Acadissima
Jean-Baptiste, l’Acadien !
J ean-Baptiste avait été élevé à la campagne, il ne connaissait que son village. Tout ce qu’il savait du monde c’était par ses parents qu’il l’avait appris et par l’école où une institutrice dévouée enseignait à tous les jeunes.
Elle insistait beaucoup sur la qualité de la langue. Elle avait réussi. Ses
élèves s’exprimaient mieux que la plupart des enfants des villages
environnants. Jean-Baptiste et Angelaine étaient les premiers en français et
en grammaire, mais ni l’un ni l’autre ne pourraient aller plus loin faute
d’argent et de collège à proximité.
Les poumons gorgés d’air salin, les muscles aguerris aux travaux des
champs et de la forêt, buvant l’eau pure d’un puits, à dix-huit ans, Jean-
Baptiste Beausoleil, quoiqu’un peu maigre, avait un corps sculpté dans le
bois des meilleurs arbres.
Les yeux noirs et vifs, le sourire aux lèvres, marque héréditaire venue
de sa mère et de son père, Jean-Baptiste n’avait pas perdu de dents, à la
différence de bien des enfants du village, cela rendait son sourire encore
plus charmeur. Plus grand que la moyenne, on avait l’impression que sa
croissance n’était point encore terminée tant la jeunesse irradiait de sa
personne. Sa poignée de main et son regard franc inspiraient d’emblée
confiance. Si tout semblait facile à ce jeune homme, ses yeux pouvaient
laisser entrevoir les interrogations propres aux garçons de son âge,
cherchant leur route, traçant le sillage, en quête de l’âme sœur, mais,
aussitôt, le voile s’estompait et revenait la joie de vivre.
Ses cheveux noirs, abondants, plutôt raides, avaient, dès le bas âge,
surpris ses parents.
« Il doit y avoir du Mi’kmaw là-dedans », rappelait fièrement le père,
dont les ancêtres appartenaient à ces pionniers qui avaient ouvert les
premières pistes de la contrée, fondé des familles et, au temps de la grande
déportation, accueilli et protégé les Français, comme on disait alors. Jean-
Baptiste était un enfant de Fond-des-Brisants, un des rares, les autres étant
partis au village et ne venant que durant l’été dans des maisons éloignées
des Beausoleil.
C’est à l’école que Jean-Baptiste avait découvert le monde. Il y avait
absorbé tout ce qu’il pouvait, il avait soif d’apprendre. Il demandait sans
cesse des livres, mais il y en avait si peu. Les livres de géographie, les
cartes, le fascinaient. Il rêvait. Les livres de son père, il les avait lus et relus.
Ses parents l’avaient équipé pour la vie. Sa maîtresse d’école lui avait forgé
un esprit ouvert, curieux et vif. Jean-Baptiste veillait à s’exprimer comme
son enseignante, sans relâchement. Il était fier de ce français que les
Acadiens avaient conservé dans les pires tourmentes, déployé, façonné,
malgré toutes les épreuves, sur ce bord de l’Atlantique.
Jean-Baptiste avait assez écouté pour savoir qu’il y avait différents
niveaux de langue, ou de langage, du curé au docteur, du pêcheur au
laboureur et il était capable de s’adapter sans avoir l’air prétentieux ou
humiliant. Il parlait avec son cœur d’abord. Courageux, pas téméraire
cependant, tenace, endurant ; ses parents et lui-même reconnaissaient un
défaut, si l’on peut qualifier ainsi sa trop grande sensibilité. Un humain en
larmes, un animal blessé le tourmentaient. Une dispute le perturbait. Une
erreur de sa part le culpabilisait. Il tentait de s’endurcir, mais rien n’y
faisait. Né à la campagne et témoin de batailles féroces, comme il avait
appris à les découvrir, il ne se considérait pas en lutte contre la nature, pas
en chasse contre les animaux. Chacun sa place, son rôle. Il allait son
chemin, apprenant sans cesse, surtout auprès de ses parents, ses premières
sources de connaissances, eux qui pourtant n’avaient point eu la chance
d’étudier longtemps. Leur école fut la nature, le village, et ils eurent pour
maîtres leurs propres parents. C’est en écoutant que ses parents apprirent,
c’est en observant qu’ils découvrirent, c’est en se taisant qu’ils réfléchirent.
Leur silence n’était pas une forme de soumission, il se nommait respect.
Dans cette famille, du plus loin que chacun pût se souvenir, nul n’avait
jamais élevé la voix. La médisance ne trouvait pas sa place dans la lignée. Fiers, parfois rebelles, à l’écart, mais solidaires quand il le fallait,
hospitaliers sans être naïfs, c’était ainsi que l’on vivait à Fond-des-Brisants,
entre la mer et la forêt, sous la garde du crucifix. Dieu veillait à tout et sur
tous, c’était évident pour eux. Les prières, toujours personnelles, sauf le
bénédicité avant chaque repas, ces prières étaient le temps du dialogue
privé.
« Merci, Seigneur, pour cette belle journée », se plaisait à dire le père.
Quant aux sermons parfois réprobateurs du curé, ses menaces d’un enfer
atroce, cela ne touchait pas les parents de Jean-Baptiste.
« Bien sûr que l’enfer existe, il est sur terre ! » affirmait Alcide.
Fond-des-Brisants était un monde à part, loin de tout, près de la forêt et de
ses chants, que seuls connaissaient les gens de bois ; près de la mer et de ses
humeurs, que seuls fréquentaient les vrais marins, les humbles pêcheurs ;
près des champs, entre le souffle des vaches et des chevaux.
La vie, après s’être épanouie dans l’enfance heureuse, poussa Jean-
Baptiste dans un monde plongé dans une guerre atroce, une guerre que l’on
avait prédite brève, mais qui s’éternisait. L’assaut fulgurant se transformait
en un immense massacre entre frères d’une Europe des lettres et des arts,
des sciences et des découvertes. Les hommes sombraient dans les marais
glauques et boueux des tranchées glacées ou torrides, où éclataient des
marmites en fusion, où tombaient des obus en avalanche, où crachaient des
mitrailles haineuses et dévastatrices. Le gouffre était sans fin, atroce et
assoiffé. Oui, le père avait raison, l’enfer existait vraiment. Même loin des
champs de bataille, on avait échos, de ce côté de l’Atlantique, des horreurs
de la guerre. Pas uniquement par les journaux, qui glorifiaient l’Empire
britannique et exaltaient la grandeur des liens avec la France éternelle, mais
aussi par les listes de noms des jeunes héros morts au front. Trop jeunes
pour mourir. La vie pointait devant eux, la mitraille pointait leurs corps.
Il y avait des lettres, des récits, mais les journaux taisaient la souffrance,
les martyrs, pour ne pas abattre le moral de la population. La douleur des
parents, des frères et sœurs, devenait la douleur d’un village, d’une
communauté. Le mot guerre, quelle que soit la langue, résonnait dans toute
sa laideur, sa barbarie. Qui allait être le prochain à partir ? On voyait des
pères de famille s’enrôler, des jeunes qui n’avaient pas l’âge tricher, se
prétendant plus vieux, et certains, une fois enrôlés, désertaient. La guerre était dans les esprits, à cœur de jours et de nuits et pour plusieurs personnes,
elle s’immisçait dans leurs cauchemars.
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