Acadissima

Jean-Louis Grosmaire · Chapitre 57 sur 67

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Acadissima

Personne ne vous attend ?

 

À chaque gare, des soldats descendaient du train. Ils saluaient la troupe et on les voyait s’en aller, parfois accompagnés, parfois seuls. Le train repartait, poursuivant sa livraison d’hommes de retour

d’Europe. Les compartiments se vidaient, les places libres marquaient bien

le terme d’une période. Finis la vie communautaire, les grandes tablées, le

brouhaha des repas, les rires et les plaisanteries, les chants et les histoires

drôles. Finis la promiscuité, l’humeur grincheuse de certains, l’animosité et

le regard sévère des supérieurs.

À chaque courbe, montée et descente, Cyprien observait attentivement

le paysage. Ils étaient presque sur leur terre. Bientôt ils quitteraient le long

convoi de fer qui grondait entre les vallées et les monts enneigés.

Il était près de midi lorsque la petite gare de l’anse au Roc, non loin du

village, apparut dans un virage. Cyprien et Jean-Baptiste empoignèrent

leurs sacs, saluèrent la compagnie et s’avancèrent dans le couloir où se

tenaient des soldats qui fumaient, parlaient et qui leur donnèrent des tapes

sur les épaules en lançant des plaisanteries.

Le train s’immobilisa. Cyprien et Jean-Baptiste descendirent du wagon,

la portière se referma derrière eux. Les anciens compagnons saluèrent les

libérés !

La gare était déserte, hormis l’employé qui levait son drapeau. Les

collègues de bataillon envoyèrent la main aux deux soldats. Le train reprit

son chemin. Il ne fut plus qu’une tache sombre et disparut. Les deux amis avancèrent vers la petite gare, l’homme au drapeau observa les deux

soldats, il les reconnut.

— Bon retour, les gars !

— Merci ! On avait hâte !

— Vous allez chez vous ? Comment, à pied ? Personne ne vous attend ?

— Non, impossible de prévenir. On l’a su au dernier moment.

— Ben, bonne route !

— On est habitués à marcher.

— Pis la guerre est finie ! lança le flagman, comme on l’appelait ici.

— Il était temps ! répondit Cyprien.

 

Le ciel était gris, venteux, il faisait froid. On avait entendu dire que l’hiver,

jusqu’à présent, avait été rude. La neige était abondante, le chemin glacé en

bien des endroits. Les manteaux militaires n’étaient pas les plus chauds ni

imperméables, c’était ainsi depuis le début. Au moins, on n’était ni en

tempête ni en guerre.

Ils ne rencontrèrent personne sur la route. Enfin ils arrivèrent à Piligan.

Là encore, il n’y avait personne dans la rue Principale, sauf vers le centre,

où des gens se massaient devant une maison d’où montait de la fumée.

Les deux soldats se regardèrent. Jean-Baptiste était anxieux.

— Pourvu que…

Jean-Baptiste laissa son sac à Cyprien et courut vers la maison en feu.

— Mon Dieu ! s’écria une femme en le voyant se précipiter vers la

maison des Kirouac.

Des hommes tentaient d’éteindre l’incendie en jetant de la neige, en

écrasant à la pelle des flammes qui rampaient sur les murs, galopaient vers

la galerie, léchaient les fenêtres. La fumée était opaque. Devant la porte

d’entrée, Jean-Baptiste s’arrêta.

— Le père est dedans, il cherche sa femme ! cria quelqu’un.

Jean-Baptiste fonça dans la maison. Il distingua deux silhouettes

chancelantes ; suffoquant, le père soutenait son épouse qui n’arrivait pas à

avancer, paralysée de frayeur.

Jean-Baptiste les saisit tous les deux. Il les poussa de toutes ses forces

vers la porte d’entrée que les flammes entouraient.

— Angelaine est où ?

— En haut ! hurla le père.

L’escalier était en feu. Jean-Baptiste grimpa jusqu’à l’étage, le souffle

court, les mains et les yeux brûlants. Il vit Angelaine, cernée de flammes,

qui titubait. Il l’empoigna solidement. D’une force qu’il ne se connaissait

pas, il l’arracha au brasier qui commençait à dévorer ses vêtements. Jean-

Baptiste la souleva, la poussa vers l’escalier rouge et infernal. Ils dévalèrent

les marches qui se dérobaient sous leurs pieds. Dans la cuisine, un pan de

mur en flammes s’écroula. Jean-Baptiste repéra la porte, il se rua vers la

sortie en serrant Angelaine contre lui, la portant. Essoufflés, é puisés,

presque asphyxiés, ils atteignirent la galerie. Jean-Baptiste tenant dans ses

bras sa bien-aimée s’effondra sur les planches devant la foule saisie.

 

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