Acadissima
Première partie UNE ENFANCE ACADIENNE
Première partie
UNE ENFANCE ACADIENNE
OceanofPDF.com
Novembre 1915, Jeanne !
— J eanne, si tu dois partir, va… Jean-Baptiste était penché sur le visage de sa mère. Elle n’avait
pas ouvert les yeux.
À 17 ans, il s’estimait trop jeune pour se retrouver seul, mais on lui
avait affirmé, à d’autres occasions, qu’il ne servait à rien de tenter de retenir
les âmes en partance. Alors, il la laissait se libérer de son agonie.
Elle était couchée dans son lit, un misérable matelas rembourré de paille
et de vêtements en lambeaux, ces habits que l’on n’avait pu raccommoder
ni recoudre, car ils étaient trop usés. Le fils avait délicatement posé sur sa
mère la couverture la plus épaisse de la maison. Il faisait froid dans la
maison, même si celle-ci était bien chauffée. Le froid s’introduisait partout,
on le sentait sur les pieds, il glaçait les épaules et les reins. Le jeune n’allait
pas économiser le bois, le poêle ronflait. Par la fenêtre, dans le déclin du
jour, Jean-Baptiste voyait le vent courir sur l’océan.
Bientôt, la nuit tomberait sur la baie.
Les Beausoleil habitaient loin de l’église, loin du magasin général, loin
des autres, loin de l’école, loin de Piligan, ils habitaient à Fond-des-
Brisants, en Acadie de la mer.
Le père avait bâti la maison sur une terre en friche qu’il avait acquise
pour une somme modeste, selon les uns, pour une fortune, selon les autres.
Sur ce grand lot, il y avait plus de roches que de blés. Ici, tout se courbait
sous le vent de la mer, les arbres comme les gens. En plus, il fallait s’incliner devant les autres, car lorsque l’on vient de Fond-des-Brisants, on
a beau avoir une superbe vue, quand on n’a pas un sou, on n’a rien et on
n’est rien.
Le père n’avait pas voulu s’abaisser devant les plus puissants, et la
mère, comme le fils, semblaient puiser dans ces champs de misère, ces
boisés éventés, ces chemins pierreux, ces vents fous, une fierté, un orgueil,
diraient certains, qui les isolaient encore plus de la société.
La mère respirait faiblement. Le vent encerclait la maison.
La silhouette de Jeanne se creusait, son profil devenait de plus en plus
osseux à mesure que l’obscurité remplissait la pièce. Il faisait nuit très tôt.
Cette année-là, la neige était arrivée dès la mi-octobre. De grands froids
avaient suivi, tels ceux que l’on endure habituellement en février. Certains
jours, un ciel nordique déployait sur la baie un horizon d’un bleu infini. Les
rives de la baie commençaient à se figer. Les rochers se couvraient de glace.
Parfois, un couple de canards naviguait en eau encore libre, il attendait
peut-être des vents porteurs pour s’envoler vers des cieux plus cléments.
La mère avait beaucoup maigri durant les derniers mois. Elle avait
continué à travailler, mais au fil du temps, Jeanne avait abandonné les
tâches et les corvées à son fils Jean-Baptiste. C’est lui qui s’occupait de sa
mère. Il n’y avait personne d’autre dans les environs.
Du père, Alcide Beausoleil, il ne restait que des souvenirs, une
photographie jaunie, accrochée à un mur. Le père et la mère en « beaux
habits » regardaient devant sans un sourire, comme la vie devant eux,
comme la vie tout autour. Si le village de Piligan – mot qui veut dire
nouvelle maison, nouveau camp, en Mi’kmaq – était pauvre, eux étaient les
pauvres des pauvres.
Chaque hiver, le père travaillait dans les forêts profondes, jusque dans la
Haute-Gatineau. Un bûcheron, il vivait des mois loin de la famille et de la
baie, toutes deux tant aimées.
Alors, après des mois sans épouse, sans alcool, à trimer dur dans la
forêt, sur la route du retour, en passant par Hull, comme il était tentant de
dépenser une partie de la paye dans les tavernes où, dans l’euphorie, on
fêtait la délivrance du désert blanc et vert de la forêt ! Le père ne se joignait
pas à ses compagnons de labeur. Son argent avait été déposé dans une
banque, tout était réservé à la famille. « Sobriété pour cause de pauvreté »,
disait-il.
Puis, un automne, le père ne partit point travailler au chantier. Alcide
avait du mal à marcher. Au chantier, l’hiver précédent, il avait évité de
justesse un arbre que l’on abattait ; dans sa chute, une branche l’avait
durement meurtri à la hanche. L’été suivant, il avait beaucoup ralenti. Son
souffle s’en allait.
Était-ce le tabac de son éternelle pipe ? Était-ce le vent qui s’introduisait
dans la maison pourtant bien isolée ? Était-ce le frimas de la mer lors des
longues journées à s’échiner au large sur les petits bateaux de pêche ?
Alcide s’était éteint sur sa chaise berçante un matin d’automne.
Plus jamais on ne le revit sur le quai, prêt pour l’embauche; plus jamais
on ne le vit partir pour les forêts du Nord ou de l’Ouest.
Ce matin-là, devant le corps immobile de son père, Jean-Baptiste ne
pouvait comprendre comment un tel géant avait pu être ainsi fauché.
La vie avait repris. Elle était encore plus pauvre qu’avant pour les
Beausoleil. Jean-Baptiste n’avait pas eu la possibilité de poursuivre ses
études.
Il savait lire et compter. C’était en 1913, il avait quinze ans, il devenait
l’homme de la famille. Il appuyait sa mère dans toutes les tâches. Jamais le
travail ne cessait. De l’aube à tard après le couchant, il y avait tant à faire
pour survivre.
Les journées de la fin de l’hiver et avant le début du printemps étaient
celles de la faim. Le carême s’imposait, non par ferveur religieuse ou
obéissance aux coutumes, mais tout simplement par manque de nourriture.
Les patates de la chambre froide, on les avait mangées ; des choux,
navets, carottes, il ne restait presque plus rien.
La terre était rocheuse ; beaucoup de gens, malgré leur courage et leur
ardeur, demeuraient pauvres. Eux, ils étaient les pauvres de Fond-des-
Brisants.
Alors, la Mère – c’est ainsi qu’ils appelaient Jeanne –, marchait des
milles et des milles pour trouver où l’on voudrait d’elle pour saler et
préparer le poisson pour des pêcheurs à peine moins pauvres qu’elle, à faire
du ménage chez des gens aisés. Mais elle n’était pas la seule femme de
Piligan à chercher de l’ouvrage. Le souper était de plus en plus sommaire,
le brouet de plus en plus liquide. Au moins, on avait du bois, la terre en
fournissait suffisamment. Jean-Baptiste bûchait comme son père le lui avait montré. Il cordait le tout près de la maison, non seulement cela abritait des
vents, mais il avait moins à marcher l’hiver.
Jean-Baptiste était jeune, charpenté. Il trouvait parfois à s’embaucher
chez des gens qui coupaient des arbres pour leurs besoins ou chez les
pêcheurs qui effectuaient des radoubs sur leur embarcation. Jusqu’à
l’automne, on appréciait son aide sur les bateaux de pêche. Il aimait la mer,
tout comme ses parents qui avaient choisi cet emplacement éloigné : « On
est pauvres, mais on a la vue ! », ironisait Alcide en admirant le panorama.
Si, depuis la cuisine, on devinait un peu le paysage marin, malgré la
petitesse des fenêtres, sur la galerie, c’était l’horizon immense qui se
déployait bien au-delà de la baie.
« De l’air, on en a, et pis il est pur, à part de çà ! »
Et le père ajoutait que c’était mieux qu’en ville, à Moncton, Montréal
ou Halifax où nul de la maisonnée n’avait été.
De la mer, Jean-Baptiste ne se lassait jamais. Pourtant, il la savait
parfois mauvaise, avaleuse d’hommes et même de bateaux.
Des tempêtes, il en avait subi quelques-unes, et de simple pêcheur,
employé occasionnel qu’il était, il avait plus d’une fois vu des marins
aguerris implorer la Vierge, Stella Maris, ou l’Étoile de la Mer, pour les
protéger et les conduire dans n’importe quel port.
C’est ce paysage enfoui dans la nuit glauque et froide que Jean-Baptiste
observait par la fenêtre.
Il se retourna, la bougie vacillait, découpant plus amplement le visage
émacié de Jeanne. On aurait dit qu’elle bougeait, que ses lèvres vibraient.
Son ombre se projetait sur les lattes de bois du mur.
Jean-Baptiste se souvenait très bien d’avoir aidé son père à poser ce
revêtement de petites planches que le père avait taillé dans du bois laissé à
sécher durant des mois.
« On sera comme chez les riches, Ti-Gars ! »
C’était il y a quelques années.
Jean-Baptiste ouvrit le poêle et il ajouta du bois.
Il pompa de l’eau.
« Une pompe intérieure, Ti-Gars, on sera gras dur ! »
Le père avait creusé le puits, installé la pompe et, tout au long de
l’année, ils avaient de l’eau pure.
« Bonne en plus, Ti-Gars. Pas du poison, comme dans les grandes villes.
»
Jean-Baptiste approcha la cruche près du lit de Jeanne. Il lui tendit une
timbale d’eau fraîche.
Les lèvres de la mère s’entrouvrirent, Jeanne absorba lentement un peu
d’eau.
C’était un bref moment de réconfort pour Jean-Baptiste. Sa mère buvait
comme si c’était le calice que le prêtre présentait à ses lèvres durant la
messe.
Il y avait non seulement quelque chose de religieux dans ce geste, mais
aussi une communion avec son fils.
« La bonne équipe ! On formera une bonne équipe ! » avait-elle confié à
son fils, alors que tous deux avaient été accablés par la mort du père.
« Une équipe ? Maman, on est rien que deux ! »
« Deux êtres courageux, c’est mieux qu’un tas de fainéants ! »
Elle était belle, Jeanne. Des cheveux d’or qui brillaient au soleil de la
mer. Des joues rouges en hiver, telles deux fraîches pommes d’automne, et
brunes en été, comme celles d’une Mi’kmaw1 dont elle avait sûrement
hérité un peu de sang; le père aussi, d’ailleurs.
Son époux Alcide était trapu, robuste, carré d’épaule, toujours vêtu des
mêmes pantalons, sauf pour aller à l’église, à pied au début, avant qu’ils
aient Champion, le cheval de la famille.
En été, on voyait souvent Alcide remonter ses bretelles. Le père était
bien chaussé, avec de solides bottes, celles qu’il portait au chantier, et ici,
même par les grosses chaleurs. Heureusement, dans la baie, une brise venait
fréquemment rafraîchir la maison au fort de l’été.
En ce moment, la mère buvait doucement l’eau de la timbale que lui
tendait Jean-Baptiste.
L’eau était froide, pas gelée. Le père avait raison, cette eau était pure,
saine, comme tout ce qui se trouvait dans la maison.
Le vent chahutait les vagues. Jean-Baptiste ne les voyait pas, il les
entendait. Les arbres étaient secoués, cela sentait la neige.
Sur la galerie, la chaise du père se berçait toute seule. Comme si le père
était encore là, en train d’écouter le vent, la pipe fumante. Il faudrait rentrer
la chaise. Jeanne avait l’habitude de s’y asseoir lorsqu’elle attendait Jean-Baptiste à son retour de l’école. Elle le distinguait au loin, en bas de la côte.
Dès qu’il la voyait, il courait vers elle. Il avait tant de faits à raconter, à
propos de tous, la maîtresse d’école, les enfants du village et tout ce qu’il
avait appris. Dommage, se disait-elle, il ne pourra continuer l’année
prochaine, nous n’avons pas d’argent. Il est grand, il est vaillant, il pourra
travailler chez un agriculteur qui a besoin de bras.
Jean-Baptiste apercevait la maison là-haut sur la colline, pas trop loin de
la route de terre si peu fréquentée. Jean-Baptiste marchait au milieu de la
chaussée. Parfois, il croisait une charrette. Rarement les saluait-on. Eux, ils
étaient les pauvres. Il n’y avait rien à attendre d’eux.
S’ils étaient plus pauvres que les autres, c’est qu’ils l’avaient voulu.
Avec du travail, on se sort toujours de la misère. Merci, mon Dieu ! Jean-
Baptiste se hâtait vers la maison. Des vêtements alignés sur la corde à linge
flottaient dans le vent marin.
Jean-Baptiste courait, sa mère le saluait. En ce temps-là, elle avait des
cheveux blonds, le teint hâlé, elle portait des robes amples. Souriante, elle
agitait les bras, son fils se dirigeait vers elle.
« Il ne faudrait pas que Jeanne meure », se disait-il alors, « cette maison
serait trop vide sans elle ».
Il la voyait à cet instant sur le parvis de la mort, allongée, le souffle
court, les traits pâles sous la lueur de la bougie.
Dehors, le vent hurlait. Il ne ferait pas bon être en mer en ce moment.
Jeanne comprenait-elle ce qui se passait ? Était-elle trop avancée sur la
route sans retour ?
Le souffle du père s’était arrêté net, le cœur s’était brisé en un instant.
Ils n’avaient pas eu le temps de se dire adieu.
Avant-hier, quand sa mère avait commencé à se sentir faible, et qu’elle
s’était mise au lit, ce que jamais elle ne faisait durant le jour, il avait couru
au village pour demander de l’aide. Il était revenu ensuite, toujours en
courant, de peur que sa mère ne meure durant son absence.
Le docteur Grandmaison était arrivé quelques heures plus tard.
C’était par un temps de neige mouillée et de vent mauvais. La carriole
sur patins du docteur attendait dehors, le cheval était trempé. Et quelle tête
il avait faite, le docteur, en entrant dans la maison ! Un vent coulis glaçait la
pièce. Il n’y avait que des petites fenêtres, tout était sombre. Pourtant, Jean-Baptiste avait allumé deux bougies, il n’allait pas économiser pour une
visite pareille, et il alimentait le poêle constamment.
Il n’y avait même pas une lampe à huile, c’était incroyable ! Voilà ce
qu’exprimaient les yeux de l’homme en noir. Il ôta son chapeau de fourrure.
Il se pencha sur le lit.
Les yeux mi-clos, Jeanne le reconnaissait-elle ? Aussitôt, les yeux de
Jeanne se tournèrent vers un monde intérieur, inaccessible. Entendait-elle ?
Le docteur prenait son pouls.
Jean-Baptiste cherchait à lire sur le visage du docteur. Rien, celui-ci
n’exprimait rien. C’était un homme de savoir, aussi strict que son vêtement,
aussi austère que sa silhouette maigre. Il ausculta attentivement la mère. Il
examina de nouveau ses yeux en soulevant les paupières.
Il posa quelques questions : depuis quand était-elle ainsi, depuis quand
avait-elle mangé, avait-elle utilisé le pot de chambre ? Tout cela, il le disait
à voix basse. Jean-Baptiste répondait poliment.
Le docteur se mordilla la lèvre inférieure.
— Petit, courage !
— Ma mère ?
— Plus grand-chose à faire…
Jean-Baptiste était désemparé. Il se doutait de cela, mais d’en avoir la
confirmation le minait.
— Qu’est-ce qu’elle a maman ?
— Elle arrive au terme de sa route.
Les lèvres serrées, le docteur se recula, prit son chapeau de fourrure, mit
son manteau, ses gants et, le visage plein de bonté, se tourna vers Jean-
Baptiste :
— Je ne peux rien pour elle. Continue comme cela, courage.
Le docteur observa de nouveau la cuisine, le lit de la mère, le mobilier
modeste, la pompe près de l’évier, le poêle à bois, lui aussi très modeste, la
table de bois, les chaises au fond de babiches, le crucifix, les murs un peu
noircis, la photographie défraîchie d’un couple sérieux. Le docteur cala son
chapeau, rajusta son paletot, tendit en silence la main à Jean-Baptiste et
regagna sa carriole.
Jean-Baptiste regarda le fanal qui descendait vers la route. Des
bourrasques de neige s’éparpillaient dans le vent.
Il referma la porte.
Maintenant, la maison ressemblait à un tombeau.
La vie était vraiment injuste. Voilà un couple qui s’aimait et que le
destin brisait. Un couple qui bâtissait pour l’avenir, pour son avenir à lui,
Jean-Baptiste.
Il avait envie de pleurer, pleurer de tout son corps, de tout son cœur.
À Fond-des-Brisants, là où l’amour se mariait avec l’océan, il ne
resterait plus que lui, tout allait s’effacer avec la mère qui partait.
Brutalement, tout deviendrait souvenirs. Il refusait cela, il se rebellait.
Il alla sur la galerie, il avait envie de crier, de hurler à Dieu que c’était
injuste, que la souffrance, ils ne l’avaient pas mérité, eux, les pauvres de
Fond-des-Brisants. Mais où était-il, Dieu ? Se cachait-il dans l’église,
vivait-il seulement chez les gens aisés ?
Le vent neigeux balayait la campagne, secouait les arbres, couchait les
hautes herbes sèches, sonnait le glas du monde.
Le docteur n’aura pas eu le retour facile, mais son cheval était
vigoureux, sain et alerte.
Avant de rentrer, Jean-Baptiste se souvint que son père n’avait jamais
émis une plainte. C’était comme si son corps était en fonte brute, à toute
épreuve. Mais comment Alcide avait-il pu partir si vite ? Quand le cœur
lâche, que reste-t-il ? Sa mère non plus, jamais une plainte, même durant
ces jours d’accablante épreuve. Pas une plainte ! Est-ce possible ? De quelle
force étaient-ils animés ?
Jean-Baptiste ne se plaindrait pas, mais intérieurement, il grondait
contre cette vie mal agencée, il pleurait.
1. « Mi’kmaq désigne l’ensemble du peuple alors que Mi’kmaw désigne une seule personne » : A. J.
B. JOHNSTON et Jesse FRANCIS Ni’n na L’nu : Les Mi’kmaq de l’Île-du-Prince-Édouard, Tracadie, La Grande Marée, 2014, 89 p., cité par André-Carl VACHON dans Histoire de l’Acadie – Tome 1 : 1603–1710 : de la fondation aux déportations, Tracadie, La Grande Marée, 2019, p. 14.
OceanofPDF.com