Œuvres (Pléiade), tome II
L’idée fixe ou Deux Hommes à la mer
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
L’IDÉE FIXE
ou
DEUX HOMMES A LA MER
An Professeur Henri Mondor
et à tous les amis que je compte
dans le corps médical.
AU LECTEUR
DE CETTE NOUVELLE ÉDITION
Ce livre est enfant de la hâte. On le donne pour ce qu’il est : une œuvre de circonstance et tout improvisée. Quoiqu’elle fût destinée à un public des plus attentifs — le corps médical — il fallut faire vite, et donc assumer tout ce qu’emporte de risques, d’imprudences et d’impuretés, la précipitation dans le travail. Quand le terme presse l’esprit, cette contrainte extérieure l’empêche de soutenir les siennes propres. Il néglige les beaux modèles qu’il s’est formés ; il se relâche de sa rigueur ; il se décharge par le plus court, selon ses moindres résistances, et se répond par ses hasards.
Mais c’est bien là ce qui s’observe constamment dans les entretiens familiers. Entre personnes qui se connaissent assez pour qu’elles ne puissent se méprendre sur la proportion du sérieux et du non-sérieux qui compose leur dialogue, tout se réduit à la légèreté d’une partie sans conséquence. Comme les rois qui sont peints sur les cartes à jouer, les plus graves sujets sont jetés sur le tapis, repris, mêlés à tous les riens du monde et de l’instant…
Il en est ici tout de même. On n’y propose pas du tout à la réflexion du lecteur les « idées » que nos hommes à la mer s’envoient et se renvoient, mais cet échange même : elles ne sont que les accessoires d’un jeu dont la vitesse est l’essentiel. Ces messieurs perdent vivement leur temps ; ce ne sont que les « premiers termes » de ce qu’ils pourraient peut-être dire qu’ils disent, et l’on ne se flatte pas que « l’Implexe » ni « l’Omnivalence » soient pris pour autre chose que des amusements sans conséquence. Il est vrai que la plupart des notions dont on use en Psychologie ne sont, en vérité, pas beaucoup plus « commodes », ni plus précises que celles-ci.
Quant à la forme, l’Auteur, sollicité de près (comme on l’a dit) de mener rondement son ouvrage, a donc pris le parti d’imputer le désordre de son esprit sous pression de temps au désordre et à la divagation naturelle d’une conversation toute libre ; et il a dû se résoudre à « écrire comme on parle », — conseil qui peut-être était bon à l’époque où l’on parlait bien.
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En roccas de cristal serpiente breve.
DON LUIS DE GONGORA.
J’étais en proie à de grands tourments ; quelques pensées très actives et très aiguës me gâtaient tout le reste de l’esprit et du monde. Rien ne pouvait me distraire de mon mal que je n’y revinsse plus éperdument. Il s’y ajoutait l’amertume et l’humiliation de me sentir vaincu par des choses mentales, c’est-à-dire, faites pour l’oubli. L’espèce de douleur qui a une pensée pour une cause apparente entretient cette pensée même ; et par là, s’engendre, s’éternise, se renforce elle-même. Davantage : elle se perfectionne en quelque manière ; se fait toujours plus subtile, plus habile, plus puissante, plus inventive, plus inattaquable. Une pensée qui torture un homme échappe aux conditions de la pensée ; devient un autre, un parasite.
J’avais beau essayer de reprendre l’égalité de mon âme, et de réduire enfin des idées à l’état de pures idées, ce n’était qu’un instant d’effort suivi de peines plus profondes. Vainement, j’observais que ni le chagrin, ni la colère, ni ce poids énorme sur la poitrine, ni ce cœur empoigné, n’étaient des conséquences nécessaires de quelques images : Un autre, me disais-je, qui les verrait en moi, n’en serait point ému… Dans trois ans, me disais-je encore, ces mêmes fantômes n’auront plus de force… Et je trouvais en moi le désir insensé de faire par l’esprit en quelques instants ce que trois ans de vie eussent peut-être fait. Mais comment produire du temps ?
Et comment détruire l’absurde, — que nous choyons et cultivons quand il nous est délicieux ?
*
Je ne sais ce qui me gardait des grands remèdes… Je me bornai aux moindres : le travail et le mouvement. Je me traitai l’intellect et le corps en tyran, avec violence et inconstance. Je leur donnai des exercices difficiles : ç’était faire en petit ce que fait l’humanité par ses recherches et ses spéculations : elle approfondit pour ne pas voir. Mais je me lassais promptement de mes problèmes volontaires. Leur objet indirect ruinait tout à coup leur objet direct. Je ne parvenais point à tromper mon appétit de chagrins et d’angoisse : la substitution ne se faisait pas.
*
Je me mis à errer presque tout le jour, à battre la ville et le port. Mais la marche simple et plane ne fait qu’exciter ce qui songe : il la presse, il la ralentit : il n’en est point gêné. La loi des pas égaux se plie à tous les délires, et porte également nos démons et nos dieux. Jadis, j’avais connu le mouvement de l’invention heureuse et le transport d’un corps vivement mené par ce qui chante et s’enfante divinement. Je fuyais à présent devant mes pensées. Je portais çà et là de quoi mourir de dépit, de fureur, de tendresse et d’impuissance. Mes mains rêvaient ; prenaient, tordaient ; créaient à mon insu des formes et des actes ; et je les retrouvais crispées et meurtrières. Et j’étais à chaque instant où je n’étais point ; et je voyais, à la place de toute chose, tout ce qu’il fallait pour gémir.
Quoi de plus inventif qu’une idée incarnée et envenimée dont l’aiguillon pousse la vie contre la vie hors de la vie ? Elle retouche et ranime sans cesse toutes les scènes et les fables inépuisables de l’espoir et du désespoir, avec une précision toujours croissante, et qui passe de loin la précision finie de toute réalité.
*
Je marchais, je marchais ; et je sentais bien que cet emportement par l’âme exaspérée n’inquiétait pas l’atroce insecte qui entretenait dans la chair de mon esprit une brûlure indivisible de mon existence. L’ardente pointe abolissait toute valeur de chose visible. Le soleil ni le sol éclatant ne m’éblouissaient. Les objets contrariaient, irritaient mes soucis ; et je percevais les passants un peu moins que leurs ombres sur la route. Je ne pouvais fixer que la terre ou le ciel.
*
Cette route allait à la mer. La lanterne d’un phare étincelait au-dessus des feuillages.
Une immense et pure paroi, de la plus tendre couleur, m’apparut nue et tendue à la hauteur de mes yeux, au delà des masses souples et dorées de beaux arbres que berçait la brise de terre ; et quelqu’un dans mon cœur me traita de fou et de sot.
Je ressentis aussitôt le pouvoir, et la vanité du pouvoir, qui m’empêchait de jouir de cette magnificence du calme, et de participer au moment même. Je m’arrêtai un peu ; et comme… entre les apparences et les phantasmes, — entre le vrai et le vivant.
*
Il me souvint alors qu’il est bon de rompre le cercle des maux imaginaires et le rythme des accès. Une angoisse d’origine idéale, et que des conjonctures très nombreuses avaient créée, se devait traiter par le recours à quelque instinct : puissant et simple.
C’est pourquoi, descendu furieusement vers la côte, qui était de roches écroulées de toutes grosseurs et des figures les plus diverses, je m’imposai le travail très pénible d’avancer dans le désordre parfait de leurs formes de rupture et de leurs bizarres équilibres. C’était contraindre l’étonnante machine humaine à produire à chaque instant une adtion toute nouvelle et particulière, qui exigeait d’elle la présence entière de ses moyens de prévision, d’adaptation, et de ses forces les plus différentes.
*
Tandis que je m’engageais aux bonds, aux escalades, et à toutes les difficultés d’un terrain rigoureusement irrégulier, tout hérissé d’obstacles et rompu de petits abîmes toujours imprévus, toutefois je me sentais surveillant en moi le point noir d’où renaîtrait au moindre répit la crise des convulsions intérieures, des hypothèses et des réactions insupportables. L’absurde me guettait. Je cherchais dans les rocs les chemins les plus hasardeux. Comme si le mal y pût perdre ma trace ! La raison, l’attention prenaient ici leurs avantages naturels. Il importait à mon salut que je fusse obligé d’agir, sans faute, sans retard, à peine de blessure. Dans ce chaos de pierre, nul pas, nulle composition d’efforts, qui fût semblable à quelque autre, et dont l’idée me pût servir deux fois.
La mer disparaissait, reparaissait à mes regards. Je l’entendais, heureuse, battre très doucement ; et se reprendre à battre ; et produire et produire un temps infini.
*
Comme j’approchais d’elle, je trouvai au pied des rochers les amas de blocs de béton qui défendent les ouvrages avancés des ports de mer. Je me mis à sauter de cube en cube. C’est ainsi que je découvris tout à coup, entre deux de ces dés énormes, un homme.
Une ligne filait de lui jusque dans l’eau. Un panier, un petit attirail de peintre étaient à l’ombre de son corps.
Je me sentais en état d’inhumanité. Tout homme est odieux à qui se fuit et se consume à s’éloigner de soi-même, car les autres nous font invinciblement penser à nous.
Je maudis celui-ci. S’étant tourné vers moi avant que j’eusse pu remonter dans mes roches, il me sourit. Je reconnus en lui un médecin que je rencontre assez souvent chez tels amis, ou chez tels autres.
Il reconnut en moi ce qu’il en connaissait par ces rencontres et par divers propos, et des miens et d’autrui.
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— Tiens ! dit-il. Eh ! Bonjour !
— C’est moi-même… Vous peignez, vous péchez ? Vous peignez et péchez ?
— Rien du tout… J’ai là de quoi peindre. Et de quoi pêcher. Mais le poisson ni le paysage n’ont pas grand’chose à craindre. Ils me sont des prétextes… Je simule, mon cher ! En vacances, tout le monde simule. Les uns font les sauvages ; les autres font les explorateurs. Les uns font semblant de se reposer ; les autres font semblant de se dépenser…
— Les docteurs font semblant de nous avoir tous guéris.
— Et il y a du vrai…
— Et vous, vous faites semblant de peindre et de pêcher.
— Moi ? Je simule consciemment… En vérité, je m’essaye à ne rien faire. Mais c’est dur. Comment faire pour ne rien faire ? Je ne sais rien au monde de plus difficile. C’est un travail d’Hercule, un tracas de tous les instants… Tenez, quand vient la saison où la coutume, la décence, le décorum, le mimétisme, et parfois la température, exigent que l’on s’absente…
— On est prié de ne pas tomber malade à ce moment-là.
— Évidemment !… Eh bien, je fais naturellement — comme les confrères. Je ferme. J’expédie mes clients aux eaux, à la plage, à la montagne, au diable ; et je viens cuire ici… Mais encore faut-il que je trompe mon mal…
— Votre mal ? Quel mal ?
— Le mal que j’ai.
— Vous avez mal quelque part ?
— Je ne sais pas si c’est quelque part. Je le crois, mais je n’en sais rien.
— Vous ne pouvez le localiser ?
— Mais, mon ami, c’est là le hic !… Voulez-vous que je vous dise ?… Eh bien, si je veux décrire exactement ce que j’ai, je suis obligé de dire : j’ai mal à… mon temps !…
— Pas possible !…
— Oui, Monsieur ! Je développe : j’ai le mal de l’activité ! Je ne puis, je ne sais ne rien faire… Demeurer deux minutes sans idées, sans paroles, sans actes utiles !… Alors, je transporte en un coin désert ces accessoires, symboles évidents de la vacance de l’esprit. Ils ordonnent l’immobilité, ils prescrivent les stations de longue et nulle durée.
— En somme, vous essayez de réaliser ce que les préraphaélites appelaient : Une entière adhérence à la simplicité de la nature ?
— Je regarde de temps à autre mon panier vide et ma toile toute nue, et je m’exhorte le cerveau à se faire semblable à eux… Et vous ?
— Moi ?… Laissons Moi… Mais ce mal de l’activité m’intéresse. En faites-vous sérieusement un mal ?
— Ma foi, dit le Docteur, j’en souffre.
— Vous en souffrez ?
— C’est-à-dire que je devrais en souffrir…
— Mais je vais vous parler comme Bérénice à Titus : Vous êtes médecin, dofîeur, et vous souffrez…
— Le médecin, mon cher, souffre plus que quiconque.
— Similia similibus… Vous me répondez par un vers détestable.
— Nous souffrons mieux que vous, et c’est là souffrir plus. Il y a d’étroits rapports entre souffrir et savoir… Et puis nous connaissons trop bien nos limites.
— Mais enfin, vous avez tout un arsenal, toute une chimie mal famée…
— Merci, dit le Docteur, c’est le pacte avec le diable.
(Le Docteur me regarda. Je regardai la mer).
— Enfin, lui dis-je, en quoi consiste au juste votre mal ?
— Je vous l’ai dit : Il faut constamment que j’agisse. Il faut que je m’occupe, que je fonctionne… Je ne puis rester sans objet précis. Notez que ce n’est point le travail qui me manque. J’en suis comblé. Le soir, je suis fourbu… Eh bien, je ne puis pas céder… Il faut encore que je rumine quelque chose, et il y a tant de choses aujourd’hui… Chaque jour développe, subdivise, ou ruine ce que nous croyions de savoir… Je me demande parfois si cet accroissement prodigieux de faits et d’hypothèses n’est pas tout simplement… une production réciproque d’une irritation croissante des esprits ? Vous comprenez ?
— C’est encore une hypothèse ?
— Bien entendu.
— Vous voulez dire que plus on trouve, plus on cherche ; et que plus on cherche, plus on trouve ?
— C’est cela. Il me semble parfois qu’entre la recherche et la découverte, il s’est formé une relation comparable à celle qui s’institue entre la drogue et l’intoxiqué.
— Très curieux. Et alors toute la transformation moderne du monde…
— En résulte ; et en est, d’ailleurs, un autre aspect… Vitesses, Abus sensoriels. — Lumières excessives. Besoin de l’incohérence. Mobilité. Goût du plus en plus grand. Automatisme du plus en plus « avancé », qui se marque en politique, en art, — et… dans les mœurs.
— Et vous sentez en vous cette intoxication ?
— Je sens trop qu’il n’est rien qui ne tende à proliférer et à se différencier dans mon esprit. Que je le veuille ou non, à chaque instant, une idée, une remarque, une analogie, me devient une présence exigeante, — une sorte d’épine mentale…
— Votre cervelle, docteur, est un bouillon de culture pour points d’interrogation !…
— Et savez-vous comment j’ai pu me définir ce mal bizarre ?
— Non.
— Je l’isole par cette observation très simple : que la fatigue m’excite. Plus je suis fatigué, plus je veux en faire. Ceci est caractéristique. Ici commence l’anormal. C’est clair.
— Mais je connais fort bien ce symptôme. Un ami que j’avais l’avait sans doute observé sur moi. Parfois, comme nous causions, — et que je passais au monologue, — il me prenait le bras, et me regardait ; et il me disait :
Mon bon, tu parles trop bien, ce soir. Tu dois être à bout de forces…
Et il ne se trompait jamais.
— Il avait un sacré coup d’œil…
— Oui… Et je me sentais aussitôt très fatigué. Je n’en avais pas conscience jusque-là.
— Il n’est pas sûr du tout qu’un homme qui devrait se sentir très fatigué, se sente toujours très fatigué.
— Et alors, vous ? Vous ne pouvez rien pour vous ? Allez voir un confrère, un neurologiste, un… psychiatre !
— Vous plaisantez !…
— Mon Dieu, pour désarmer l’ennemi intime, émousser cette épine mentale… Après tout, c’est une espèce d’obsession…
— Mais pas du tout, pas du tout !… Je ne suis pas un obsédé… Je ne fais point de l’idée fixe !…
— « Idée fixe » !… Mais je n’ai point parlé d’idées fixes… J’ai horreur de ce terme. Vous ne trouvez pas que ce nom d’idée fixe est mal fait ?
— On pourrait dire : Monoïdéisme.
— Ce serait un malheur public.
— Bah !… Un de plus, un de moins… En tout cas, la chose existe.
— Non.
— Comment, non ?
— Non. Il n’y a point d’idées fixes. C’est autre chose qui existe, et qui mérite un autre nom. Je vous jure que ce nom d’idée fixe est mal fait.
— Le nom importe peu. La chose existe. Et vous la connaissez aussi bien que moi… Il y a une constante et une intensité pathologiques des idées. Voilà le fait. Rien de plus positif, n’est-ce pas ? Et le nom me semble excellent.
— Tout à fait impropre. Et je vous dis pourquoi.
— Allez ! Mais vous y êtes en plein, mon cher ami, dans « l’idée fixe » !…
— Je vous dis que je vous dis pourquoi.
— Et pourquoi ?
— C’est qu’une idée ne peut pas être fixe. Voilà tout. C’est tout.
— C’est peu. Que faites-vous alors de tous ces déments, quasi-déments, persécutés, inventeurs, fanatiques, que nous observons, classons et… isolons tous les jours ?… Et encore, ce sont là les cas énormes, dangereux, définitifs… Mais les rues (et même les roches) sont pleines d’idées fixes…
— Frusfes et ambulatoires !…
— Ne vous moquez pas de moi. D’ailleurs — vous avez raison : il n’y a rien de plus ambulatoire qu’une idée fixe… Je voudrais bien savoir ce que vous faisiez dans les rochers, à sauter, à monter, à descendre ?…
— Je défaisais de l’idée fixe, peut-être ?
— Vous m’en avez tout l’air.
— Enfin, voulez-vous de mon objettion, ou non ?
— Allez… Exhibez votre théorie.
— Mais je ne fais pas de théorie ! Je n’invente rien. Je constate ce que tout le monde peut constater. C’est qu’une idée ne peut pas être fixe. Peut être fixe (si quelque chose peut l’être) ce qui n’est pas idée. Une idée estun changement, — ou plutôt, un mode de changement, — et même le mode le plus discontinu du changement… Tenez. Point de théorie ! Essayez un peu de fixer une idée… Je vais chronométrer… Mais c’est inutile ! Une idée est un moyen, ou un signal de… transformation, — qui agit plus ou moins sur l’ensemble de l’être. Mais rien ne dure dans l’esprit. Je vous défie d’y arrêter quoi que ce soit. Tout y est transitif… Mais presque tout y est renouvelable.
— Transformation ? Et de quoi s’il vous plaît ?
— Ah… vous m’embarrassez… Attendez.
— J’attends.
— Attendez que j’aie trouvé… C’est-à-dire que j’aie atteint un certain point…
— Un « seuil » ? Vous aurez sonné à la porte, et vous attendez !
— Oui : un certain point de transformation. Mon hésitation, à ce point, se changera en réponse, — en lueur, — en événement… Une certaine… tension se changera en acte. En parole, en phrase…
— Et vous dites que vous ne faites point de théories !…
— Voyons, docteur, je suppose que vous soyez fortement préoccupé, — un ennui, une affaire grave, une grosse décision à prendre, un souvenir cuisant, un soupçon…
— Merci. Je vous en prie… Inutile d’insister.
— Bon. Que se passe-t-il en vous ?
— En moi ? Il se passe que je cultive une idée fixe, mon cher…
— Mais pas du tout… Il se passe que cette idée qui vous préoccupe prend une valeur singulière, — qui n’est pas fixité. Mais pas du tout !… Je trouve au contraire, qu’elle emprunte (notez ce mot) des propriétés toutes nouvelles, toutes différentes. Elle acquiert, — ou reçoit, — d’abord, la propriété de reparaître plus souvent qu’à son tour…
— C’est enfantin.
— C’est capital. En langage plus digne, on pourrait dire que la probabilité de son retour à la conscience est modifiée… Accrue, — jusqu’à devenir excessive. Votre « idée fixe » n’est qu’une idée… favorisée, — pipée… Elle gagne neuf fois sur dix à la roulette…
— Maintenant vous me traitez de roulette parce que je suis préoccupé !… Mon ami, je vais vous faire enfermer !…
— Encore un instant, Monsieur le bourreau… Je vous disais que cette idée prend le tour des autres. Ceci veut dire que tout en provoque le retour. Tout lui est bon pour revenir en scène.
— C’est la vedette…
— Oui, et qui prend aussitôt le premier rôle. Elle offusque aussitôt tout le reste. Tout incident la ramène ; toute sensation lui est bonne pour reparaître avec tout son cortège… Tout se passe comme si tous les autres événements, — sensations, idées, etc… étaient des écarts, — des infractions…
— A quoi ?
— A ce transitif, qui me semble caractéristique de l’esprit…
— Vous voyez l’esprit comme une mouche qui vole par-ci, par-là…. se pose et repart…
— Oui. Pas tout à fait. Mais l’instabilité, — la discontinuité, — l’irrégularité de la mouche représentent bien…
— L’esprit d’un idiot.
— L’état ordinaire du nôtre. Ordinaire n’est pas le mot. L’état de… non-attention, qui est évidemment le plus fréquent.
— Cet état n’est pas très facile à définir.
— Ce n’est pas impossible. C’est un état dans lequel tout peut se substituer à tout. La suite de la vie psychique, si on l’enregistrait, montrerait un désordre, une incohérence… parfaite. Si vous me permettiez de dépasser un peu mes crédits…
— Je vous permets un petit chèque sans provision.
— Je dirais que dans cet état les images ou formules qui se succèdent n’ont entre elles qu’une liaison… purement… linéaire… Elles n’ont entre elles qu’une seule relation, qui est de se succéder ou substituer. Mais si une connexion plus riche tend à se produire entre ces termes, alors il faut changer d’état… et nous entrons dans le monde de l’attention.
— Vous n’êtes pas trop clair.
— Voyons… penser à… quoi que ce soit, n’est-ce point spécialiser quelque chose, — organe, fonction ou système, peu importe… — qui est capable de penser à… quoi que ce soit ? N’est-ce pas restreindre quelque chose qui est en soi plus générale que tout objet possible de pensée, — qui est libre entre deux engagements…
— Comme le ténor du Casino…
— Comme l’œil, — entre deux états d’accommodation.
— Ah ! Ceci est plus clair.
— Eh bien, je crois, je sens, je prétends que ce système, ou cette fonction, a une tendance invincible à reprendre sa liberté…
— Oh !… Oh !…
— Sa liberté, — qui est de produire, ou de subir, autre chose. Autre chose est la loi, la normale… Et cette « autre chose », cette expression du changement exigé par la vie de l’esprit, c’est… l’idée… La nature de l’idée est d’intervenir…
— Fichtre !…
— Oui. L’idée au sens… fonctionnel, — l’idée-événement, — manifestation de l’instabilité essentielle et organisée de notre… présence mentale. Voyons, — observez-vous !… Pouvez-vous fixer une idée ? — Vous ne pouvez penser que par modifications. Si une idée durait telle quelle, — ce ne serait plus une « idée ».
— Et qu’est-ce qu’elle serait ?
— Ma foi, je n’en sais rien. C’est inconcevable. Ce serait un objet… Une douleur, peut-être ?… Et encore, la douleur la plus constante présente des variations d’intensité, presse plus ou moins sur la conscience… Réciproquement, toute pensée qui dure un peu plus qu’il ne faut, se fait sentir… Sentir, — comme un écart. Un écart à quoi ? Elle se fait pénible, — sensation. On songe à une résistance introduite, et qui transformerait en un fait de l’ordre sensible ce qui est empêché de suivre son cours dans l’ordre des… idées… Vous avez donc une sensation de peine qui altère, brouille, absorbe bientôt votre pensée, — comme la fixation par l’œil, la contemplation continue d’un point, fait disparaître ce point, altère la perception. Impossible de s’attarder.
— Alors, dit le Docteur, c’est ici comme dans l’effort musculaire statique : tenir à bras tendu un poids même assez faible ne dure qu’un instant.
— Exactement. Il est infiniment plus dur de maintenir que de se dépenser en actes de déplacement. La durée est hors de prix. On pourrait dire que notre système vivant répugne à la spécialisation prolongée. Il nous rappelle énergiquement à l’état de libre disponibilité… Tenez, docteur, je souffre positivement quand je vois une danseuse, sur son gros orteil montée…
— En voilà un spécialiste !… Je me figure toute la musculature de cette dame, à partir de ce gros doigt qui porte tout son corps.
— Cela doit faire une belle construction anatomo-physiologique… Léonard eût aimé imaginer et dessiner cette ballerine écorchée, en équilibre triplement instable…
— Pourquoi triplement ?
— Dame… Quant aux muscles…, quant aux nerfs, — quant à la mécanique. Trois motifs d’en finir.
— Et elle vole faire l’amour…
— Mais c’est la même chose… Instabilité…
— Le plaisir d’amour ?
— Ne dure qu’un instant… On en mourrait… Quoi de plus près d’une douleur…
— Exquise, dit le Docteur. Voilà un excellent exemple de votre théorie des écarts et de la brièveté des spécialisations.
— Merci… Je n’y avais point songé. C’est très important. Mais ce phénomène a quelque chose de… d’éblouissant, qui fait que l’on n’y songe jamais qu’en moraliste… ou en immoraliste. C’est-à-dire… ou contre les autres, ou en faveur de soi.
— Le fait est qu’il est difficile d’y penser froidement…
— Croyez-vous ?… Il paraît même que, chez bien des gens, la raison s’en mêle… Tenez, j’ai lu, il y a quelque temps, cette remarque qui me semble assez vraie : « La cause de la dépopulation est claire : c’est la présence d’esprit. Une somme d’époux prévoyants de l’avenir constitue un peuple insoucieux de l’avenir. Il faut perdre la tête ou perdre sa race. »
— C’est drôle… Qui a écrit cela ?
— Un auteur peu lisible… Je ne sais plus son nom. C’est un hermétique…
— Cette fois, je le trouve assez clair. Il aura oublié d’être obscur. En tout cas, la remarque est juste. Les races doivent périr (entre autres causes) par antagonisme entre la conscience de soi et la procréation ; … entre la vie et l’esprit, — entre le calcul et… l’inspiration.
— Il fallait un danseur à Madame ; ce fut un calculateur qui l’obtint !… Et dire que les juristes prétendent : Donner et retenir ne vaut…
— Mais c’est tout l’homme !… Au fond, il ne se dégage de l’animalité que par des pouvoirs d’inhibition plus subtils, plus déliés que ceux des bêtes. Il retient, il distingue ; il joue du pour et du contre.
— Singulier animal !… A la fois capable de raisonnements minutieux, de rigueur soutenue, de doutes et de réserves, — et d’autre part, sujet aux impulsions, esclave de ses détentes… A telle heure, il est une machine à penser, à élucider, à suspendre son jugement, — une machine à n’être pas machine… Mais une heure plus tard…
— Une heure plus tard, le court-circuit… cérébro-spinal !…
— Exactement. Les plombs sautent. Je me demande si le gymnote, quand il foudroie son gibier, n’éprouve pas une sensation de cette espèce ?
— Il ne m’a pas fait ses confidences.
— Ne trouvez-vous pas, Docteur, que cette sensation… caractéristique, fulgurante, terminale…
— Et illustre, mon cher…
— Cet instant suraigu, cet acumen…
— Dites : ce choc.
— Oui, cette catastrophe enfin, est une limite, un extrême…
— Vous exagérez.
— Il est impossible d’exagérer l’importance de l’idée ou du souvenir de cet instant suprême…
— Suprême ? pourquoi Suprême ?
— Parce qu’il termine quelque chose nettement… Je voulais dire que cet instantané joue un rôle immense dans l’aventure de tout homme…
— Ceci n’est pas positivement neuf, mon ami !
— Mais je me moque du neuf ou vieux en fait d’idées !… Eh bien, n’êtes-vous pas surpris de constater que l’histoire, (qui est une vue d’ensemble de l’aventure du genre humain), ne donne pas sa place à cette obsession ? Bon souper, bon gîte, et ce reste dont nous parlons, c’est à ces trois axes que je rapporterais toute l’histoire…
— Mais, mon ami, l’histoire ne s’occupe pas des hommes ! L’histoire des livres, Fhistoire qu’on enseigne, ne s’occupe guère que des événements officiels. Elle est surtout un album d’images ; et parfois, une spéculation sur les entités… Tenez : on s’est avisé depuis peu que la grande navigation date du XIIIe siècle. Pourquoi ? Jusque-là, ni boussole, ni gouvernail. L’idée de fixer à la poupe un vantail porté par un axe et mû par une barre, vient tard. Elle permet de développer ou différencier la voilure ; on peut manœuvrer, on s’enhardit ; on attaque l’Océan ; on découvre l’Amérique, et… puisque nous parlons de l’amour…
— L’amour a bien souffert de l’invention du gouvernail.
— Vous êtes bien intelligent, dit le Docteur. L’Amérique aussitôt nous expédie un petit personnage pâle…
— De qui la descendance a fait merveille parmi nous. Il paraît que nous en sommes tous un peu hantés, et que bien des grandes choses sans lui n’auraient même été rêvées…
— Vous avez cent fois raison, dit le Docteur. Croyez bien que l’introduction de la syphilis en Europe est un fait un peu plus important que le Traité d’Utrecht.
— J’en ai peur !
— Et ils n’en soufflent mot… Les tréponèmes débarqués en Europe ont eu plus de conséquences pour l’humanité que tous les plénipotentiaires… Et savez-vous que le stégomya a radicalement supprimé toute une civilisation au Mexique ?
— Tout dépend du critérium choisi pour l’importance… Pour en revenir à l’amour…
— L’amour, dit le Docteur, c’est une drôle de mécanique. On se donne un mal… de chien pour atteindre… un seuil…
— Un ciel !… Un trait de foudre… En somme, tout ce qui vaut dans la vie est essentiellement bref.
— Essentiellement ?
— Essentiellement. C’est là le point, le mot, le nœud. On peut rêver sur cette brièveté essentielle… Intensité, brièveté, rareté.
— Egalité, Fraternité, et cœtera, dit le Docteur. Je ne vois pas du tout où vous voulez en venir.
— Moi non plus. Je tire un fil de l’écheveau que j’ai dans la tête. Tantôt c’est le sens, tantôt c’est le son qui…
— Pauvre ami…
— C’est professionnel. Vous savez bien que je travaille dans l’absurde. Ne vous étonnez pas de ces bonds que je fais sous forme de questions bizarres… Ou de formules un peu risquées… Tenez, j’allais justement vous dire une énormité.
— Je tiens bon, dit le Docteur.
— Nous parlions amour — amour physiologique…
— C’est le vrai, dit le Docteur.
— Vous avez dit que c’était un grand travail pour atteindre un seuil…
— Mais oui… Au fond, c’est comme… l’éternuement !
— Eh bien, qui sait si l’Univers…
— Oh ! Oh !…
— En admettant, bien entendu, que ce mot ait un sens… qui résiste à l’examen.
— Pourquoi pas ?
— Ou du moins, que nous pussions qualifier ce mot, le faire entrer dans une proposition…
— Mais pourquoi pas ?
— Comment voulez-vous que le Tout soit représenté par une image ou par une idée quelconque ? Le Tout ne peut avoir de figure semblable.
— Croyez-vous ?
— Je le crois… D’ailleurs, ceci n’a aucune importance pour… le moment.
— Pour moi, dit le Docteur, l’Univers, c’est quelque chose comme… une bombe d’artificier dans une Nuit de Quatorze Juillet… ou bien, un nuage, comme celui que forme une teinture, un alcoolat, dont on verse une cuillerée dans un verre d’eau.
— Peu importe, lui dis-je… Je voulais dire que l’on peut, après tout, considérer aussi bien l’Univers comme… un gigantesque travail, une gigantesque opération de transformation…
— Gigantesque est faible, dit le Docteur… Et alors vous croyez que… Il veut arriver à quelque chose ?
— Un homme ne peut rien concevoir que de… dirigé, de tendant à, ou tendant vers… Le type général de nos actes s’impose à notre pensée, pèse sur nos expressions…
— Exemple, dit le Docteur, l’un de nos plus grands actes, qui est l’acte de manger et de digérer. Nous sommes un tube à sens unique… En général !…
— Et voilà une des sources de notre idée baroque du temps… Le futur, — appétence, salivation, allumage des glandes de proche en proche… Le présent, saveur, broyage, coction, acquisition…
— Quant au passé, dit le Docteur, je vous en tiens quitte ; et revenons à l’Univers.
— En bien, cet Univers en travail n’a peut-être pour fin, — pour aiguillon secret, — que la recherche de la conscience, — et par là, — d’une certaine pensée… Suprême pensée…
— Son « idée fixe » ?
— Un seuil de l’existence du Tout.
— Je n’en sais rien, dit le Docteur. Ni vous non plus. Il y a beaucoup d’anthropomorphisme, là-dedans.
— Et que diable voulez-vous qu’il y ait ? L’Anthrope ne peut faire qu’anthropomorphisme. Et anthropopsychisme. On n’en sort pas.
— Voyons, dit le Docteur, il y a cependant des cas où nous savons exclure l’anthropomorphisme, et sa séquelle : finalisme, etc…
— Je ne demande qu’à le croire… Mais…
— Voyons, dit le Docteur… Si je dis : ma main a cinq doigts… Où trouvez-vous, dans ce constat, l’anthropomorphisme ?
— C’est immédiat… Il faut l’œil grossier d’un homme, et sa grossière jugeote pour forger cet expédient : Un et Un font Deux. Pour un être plus délié, il n’y aurait sans doute ni unités concrètes, ni choses que l’on puisse assez confondre ou assimiler entre elles pour en former des collections… Tout « concept » (comme ils disent) est expédient…
— Quel sophiste !… Enfin, anthropomorphisme ou non, la tendance du monde vers la pensée me paraît une hypothèse vaine et débile… Elle donne à la pensée une sorte de prix ou de valeur absolus.
— Notez que j’en suis fort loin.
— Parbleu… Vous ne voulez même pas d’idées fixes !…
— Certes non… Je m’en suis déjà expliqué… j’admets des idées… anormalement… favorites… Des idées… caractérisées par une fréquence anormale, des idées douées d’une excitabilité telle que toutes les autres, que les sensations et les événements, que tout ce qui n’est pas Elle, deviennent, en quelque sorte, des erreurs, des infractions…
— A quoi ?
— A quoi… Attendez… Je n’ai pas encore trouvé…
— Nous avons tout le temps. L’air est pur, la mer est… large. J’allume une cigarette. Je jouis de la première bouffée, pendant que votre écorce travaille. La parole est d’argent et le silence est d’or…
— Voilà ! Non… Ce n’eêt pas tout à fait cela ! Enfin, disons provisoirement que… cette idée… obsédante, — et non fixe, — est, — comment dire ?… Excusez-moi… Eêt omnivalente… S’accroche à tout… Ou : est accrochée par tout…
— OMNIVALENTE !… Magnifique !… Omnivalente… C’est sublime !… « Des idées Omnivalentes. » « De l’Omnivalence des idées. » « De l’Omnivalence… excito-dépressive. » Mais c’est une trouvaille !… Je vois cela tout imprimé… Quel titre !… Quel apéritif pour le lecteur !… De l’Omnivalence et du traitement des favorites anormales… De l’hyperfavoritisme omnivalent logico-résistant… Mon cher, je vous implore. Donnez-moi ce mot… Que je lui fasse un sort… Cette fois, je renonce à la peinture virtuelle et à la pêche négative, et je vais vous rédiger un de ces articles pour l’« Encéphale » qui se portera bien ! Et qui portera !… Ce sera un morceau !… Et avec ce titre !… Mais, mon bon, vous verrez dans quelque temps votre onmivalence figurer dans le Dictionnaire de l’Académie…
— De Médecine ?
— Naturellement.
— Mais sur quoi, l’article ?
— Mais, sur vous…
— Diable !…
— Continuez, je vous en supplie, Omnivalent est une de ces trouvailles…
— Tant pis. Je continue.
— Vous êtes en verve. Omnivalent est une perle.
— Je vous remercie. Perle implique mollusque.
— Eh bien, les mollusques ne passent point pour des agités. Ce sont des animaux à idées fixes. Nous restons dans le sujet.
— Docteur, vous ne faites que vous moquer de moi.
— Mais pas du tout, mon ami… Je vais vous dire : il fait superbe ; on cause ; et je ne sais rien de plus délicat ni de plus délectable que de se jouer, comme nous faisons, à la surface de…
— De quoi ?
— De tout. De nos esprits. De nos problèmes…
— De nos soucis, de nos peines… De notre histoire.
— Nager, barboter dans ce qu’on ignore, au moyen de ce que l’on sait ! C’est divin.
— L’Homme est fait pour causer. Je le crois très sérieusement.
— Alors, mon bon, les cafés furent prévus dans le plan du Cosmos ?
— Je n’ai pas vu ce plan. Il ne m’a pas été communiqué. Mais la Révolution a été faite dans les cafés.
— Encore une lacune dans l’Histoire.
— En tout cas, une énorme lacune dans l’Histoire Littéraire. Toute la Littérature Française, du XVIIe à nos jours, a été façonnée, fomentée, contrôlée par les salons et par les cafés. Mais ceci est fini…
— C’est dommage.
— Que voulez-vous… Tout le monde est comme vous. On a mal à son temps…
— On ne cause plus ?
— Peu. Mal.
— En revanche, j’espère qu’on devient plus… profond ?
— Je n’ai pas cette impression. D’ailleurs, — profond ?… J’ai grand’peur qu’il n’y ait de grandes illusions dans les tentatives que nous faisons pour nous creuser… Les uns croient pénétrer dans les couches primaires de leur existence… Ils y cherchent généralement des fossiles obscènes.
— Ils ne les chercheraient pas s’ils ne les avaient pas déjà trouvés.
— Bien entendu. Les autres imaginent qu’ils approchent ainsi de… ce qu’ils sont, au prix d’une contention et d’une sorte de… négation extérieure très pénible… Ils ne voient pas qu’ils ne font que s’infliger une déformation particulière… Ils essaient d’accommoder la sensibilité de leur conscience à je ne sais quelle vision retournée, — à des choses en deçà… En somme, il y a peut-être des profondeurs accessibles, (mais ce que l’on y trouve ne vaut guère la peine d’y descendre), et des profondeurs insondables… Si même on y pouvait se risquer et y apercevoir quelque chose, on ne comprendrait rien à ce qu’on y trouverait.
— Quant à moi, je suis simpliste. Si je m’observe, je trouve… qu’il y a des choses que l’on peut dire aux autres ; et d’autres, qu’on ne peut dire qu’à soi-même… Et d’autres, qu’on ne peut même pas se dire à soi-même. Il y a quelques saletés, évidentes, — et d’ailleurs universelles… Cela n’a donc pas un immense intérêt. Et il y a encore des choses… qui semblent puissantes, indistinctes…
— Tout à fait d’accord. Des choses qui ne ressemblent à rien… J’entrevois ici la vie des viscères…
— Halte. Défense d’entrer. Danger de mort… Restons à la surface… A propos de surface, est-il exact que vous ayez dit ou écrit ceci : Ce qu’il y a de plus profond dans l’homme, c’est la peau ?
— C’est vrai.
— Qu’entendiez-vous par là ?
— C’est simplicissime… Un jour, agacé que j’étais par ces mots de profond et de profondeur…
— Que nous venons d’employer à notre aise… Écoutez : je constate que vous manifestez une sensibilité exagérée à l’endroit des mots. Vous vous cabrez à chaque instant. Ce sont des expédients, que diable !… La vie n’a pas le temps d’attendre la rigueur. On se débrouille. Napoléon disait qu’à la guerre, on s’engage de partout, et puis l’on voit…
— Oh ! sur la guerre, il en a dit de toutes les couleurs… D’ailleurs, tous ceux qui ont pratiqué quelque chose, quand ils veulent exprimer ou transmettre leur expérience… Règle générale, ils émettent les préceptes les plus contradictoires… Vous en trouverez jusque dans l’Évangile…
— J’avoue qu’en médecine même…
— Même dans Hippocrate… Essayez de combiner Principiis obsta, avec : Quieta non movere…
— On fait ce qu’on peut. Mais j’en reviens à vous. Vous butez à chaque mot… On ne peut pas parlér tranquillement avec vous. On verse à chaque instant. Vous arrivez à ne plus pouvoir causer avec vous-même. Comment diable pouvez-vous parvenir à former la moindre pensée, dans ces conditions ? Je me le demande !
— Mon cher docteur, j’aime mieux n’arriver à rien consciemment, que de n’arriver à rien… sans m’en douter… Donc, j’étais agacé. Profond et profondeur m’exaspéraient.
— Je parie que vous aviez lu quelque article sur Pascal.
— Je ne tiens pas ce pari. Pas plus que celui de Pascal…
— Et alors ?
— Alors ?… Il m’est souvenu de ce qu’on trouve dans les livres de médecine au sujet du développement de l’embryon. Un beau jour, il se fait un repli, un sillon dans l’enveloppe externe…
— L’ectoderme. Et cela se ferme…
— Hélas !… Tout notre malheur vient de là… Chorda dorsalis ! Et puis, moelle, cerveau, tout ce qu’il faut pour sentir, pâtir, penser…, être profond : Tout vient de là…
— Et alors ?
— Eh bien, ce sont des inventions de la peau !… Nous avons beau creuser, docteur, nous sommes… ectoderme.
— Oui, mais… il y a des prolongements.
— Nous poussons jusque dans les viscères… Mais, de ce côté, nous n’avons pas d’appareils très perfectionnés. Rien qui ressemble aux combinaisons de mécanismes, à l’étalement de sensations qui se trouvent dans l’oreille et dans l’œil. Tout est grossier. Brutal. Cela ne sait guère dire que : Bon, ou mauvais.
— Généralement : mauvais.
— Mais rien de plus puissant, n’est-ce pas ?… Il y a là quelques gros tyrans qui agissent sans s’expliquer… La vie serait supportable sans les viscères !
— Vous voulez me réduire à la mendicité !
— Bref, la poussée de la sensibilité est fort inégale, ses moyens bien différents selon qu’elle s’épanouit vers… l’extérieur, ou qu’elle plonge dans les masses…
— Laborieuses ! Je suis sûr que vous digérez capricieusement, et que nous avons le foie un peu gros…
— Je n’en doute pas. Et c’est pourquoi je complète ma formule : Ce qu’il y a de plus profond dans l’homme, c’est la peau, — en tant qu’il se connaît. Mais ce qu’il y a de… vraiment profond dans l’homme, en tant qu’il s’ignore… c’est le foie… Et choses semblables… Vagues ou… sympathiques !
— C’est une formule de vagotonie !… Vous en inventez des histoires !…
— Tenez, voici une histoire de foie… nerveux ! Comment expliquez-vous que recevant, un beau matin, une lettre, une lettre… foudroyante, — mais qui demandait cependant quelque attention pour en saisir toute la portée, — à peine ouverte, et vue plutôt que lue, j’ai ressenti l’affreuse sensation d’un coup de couteau dans le foie ?
— Mais je n’explique pas. Ce n’est pas qu’on ne puisse bâtir une phrase momentanément satisfaisante, — palliative…
— Et comment expliquer qu’une idée, un sujet de préoccupation pénible, qui se trouve actuellement écarté, absent, dissimulé entièrement à l’esprit par quelque autre objet d’attention dont on se croit tout occupé, vous soit brusquement, brutalement rappelé, non par une « association d’idées », — comme on dit, — mais par un pincement subit dans la région du cœur ?
— Profondeur, profondeur…
— Attendez. Nous avons ergoté tantôt sur l’idée fixe.
— Et nous n’avons pas fini. Je m’en doute.
— J’ai chicané…
— Je vous le concède.
— Mais permettez que je critique une autre expression, — encore plus répandue.
— Je vois que vous êtes en forme. Vous devez être bien fatigué.
— Tant pis. Et vous ?
— Moi ?… Je vous écoute.
— Je chicane encore ?… On parle souvent d’idées tristes, — plus souvent encore que d’idées fixes. On parle d’idées noires…
— Vous allez démolir aussi les idées tristes ! Guérison radicale des mélancoliques…
— Hélas ! non… Je dis seulement qu’une idée ne peut pas être triste. La même idée qui accable Pierre, laisse Jacques insensible. Quant à la tristesse dont Jacques. est capable, elle se trouvera en lui un prétexte, une « cause », un visage…
— Tout ceci me paraît aventuré…
— Ce n’est pourtant pas neuf…
— C’est spécieux.
— Les anciens avaient entrevu ces choses-là. Les tempéraments…
— Oh ! Les anciens !…
— Les anciens tâtonnaient comme nous. Ils tâtonnaient dans l’expérience immédiate, comme nous faisons dans le champ du microscope.
— C’est un champ bigrement fertile.
— Oui. Mais j’ai l’impression qu’il nous produit énormément plus de problèmes qu’il ne nous livre de solutions. C’est là, d’ailleurs, le destin des recherches dont le moyen est le changement d’ordre de grandeur. On s’y engage avec un espoir curieusement… contradictoire…
— Contradictoire ?
— Mais oui… On espère trouver du nouveau…
— Bien entendu.
— Et ceci arrive. Mais on espère que ce nouveau ressemblera assez à ce que nous connaissons déjà pour que nous puissions le comprendre. Et ceci n’arrive pas toujours… Au contraire. Plus on descend dans la petitesse, moins on comprend. Il y a des physiciens qui ont poussé si loin l’analyse fine des choses qu’ils se sont perdus dans un monde où la vieille Causalité elle-même ne les suivait plus… Et que faire, dans un ordre de grandeur où il ne peut plus être question d’images ?… Si les choses ont un fond, ce fond des choses ne ressemble à rien… La similitude s’évanouit… La profondeur est insignifiante. Mais comme elle est curieuse, cette poursuite, dans l’extrême division, de la clef des problèmes de notre ordre !…
— N’empêche que le microscope nous rend d’immenses services…
— Je parle en amateur.
— Il me semble que vous raffolez de tout ce qui ne vous regarde pas ?
— Que faire ? — Je suis Homme. C’est-à-dire que je fais des choses inutiles.
— Observez-vous quelquefois les animaux, Docteur ?
— Beaucoup moins que les individus de notre espèce.
— Moi, je les regarde assez souvent. Et savez-vous ce que j’ai cru remarquer ?
— J’ai cru remarquer… Et ceci, tout à coup, nous ramène à votre mal. Au mal de l’activité.
— J’ai remarqué… D’ailleurs, j’ai fait les mêmes remarques sur les enfants. Ces êtres-là, mon cher Docteur, n’ont pas le mal de l’activité.
— Qu’est-ce que vous me contez là !… Mais quels enfants observez-vous donc ? Les petits qui se portent bien sont des agités, des diables. Allez donc les faire tenir tranquilles !… Ah les monstres !… S’ils voient un robinet, il faut qu’ils le tournent ; une sonnette, il faut qu’ils la tirent. A défaut de sonnette ils tirent la langue ! Ils font jouer, manœuvrer, fonctionner à tort et à travers tout ce qui s’y prête. Ils font diantrement tout ce qu’ils peuvent de tout ce qui est à leur portée ; et avant tout, de leurs quatre membres, — sans compter les grimaces et les hurlements… Et ils en font autant aux malheureux animaux… Ils déchirent, brisent, construisent ! Pleurent, faute de mieux… On dirait vraiment que tous les objets ne leur sont perceptibles que dans la mesure où ils peuvent agir sur eux ou par eux, et de n’importe quelle manière : bref, sans autre but que l’acte même… Si ce n’est pas là une forme aiguë du mal de l’activité !…
— Mais non… Il ne s’agit que de s’entendre. Cette activité-là n’est un mal que pour les parents, les pendules, les beaux livres illustrés, — et le philosophe de l’étage au-dessus. Elle est un bien pour eux. Et vous le savez beaucoup mieux que moi. Et c’est précisément pourquoi je dis que ni les enfants ni les bêtes ne peuvent rien faire d’inutile. Ils en sont tout à fait incapables…
— Mais tout dépend de ce que vous appelez utile ou inutile… Tout est là.
— Ici, docteur, je vais un peu tricher.
— J’ouvre l’œil.
— Je triche : j’appelle inutile — (pour quelqu’un) — l’acte ou la chose dont il ne se sent pas le besoin immédiat. Consentez à ceci. Si vous y consentez, vous concevez tout de suite que l’enfant puisse prêter une attention extrême à quelque jeu, et se défendre de la moindre application quand on veut le mettre à l’étude. Il ne se sent aucun besoin d’apprendre à lire…
— Moi, si. J’ai pleuré pour qu’on m’y mette !
— Il a le plus pressant besoin de faire connaissance avec tous les mouvements possibles de son corps, avec ses forces, avec les objets qui l’entourent… Il est à l’état croissant. Il faut qu’il dépense pour croître…
— Eh bien, mon ami, quant à moi, j’ai fort peu joué dans mon enfance. Les jeux m’ennuyaient alors, comme font aujourd’hui les plaisirs. J’entends les plaisirs ès qualités, les amusements qui se prétendent tels.
— Alors, le théâtre ?
— Jamais. Je dors.
— Le cinéma ?
— M’exaspère. C’est le faux par le vrai…
— Bon. Les voyages ?
— Me fatiguent. L’obligation de voir !… Oh, les musées !
— La lecture ?
— Les romans me sont insupportables… Croyez-vous qu’un homme qui fait depuis vingt ans le métier que j’exerce peut lire un roman… Je ne fais que traverser des existences, et des intérieurs, et des histoires…
— Et… la poésie ?
— Regardez-moi bien.
— Je vois. Je n’insiste pas. Vous êtes le plus courtois des hommes.
— Et j’ajoute : Je la trouve où on ne la trouve pas et je ne la trouve pas où on la trouve.
— Ceci est plus roide.
— Je vous dis tout carrément mon opinion.
— Il vous reste du moins la pêche et la peinture.
— Cela se voit. En résumé, dès que je me sens assigner une heure, un lieu, une attitude de corps ou d’esprit, aux fins de divertissement, — tout mon individu proteste : il bâille, il fuit… Je me mets à penser à mes affaires, à mes malades, à mon métier, à n’importe quoi…
— Ce qui est parfaitement inutile. Au lieu de vous livrer à l’acte utile de vous distraire, délasser, détendre… etc… etc… vous sécrètez du lendemain, ce qui ne répond à aucun besoin, et voilà notre mal de l’activité fort bien décrit. Savez-vous, docteur, que Napoléon en a donné une merveilleuse formule ?
— Encore Napoléon ?
— Quelquefois. D’ailleurs, il est le modèle de l’homme moderne, — de l’homme qui a perdu le temps. Faute de savoir perdre le sien.
— Et qu’est-ce qu’il a dit, Napoléon ?
— Il a écrit, un jour, dans une lettre : Je ne vis jamais que dans deux ans. Le présent n’existait pas pour cet homme-là.
— Quel être !
— Quels neurones !… Je me le résume ainsi : II concevait l’ensemble et le détail et il dormait quand il voulait.
— Oui, mais quel vilain estomac !… Et quant à l’amour…
— Oui, mais quelle tête !… Qu’est-ce que vous choisiriez, Docteur ?
— C’est bien embarrassant.
— Certes…
— Après tout, il s’agit de savoir ce qui donne la sensation de vivre davantage, — ou la présence extrême de… l’instant, ou la présence extrême… du possible ?
— Celle-ci est plus rare que celle-là. Et l’orgueil qui l’accompagne n’est pas négligeable.
— Sans doute. Mais quand on a vu, dans les asiles, suffisamment d’empereurs, de papes et de milliardaires, on est assez refroidi quant aux grandeurs de ce monde… même intellectuelles, — car il y a aussi nombre de poètes, de savants, d’inventeurs…
— Mais que ferait-on sans l’orgueil ?
— On ferait tranquillement son métier… D’ailleurs, on peut concevoir qu’il y a un orgueil physiologique. Ce serait l’espèce d’euphorie consécutive à un acte bien accompli.
— Un applaudissement… viscéral à une belle comédie jouée par les centres et réfléchie sur eux… Le fait est que, dans ces cas-là, il arrive qu’au lieu de fatigué, on se sente plus fort après l’achèvement… Parfois plus léger, plus dispos. Un orateur me disait qu’après un discours, pas trop long, et acclamé, il se trouvait excité à le recommencer, certain de le faire bien meilleur encore…
— Et cette fois on l’aurait sifflé !… Il n’y a rien de plus obscur que tous ces rapports de l’organisme et de l’intellect. Le rôle de la physiologie, des conditions constantes de la vie, celui du hasard, celui des circonstances, de l’adaptation, etc., etc… tous ces facteurs essentiellement étrangers les uns aux autres et qui se composent comme ils peuvent… c’est un maquis inextricable. Notez que le domaine de l’esprit est un domaine de « valeurs » ; c’est l’évaluation qui est la grande affaire du système qui pense. Eh bien, le même événement mental, qui, physiologiquement, est, ou devrait être, assimilable à un déchet, qui est un produit de fatigue, d’épuisement local, un hasard, une réponse locale comparable à un lapsus linguœ, peut d’autre part, prendre une valeur… littéraire, par exemple…