Acadissima

Jean-Louis Grosmaire · Chapitre 19 sur 67

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Acadissima

Le printemps !

 

 

E nfin survint le printemps en Acadie ! La neige fondait à vive allure sous les rayons généreux. Des ruisseaux se formaient dans les chemins. Sur les pentes exposées au soleil pointaient quelques bandes vertes. Les

oiseaux chantaient. La baie sortait de son carcan de glace.

Si ce n’avait été de la guerre, tout le monde aurait vibré à l’unisson

devant cette nature qui se libérait du long hiver.

On ne se plaignait point de l’hiver, mais ses coups de froid, ses vents

glacés, on souhaitait les reléguer dans le passé.

Jean-Baptiste avait fort à faire chez le docteur. Il aimait son travail. Il

s’accordait très bien avec Armand et Tonine. Tout allait bien de ce côté-là.

Il pouvait rentrer chez lui le soir. Il s’habituait à la maison vide, mais

accueillante. La vue de la mer et des monts le régénérait. C’est ici qu’il

souhaiterait vivre et mourir. Ceux qui le croisaient ne se doutaient

certainement pas de son tourment. Seul Donat à David était au courant.

C’est à lui que Jean-Baptiste confiait soucis et questionnements. Peut-être

parce que Donat s’était lié d’amitié avec Champion, le cheval de la famille,

ou parce que comme fossoyeur, il avait appris à jauger son monde et à

savoir ce qui est important dans la vie.

Jean-Baptiste essayait de comprendre sa relation avec Angelaine.

Lorsqu’ils avaient discuté, un soir au bout du quai, ils étaient en harmonie.

Maintenant, alors qu’il tentait de la rencontrer, il ne parvenait plus à la voir.

Puis, entre les deux, il y avait eu récemment une fin d’après-midi où il

se sentit blessé.

Jean-Baptiste était assis dans la carriole, Champion connaissait le

chemin de la maison et là, devant le magasin général, ce fut la stupeur. Elle

tenait la main de ce même jeune homme, vêtu d’un élégant complet,

chapeau brun et fins souliers vernis. Angelaine portait une robe claire. Elle

vit Jean-Baptiste, leurs yeux se croisèrent. Il allait esquisser un salut de la

main, aussitôt l’homme capta leurs regards et, serrant fortement la main

d’Angelaine, ils entrèrent dans le magasin général.

Champion n’avait pas ralenti le pas. Le couple disparut dans le magasin.

Devant Jean-Baptiste, la tête de Champion oscillait au rythme du trot.

C’est dans un lourd brouillard de chagrin que Jean-Baptiste sortit du

village. Le rêve d’un commun avenir, Angelaine et lui, était-il en train de

s’effondrer ? Il devait le savoir le plus vite possible. Angelaine resterait-elle

une amie d’enfance, une joie du passé ?

Ce soir-là, à la lueur de la lampe à pétrole qu’il venait de s’acheter, il

parcourut le journal de la veille que lui avait donné le docteur. La guerre en

Europe et les luttes entre conservateurs et libéraux au pays faisaient la une.

On décrivait les campagnes de recrutement pour compléter le bataillon

acadien nouvellement créé. Un bataillon qui ferait la fierté, l’honneur de

l’Acadie, le 165e bataillon d’infanterie, avec un aumônier acadien, des

officiers acadiens. On lançait des appels aux jeunes. On demandait aux

épouses de ne pas retenir leur mari, de leur permettre de remplir leur devoir

pour défendre l’Empire, l’Angleterre et la France.

Jean-Baptiste ferma le journal, c’était toujours la même rengaine, il

fallait des hommes, la guerre avalait les jeunes à un rythme effrayant.

Un soldat du 165 e bataillon, John Devine, de Cap-Pelé, venait de mourir

à l’hôpital le 30 mars 1916, il était père de trois enfants1. À trente et un ans,

la pneumonie l’avait emporté.

Lui, Jean-Baptiste, que faisait-il ? Des pères de famille s’enrôlaient. Peu

de temps auparavant, les deux fils du docteur étaient partis. Ils étaient au

front, et lui, célibataire, il se la coulait douce dans son Acadie printanière.

N’était-ce pas ce que pensaient de lui beaucoup de gens à Piligan ? Un

village est comme une famille qui constamment s’observe, se jauge, se

juge, s’aime et se dénigre.

Demain, il demanderait conseil à Donat.

3. Claude E. LÉGER, Le bataillon acadien de la Première Guerre mondiale, Moncton, chez l’auteur,

 

2001, p. 92. Cet ouvrage est la source de la plupart des références chronologiques concernant ce

bataillon.

 

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