRE
Leur objet te paraissait-il plus ou moins digne de recherche et d’amour que le tien même ?
SOCRATE
Il ne s’agit pas de leur objet. Je ne puis penser qu’il existe plusieurs Souverain Bien. Mais ce qui m’est obscur, et difficile à entendre, c’est que des hommes aussi purs, quant à l’intelligence, aient eu besoin des formes sensibles et des grâces corporelles pour atteindre leur état le plus élevé.
PHÈDRE
Un jour, cher Socrate, je parlais de ces mêmes choses avec mon ami Eupalinos.
— Phèdre, me disait-il, plus je médite sur mon art, plus je l’exerce ; plus je pense et agis, plus je souffre et me réjouis en architecte ; — et plus je me ressens moi-même, avec une volupté et une clarté toujours plus certaines.
Je m’égare dans mes longues attentes ; je me retrouve par les surprises que je me cause ; et au moyen de ces degrés successifs de mon silence, je m’avance dans ma propre édification ; et j’approche d’une si exacte correspondance entre mes vœux et mes puissances, qu’il me semble d’avoir fait de l’existence qui me fut donnée, une sorte d’ouvrage humain.
A force de construire, me fit-il en souriant, je crois bien que je me suis construit moi-même.
SOCRATE
Se construire, se connaître soi-même, sont-ce deux actes, ou non ?
PHÈDRE
… et il ajouta : J’ai cherché la justesse dans les pensées ; afin que, clairement engendrées par la considération des choses, elles se changent, comme d’elles-mêmes, dans les actes de mon art. J’ai distribué mes attentions ; j’ai refait l’ordre des problèmes ; je commence par où je finissais jadis, pour aller un peu plus loin… Je suis avare de rêveries, je conçois comme si j’exécutais. Jamais plus dans l’espace informe de mon âme, je ne contemple de ces édifices imaginaires, qui sont aux édifices réels ce que les chimères et les gorgones sont aux véritables animaux. Mais ce que je pense est faisable ; et ce que je fais se rapporte à l’intelligible… Et puis… Écoute, Phèdre (me disait-il encore), ce petit temple que j’ai bâti pour Hermès, à quelques pas d’ici, si tu savais ce qu’il est pour moi ! — Où le passant ne voit qu’une élégante chapelle, — c’est peu de chose : quatre colonnes, un style très simple, — j’ai mis le souvenir d’un clair jour de ma vie. O douce métamorphose ! Ce temple délicat, nul ne le sait, est l’image mathématique d’une fille de Corinthe, que j’ai heureusement aimée. Il en reproduit fidèlement les proportions particulières. Il vit pour moi ! Il me rend ce que je lui ai donné…
— C’est donc pourquoi il est d’une grâce inexplicable, lui dis-je. On y sent bien la présence d’une personne, la première fleur d’une femme, l’harmonie d’un être charmant. Il éveille vaguement un souvenir qui ne peut pas arriver à son terme ; et ce commencement d’une image dont tu possèdes la perfection, ne laisse pas de poindre l’âme et de la confondre. Sais-tu bien que si je m’abandonne à ma pensée, je vais le comparer à quelque chant nuptial mêlé de flûtes, que je sens naître de moi-même.
Eupalinos me regarda avec une amitié plus précise et plus tendre.
— Oh ! dit-il, que tu es fait pour me comprendre ! Nul plus que toi ne s’est approché de mon démon. Je voudrais bien te confier tous mes secrets ; mais, des uns, je ne saurais moi-même te parler convenablement, tant ils se dérobent au langage ; les autres risqueraient fort de t’ennuyer, car ils se réfèrent aux procédés et aux connaissances les plus spéciales de mon art. Je puis te dire seulement quelles vérités, sinon quels mystères, tu viens maintenant d’effleurer, me parlant de concert, de chants et de flûtes, au sujet de mon jeune temple. Dismoi (puisque tu es si sensible aux effets de l’architecture), n’as-tu pas observé, en te promenant dans cette ville, que d’entre les édifices dont elle est peuplée, les uns sont muets ; les autres parlent ; et d’autres enfin, qui sont les plus rares, chantent ? — Ce n’est pas leur destination, ni même leur figure générale, qui les animent à ce point, ou qui les réduisent au silence. Cela tient au talent de leur constructeur, ou bien à la faveur des Muses.
— Maintenant que tu me le fais remarquer, je le remarque dans mon esprit.
— Bien. Ceux des édifices qui ne parlent ni ne chantent, ne méritent que le dédain ; ce sont choses mortes, inférieures dans la hiérarchie à ces tas de moellons que vomissent les chariots des entrepreneurs, et qui amusent, du moins, l’œil sagace, par l’ordre accidentel qu’ils empruntent de leur chute… Quant aux monuments qui se bornent à parler, s’ils parlent clair, je les estime. Ici, disent-ils, se réunissent les marchands. Ici, les juges délibèrent. Ici, gémissent des captifs. Ici, les amateurs de débauche… (Je dis alors à Eupalinos que j’en avais vu de bien remarquables dans ce dernier genre. Mais il ne m’entendit pas.) Ces loges mercantiles, ces tribunaux et ces prisons, quand ceux qui les construisent savent s’y prendre, tiennent le langage le plus net. Les uns aspirent visiblement une foule active et sans cesse renouvelée ; ils lui offrent des péristyles et des portiques ; ils l’invitent par bien des portes et par de faciles escaliers, à venir, dans leurs salles vastes et bien éclairées, former des groupes, se livrer à la fermentation des affaires… Mais les demeures de la justice doivent parler aux yeux de la rigueur et de l’équité de nos lois. La majesté leur sied, des masses toutes nues ; et la plénitude effrayante des murailles. Les silences de ces parements déserts sont à peine rompus, de loin en loin, par la menace d’une porte mystérieuse, ou par les tristes signes que font sur les ténèbres d’une étroite fenêtre, les gros fers dont elle est barrée. Tout ici rend les arrêts, et parle de peines. La pierre prononce gravement ce qu’elle renferme ; le mur est implacable ; et cette œuvre, si conforme à la vérité, déclare fortement sa destination sévère…
SOCRATE
Ma prison n’était point si terrible… Il me semble que c’était un lieu terne et indifférent en soi.
PHÈDRE
Comment peux-tu le dire !
SOCRATE
J’avoue que je l’ai peu considérée. Je ne voyais que mes amis, l’immortalité, et la mort.
PHÈDRE
Et je n’étais pas avec toi !
SOCRATE
Platon n’y était pas non plus, ni Aristippe… Mais la salle était pleine, les murs m’étaient cachés. La lumière du soir mettait la couleur de la chair sur les pierres de la voûte… En vérité, cher Phèdre, je n’eus jamais de prison que mon corps. Mais reviens à ce que te disait ton ami. Je crois qu’il allait te parler des édifices les plus précieux, et c’est ce que je voudrais entendre.
PHÈDRE
Eh bien, je poursuivrai.
— Eupalinos me fit encore un magnifique tableau de ces construirions gigantesques que l’on admire dans les ports. Elles s’avancent dans la mer. Leurs bras, d’une blancheur absolue et dure, circonscrivent des bassins assoupis dont ils défendent le calme. Ils les gardent en sûreté, paisiblement gorgés de galères, à l’abri des enrochements hérissés et des jetées retentissantes. De hautes tours, où veille quelqu’un, où la flamme des pommes de pin, pendant les nuits impénétrables, danse et fait rage, commandent le large, à l’extrémité écumante des môles… Oser de tels travaux, c’est braver Neptune lui-même. Il faut jeter les montagnes à charretées, dans les eaux que l’on veut enclore. Il faut opposer les rudes débris tirés des profondeurs de la terre, à la mobile profondeur de la mer, et aux chocs des cavaleries monotones que presse et dépasse le vent… Ces ports, me disait mon ami, ces vastes ports, quelle clarté devant l’esprit ! Comme ils développent leurs parties ! Comme ils descendent vers leur tâche ! — Mais les merveilles propres à la mer, et la statuaire accidentelle des rivages sont offertes gracieusement par les dieux à l’architecte. Tout conspire à l’effet que produisent sur les âmes, ces nobles établissements à demi naturels : la présence de l’horizon pur, la naissance et l’effacement d’une voile, l’émotion du détachement de la terre, le commencement des périls, le seuil étincelant des contrées inconnues ; et l’avidité même des hommes, toute prête à se changer dans une crainte superstitieuse, à peine lui cèdent-ils et mettent-ils le pied sur le navire… Ce sont en vérité d’admirables théâtres ; mais plaçons au-dessus les édifices de l’art seul ! Dussions-nous faire contre nous-mêmes un effort assez difficile, il faut s’abstraire quelque peu des prestiges de la vie, et de la jouissance immédiate. Ce qu’il y a de plus beau est nécessairement tyrannique…
— Mais je dis à Eupalinos que je ne voyais pas pourquoi il en doit être ainsi. Il me répondit que la véritable beauté était précisément aussi rare que l’est, entre les hommes, l’homme capable de faire effort contre soi-même, c’est-à-dire de choisir un certain soi-même, et de se l’imposer. Ensuite, ressaisissant le fil d’or de sa pensée : Je viens maintenant, dit-il, à ces chefs-d’œuvre entièrement dus à quelqu’un, et desquels je te disais, il y a un instant, qu’ils semblent chanter par eux-mêmes.
Était-ce là une parole vaine, ô Phèdre ? Étaient-ce des mots négligemment créés par le discours, qu’ils ornent rapidement, mais qui ne supportent pas d’être réfléchis ? Mais non, Phèdre, mais non !… Et quand tu as parlé (le premier, et involontairement) de musique à propos de mon temple, c’est une divine analogie qui t’a visité. Cet hymen de pensées qui s’est conclu de soi-même sur tes lèvres, comme l’acte distrait de ta voix ; cette union d’apparence fortuite de choses si différentes, tient à une nécessité admirable, qu’il est presque impossible de penser dans toute sa profondeur, mais dont tu as ressenti obscurément la présence persuasive. Imagine donc fortement ce que serait un mortel assez pur, assez raisonnable, assez subtil et tenace, assez puissamment armé par Minerve, pour méditer jusqu’à l’extrême de son être, et donc jusqu’à l’extrême réalité, cet étrange rapprochement des formes visibles avec les assemblages éphémères des sons successifs ; pense à quelle origine intime et universelle il s’avancerait ; à quel point précieux il arriverait ; quel dieu il trouverait dans sa propre chair ! Et se possédant enfin dans cet état de divine ambiguïté, s’il se proposait alors de construire je ne sais quels monuments, de qui la figure vénérable et gracieuse participât directement de la pureté du son musical, ou dût communiquer à l’âme l’émotion d’un accord inépuisable, — songe, Phèdre, quel homme ! Imagine quels édifices !… Et nous, quelles jouissances !
— Et toi, lui dis-je, tu le conçois ?
— Oui et non. Oui, comme rêve. Non, comme science.
— Tires-tu quelque secours de ces pensées ?
— Oui, comme aiguillon. Oui, comme jugement. Oui, comme peines… Mais je ne suis pas en possession d’enchaîner, comme il le faudrait, une analyse à une extase. Je m’approche parfois de ce pouvoir si précieux… Une fois, je fus infiniment près de le saisir, mais seulement comme on possède, pendant le sommeil, un objet aimé. Je ne puis te parler que des approches d’une si grande chose. Quand elle s’annonce, cher Phèdre, je diffère déjà de moi-même, autant qu’une corde tendue diffère d’elle-même qui était lâche et sinueuse. Je suis tout autre que je ne suis. Tout est clair, et semble facile. Alors mes combinaisons se poursuivent et se conservent dans ma lumière. Je sens mon besoin de beauté, égal à mes ressources inconnues, engendrer à soi seul des figures qui le contentent. Je désire de tout mon être… Les puissances accourent. Tu sais bien que les puissances de l’âme procèdent étrangement de la nuit… Elles s’avancent, par illusion, jusqu’au réel. Je les appelle, je les adjure par mon silence… Les voici, toutes chargées de clarté et d’erreur. Le vrai, le faux, brillent également dans leurs yeux, sur leurs diadèmes. Elles m’écrasent de leurs dons, elles m’assiègent de leurs ailes… Phèdre, c’est ici le péril ! C’est la plus difficile chose du monde !… O moment le plus important, et déchirement capital !… Ces faveurs surabondantes et mystérieuses, loin de les accueillir telles quelles, uniquement déduites du grand désir, naïvement formées de l’extrême attente de mon âme, il faut que je les arrête, ô Phèdre, et qu’elles attendent mon signal. Et les ayant obtenues par une sorte d’interruption de ma vie (adorable suspens de l’ordinaire durée), je veux encore que je divise l’indivisible, et que je tempère et que j’interrompe la naissance même des Idées…
— O malheureux, lui dis-je, que veux-tu faire pendant un éclair ?
— Être libre. Il y a bien des choses, reprit-il, il y a… toutes choses dans cet instant ; et tout ce dont s’occupent les philosophes se passe entre le regard qui tombe sur un objet, et la connaissance qui en résulte… pour en finir toujours prématurément.
— Je ne te comprends pas. Tu t’efforces donc de retarder ces Idées ?
— Il le faut. Je les empêche de me satisfaire, je diffère le pur bonheur.
— Pourquoi ? D’où tires-tu cette force cruelle ?
— C’est qu’il m’importe sur toute chose, d’obtenir de ce qui va être, qu’il satisfasse, avec toute la vigueur de sa nouveauté, aux exigences raisonnables de ce qui a été. Comment ne pas être obscur ?… Écoute : j’ai vu, un jour, telle touffe de roses, et j’en ai fait une cire. Cette cire achevée, je l’ai mise dans le sable. Le Temps rapide réduit les roses à rien ; et le feu rend promptement la cire à sa nature informe. Mais la cire, ayant fui de son moule fomenté et perdue, la liqueur éblouissante du bronze vient épouser dans le sable durci, la creuse identité du moindre pétale…
— J’entends ! Eupalinos. Cette énigme m’est transparente ; le mythe est facile à traduire.
Ces roses qui furent fraîches, et qui périssent sous tes yeux, ne sont-elles pas toutes choses, et la vie mouvante elle-même ? — Cette cire que tu as modelée, y imposant tes doigts habiles, l’œil butinant sur les corolles et revenant chargé de fleurs vers ton ouvrage, — n’est-ce pas là une figure de ton labeur quotidien, riche du commerce de tes actes avec tes observations nouvelles ? — Le feu, c’est le Temps lui-même, qui abolirait entièrement, ou dissiperait dans le vaste monde, et les roses réelles et tes roses de cire, si ton être, en quelque manière, ne gardait, je ne sais comment, les formes de ton expérience et la solidité secrète de sa raison… Quant à l’airain liquide, certes, ce sont les puissances exceptionnelles de ton âme qu’il signifie, et le tumultueux état de quelque chose qui veut naître. Cette foison incandescente se perdrait en vaine chaleur et en réverbérations infinies, et ne laisserait après soi que des lingots ou d’irrégulières coulées, si tu ne savais la conduire, par des canaux mystérieux, se refroidir et se répandre dans les nettes matrices de ta sagesse. Il faut donc nécessairement que ton être se divise, et se fasse, dans le même instant, chaud et froid, fluide et solide, libre et lié, — roses, cire, et le feu ; matrice et métal de Corinthe.
— C’est cela même ! Mais je t’ai dit que je m’y essaye seulement.
— Comment t’y prends-tu ?
— Comme je puis.
— Mais dis-moi comment tu essayes ?
Écoute encore, puisque tu le désires… Je ne sais trop comment t’éclaircir ce qui n’est pas clair pour moi-même… O Phèdre, quand je compose une demeure, (qu’elle soit pour les dieux, qu’elle soit pour un homme), et quand je cherche cette forme avec amour, m’étudiant à créer un objet qui réjouisse le regard, qui s’entretienne avec l’esprit, qui s’accorde avec la raison et les nombreuses convenances,… je te dirai cette chose étrange qu’il me semble que mon corps est de la partie… Laisse-moi dire. Ce corps est un instrument admirable, dont je m’assure que les vivants, qui l’ont tous à leur service, n’usent pas dans sa plénitude. Ils n’en tirent que du plaisir, de la douleur, et des actes indispensables, comme de vivre. Tantôt ils se confondent avec lui ; tantôt ils oublient quelque temps son existence ; et tantôt brutes, tantôt purs esprits, ils ignorent quelles liaisons universelles ils contiennent, et de quelle substance prodigieuse ils sont faits. Par elle cependant, ils participent de ce qu’ils voient et de ce qu’ils touchent : ils sont pierres, ils sont arbres ; ils échangent des contacts et des souffles avec la matière qui les englobe. Ils touchent, ils sont touchés ; ils pèsent et soulèvent des poids ; ils se meuvent, et transportent leurs vertus et leurs vices ; et quand ils tombent dans la rêverie, ou dans le sommeil indéfini, ils reproduisent la nature des eaux, ils se font sables et nuées… Dans d’autres occasions, ils accumulent et projettent la foudre !…
Mais leur âme ne sait exactement pas se servir de cette nature qui est si près d’elle, et qu’elle pénètre. Elle devance, elle retarde ; elle semble fuir l’instant même. Elle en reçoit des chocs et des impulsions qui la font s’éloigner en elle-même, et se perdre dans son vide où elle enfante des fumées. Mais moi, tout au contraire, instruit par mes erreurs, je dis en pleine lumière, je me répète à chaque aurore :
« O mon corps, qui me rappelez à tout moment ce tempérament de mes tendances, cet équilibre de vos organes, ces justes proportions de vos parties, qui vous font être et vous rétablir au sein des choses mouvantes ; prenez garde à mon ouvrage ; enseignez-moi sourdement les exigences de la nature, et me communiquez ce grand art dont vous êtes doué, comme vous en êtes fait, de survivre aux saisons, et de vous reprendre des hasards. Donnez-moi de trouver dans votre alliance le sentiment des choses vraies ; modérez, renforcez, assurez mes pensées. Tout périssable que vous êtes, vous l’êtes bien moins que mes songes. Vous durez un peu plus qu’une fantaisie ; vous payez pour mes actes, et vous expiez pour mes erreurs : Instrument vivant de la vie, vous êtes à chacun de nous l’unique objet qui se compare à l’univers. La sphère tout entière vous a toujours pour centre ; ô chose réciproque de l’attention de tout le ciel étoilé ! Vous êtes bien la mesure du monde, dont mon âme ne me présente que le dehors. Elle le connaît sans profondeur, et si vainement, qu’elle se prend quelquefois à le ranger au rang de ses rêves ; elle doute du soleil… Infatuée de ses fabrications éphémères, elle se croit capable d’une infinité de réalités différentes ; elle imagine qu’il existe d’autres mondes, mais vous la rappelez à vous-même, comme l’ancre, à soi, le navire…
« Mon intelligence mieux inspirée ne cessera, cher corps, de vous appeler à soi désormais ; ni vous, je l’espère, de la fournir de vos présences, de vos instances, de vos attaches locales. Car nous trouvâmes enfin, vous et moi, le moyen de nous joindre, et le nœud indissoluble de nos différences : c’est une œuvre qui soit fille de nous. Nous agissions chacun de notre côté. Vous viviez, je rêvais. Mes vastes rêveries aboutissaient à une impuissance illimitée. Mais cette œuvre que maintenant je veux faire, et qui ne se fait pas d’elle-même, puisse-t-elle nous contraindre de nous répondre, et surgir uniquement de notre entente ! Mais ce corps et cet esprit, mais cette présence invinciblement actuelle, et cette absence créatrice qui se disputent l’être, et qu’il faut enfin composer ; mais ce fini et cet infini que nous apportons, chacun selon sa nature, il faut à présent qu’ils s’unissent dans une construction bien ordonnée ; et si, grâces aux dieux, ils travaillent de concert, s’ils échangent entre eux de la convenance et de la grâce, de la beauté et de la durée, des mouvements contre des lignes, et des nombres contre des pensées, c’est donc qu’ils auront découvert leur véritable relation, leur acte. Qu’ils se concertent, qu’ils se comprennent au moyen de la matière de mon art ! Les pierres et les forces, les profils et les masses, les lumières et les ombres, les groupements artificieux, les illusions de la perspective et les réalités de la pesanteur, ce sont les objets de leur commerce, dont le lucre soit enfin cette incorruptible richesse que je nomme Perfection. »
SOCRATE
Quelle prière sans exemple !… Et ensuite ?
PHÈDRE
Il se tut.
SOCRATE
Tout ceci sonne étrangement dans ce lieu. Maintenant que nous sommes privés de corps, nous devons assurément nous en plaindre, et considérer cette vie que nous avons quittée, du même œil envieux que nous regardions jadis le jardin des ombres heureuses… Ni les œuvres, ni les désirs ne nous suivent ici ; mais il y a place pour les regrets.
PHÈDRE
Ces bosquets sont hantés d’éternels misérables…
SOCRATE
Si je rencontrais cet Eupalinos, je lui demanderais quelque chose encore.
PHÈDRE
Il doit être le plus malheureux des bienheureux. Que lui demanderais-tu ?