Acadissima
Où vas-tu d’un si bon pas ?
E n cette fin du mois d’août 1916, la région baignait dans le rayonnement estival. Un guilleret vent marin jouait dans les verts nuancés des feuillus. Les
champs composaient une courtepointe étalée dans les verts foncés des
pâturages bien arrosés, les ocres des terres céréalières fraîchement fauchées,
le doré des pailles et des meules de foin qui séchaient au soleil. La mer
ourlait quelques vagues à l’écume subtile qui se sublimait au vent.
Donat somnolait sous le rythme régulier des foulées de Champion. Calé
sur le siège de bois de la carriole, il se laissait bercer par le trot paisible du
cheval et caresser par le vent.
Dans sa sieste rêveuse, Donat distingua une silhouette en avant. Une
femme se hâtait, dans la même direction que lui, une valise en carton à la
main.
Ce n’est qu’une fois parvenu à sa hauteur que Donat reconnut
Angelaine, la mine renfrognée.
Donat fit ralentir Champion.
— Oh ! La belle, où vas-tu d’un si bon pas ?
— Par-là, dit-elle, en montrant vaguement l’horizon.
Donat se reprocha aussitôt d’avoir été si familier. Il n’aurait peut-être
pas dû l’appeler « la belle ».
— Si tu veux parcourir un bout de chemin avec nous, grimpe !
Donat arrêta la carriole.
— N’hésite pas.
Elle monta, puis s’assit à côté de Donat.
Donat resta silencieux. Jamais il ne l’avait vue ainsi. Angelaine n’était
pas la fille la plus enjouée du village, mais aujourd’hui, elle était d’humeur
particulièrement sombre. Que faisait-elle avec cette valise en carton sur
cette route ? Pourvu qu’il ne soit rien arrivé à Jean-Baptiste.
Le silence dura longtemps, trop pour Donat.
— T’as eu des nouvelles de Jean-Baptiste ?
— Oui, pis non.
— Ah bon ?
De nouveau le silence.
— Il va bien ?
— Je ne sais pas.
Donat serra les lèvres, plissa le front.
Silence encore.
Le cheval allait bon train, il était comme enivré par cet après-midi d’été,
de chaleur et de feuilles miroitantes.
— J’vais chez Jean-Baptiste, confia Donat.
— Est-ce que je peux vous accompagner ?
— Bien sûr !
— Je n’ai plus de chez-moi.
Silence.
Donat se sentit vieux. Tout était compliqué de nos jours. La guerre là-
bas, la guerre ici, elle déséquilibrait tout, elle changeait les perspectives, les
gens, les vies.
— J’ai quitté la maison.
C’est ça, pensa Donat, la guerre ici, jusque dans les maisons, dans les
cœurs. La guerre qui brise tout pour longtemps.
— Ma mère a brûlé des lettres de Jean-Baptiste. Elle ne veut pas que je
le fréquente, même de loin. Elle veut me marier avec Elfried Bellavance.
Silence. Au loin, la mer, immense de pureté, de nuances de bleu et de
blanc. Sur les monts se colorait le tableau mouvant de la forêt et des champs
ensoleillés.
— Est-ce que je pourrais dormir et habiter chez Jean-Baptiste, le temps
de me retrouver ?
Donat ne pouvait répondre pour Jean-Baptiste. Donat n’avait jamais
envisagé une telle possibilité, mais il supposait que celui-ci aurait acquiescé
; pouvait-il s’engager à sa place ? Jean-Baptiste lui avait confié la garde de
sa maison. Donat avait besoin de réfléchir.
— Tu vas voir, tu feras le tour de la maison. Je sais que Jean-Baptiste
avait beaucoup d’estime pour toi. Je ne sais pas quoi te dire. Bon, je pense
qu’il ne verrait pas de problème. Écoute, tu décideras.
Les épaules d’Angelaine se détendirent, elle soupira et regardant Donat,
elle sourit.
Donat répondit à son sourire en plissant les yeux, comme un vieux chat
heureux.
On n’allait pas se compliquer la vie. Il comprit que c’était plus qu’un
sentiment entre ces deux jeunes, c’était de l’amour, de la passion même. Il
fallait faire confiance à Angelaine. Angelaine maintenant, c’était un peu
Jean-Baptiste, alors la porte de la maison lui était ouverte.
Champion tourna de lui-même à droite, remonta le petit chemin et
s’arrêta devant la galerie.
La chaise berçante semblait osciller sur la galerie, comme si toute la
maison accueillait les arrivants.
Ils atteignirent la galerie et tous deux contemplèrent en silence le
paysage qui se déployait devant eux.
C’était un hymne à la beauté. De la mer diamantée qui palpitait en bas,
jusqu’à la cime des arbres sur les monts, la nature tranquille chantait l’été
dans sa chaude maturité.
Ce paysage était à peu près inchangé depuis des siècles. À l’abri de la
galerie, devant la maison aux billots chauffés par le soleil et embaumant le
pin, Donat et Angelaine posaient sur cette terre immense le même regard
que les premiers habitants de la contrée.
— Et puis ? demanda Donat.
— Si vous le permettez, j’aimerais me réfugier ici pour quelques jours.
— Angelaine, je n’ai pas à t’autoriser. Tu aimes Jean-Baptiste, il
n’aurait pas hésité un instant. Je connais ses sentiments.
— Je suis venue ici du temps de la petite école, il y a bien longtemps. Je
me souviens de ses parents, j’étais impressionnée. Ils s’aimaient.
— Pas les tiens ?
Silence.
— Angelaine, je viens ici aux deux jours environ. Je veille à l’entretien,
répare ici, ramanche là, et puis Champion reprend des forces dans les prés.
Et moi aussi. Je suis en paix ici. Quand on peut, ma femme et moi, on dit «
qu’on monte à la cabane en bois rond ». Ça nous fait du bien, et puis on
pense à Jean-Baptiste que l’on considère comme notre fils. Tu remarqueras
que Jean-Baptiste est le fils que tout le monde aimerait avoir.
— Moi, je suis la fille que la mère aurait préféré ne pas avoir eue.
Donat fixa l’océan.
— Nous, notre fils est mort après un an, et notre fille fut emportée après
six mois… Trop, c’est trop dur.
Silence.
— Je n’ai pas été capable de creuser leur petite tombe.
Silence.
— Quand je dois pelleter pour une tombe d’enfant, ou de bébé, je pleure
tout le long.
Muets, les deux étaient assis sur le bord de la galerie, comme deux enfants,
leurs pieds se balançant dans le vide.
Champion restait calme, d’une puissance et d’une présence
réconfortantes.
— Des maladies respiratoires, des genres de grippes malignes,
tuberculose, trop de souffrance pour eux, nos anges, pour nous. Non, je n’ai
pas été capable de creuser leur petite tombe.
Silence.
— Alors, Jean-Baptiste, on l’aime. Angelaine, la vie est courte, il faut
s’entourer de bonnes personnes. Je vais y aller. Il y a des pots de conserve
préparés par ma femme, n’hésite pas. Tu trouveras encore quelques légumes
dans le potager, c’est ma femme aussi qui l’a cultivé, on va tout ramasser
avant les gelées qui peuvent venir vite. Alors, sers-toi, rentre ce que tu
veux. Fais comme chez toi. Je vais essayer de venir avec ma Joséphine.
Vous allez bien vous entendre. Bon, je te quitte et on se revoit bientôt ici ou
au village.
Il lui serra la main, comme à une grande dame, respectueusement.
Elle avait envie de l’embrasser, de se serrer contre lui.
Angelaine s’approcha de Champion, le caressa, et la carriole descendit
le chemin de la maison.
Elle suivit des yeux la carriole jusqu’au virage vers la route de Piligan.
Angelaine salua de la main, Donat répondit. Elle entra dans la maison,
la maison de Jean-Baptiste.
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