Acadissima

Jean-Louis Grosmaire · Chapitre 22 sur 67

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Acadissima

Jean-Baptiste, l’Acadien !

 

J ean-Baptiste avait été élevé à la campagne, il ne connaissait que son village. Tout ce qu’il savait du monde c’était par ses parents qu’il l’avait appris et par l’école où une institutrice dévouée enseignait à tous les jeunes.

Elle insistait beaucoup sur la qualité de la langue. Elle avait réussi. Ses

élèves s’exprimaient mieux que la plupart des enfants des villages

environnants. Jean-Baptiste et Angelaine étaient les premiers en français et

en grammaire, mais ni l’un ni l’autre ne pourraient aller plus loin faute

d’argent et de collège à proximité.

Les poumons gorgés d’air salin, les muscles aguerris aux travaux des

champs et de la forêt, buvant l’eau pure d’un puits, à dix-huit ans, Jean-

Baptiste Beausoleil, quoiqu’un peu maigre, avait un corps sculpté dans le

bois des meilleurs arbres.

Les yeux noirs et vifs, le sourire aux lèvres, marque héréditaire venue

de sa mère et de son père, Jean-Baptiste n’avait pas perdu de dents, à la

différence de bien des enfants du village, cela rendait son sourire encore

plus charmeur. Plus grand que la moyenne, on avait l’impression que sa

croissance n’était point encore terminée tant la jeunesse irradiait de sa

personne. Sa poignée de main et son regard franc inspiraient d’emblée

confiance. Si tout semblait facile à ce jeune homme, ses yeux pouvaient

laisser entrevoir les interrogations propres aux garçons de son âge,

cherchant leur route, traçant le sillage, en quête de l’âme sœur, mais,

aussitôt, le voile s’estompait et revenait la joie de vivre.

Ses cheveux noirs, abondants, plutôt raides, avaient, dès le bas âge,

surpris ses parents.

« Il doit y avoir du Mi’kmaw là-dedans », rappelait fièrement le père,

dont les ancêtres appartenaient à ces pionniers qui avaient ouvert les

premières pistes de la contrée, fondé des familles et, au temps de la grande

déportation, accueilli et protégé les Français, comme on disait alors. Jean-

Baptiste était un enfant de Fond-des-Brisants, un des rares, les autres étant

partis au village et ne venant que durant l’été dans des maisons éloignées

des Beausoleil.

C’est à l’école que Jean-Baptiste avait découvert le monde. Il y avait

absorbé tout ce qu’il pouvait, il avait soif d’apprendre. Il demandait sans

cesse des livres, mais il y en avait si peu. Les livres de géographie, les

cartes, le fascinaient. Il rêvait. Les livres de son père, il les avait lus et relus.

Ses parents l’avaient équipé pour la vie. Sa maîtresse d’école lui avait forgé

un esprit ouvert, curieux et vif. Jean-Baptiste veillait à s’exprimer comme

son enseignante, sans relâchement. Il était fier de ce français que les

Acadiens avaient conservé dans les pires tourmentes, déployé, façonné,

malgré toutes les épreuves, sur ce bord de l’Atlantique.

Jean-Baptiste avait assez écouté pour savoir qu’il y avait différents

niveaux de langue, ou de langage, du curé au docteur, du pêcheur au

laboureur et il était capable de s’adapter sans avoir l’air prétentieux ou

humiliant. Il parlait avec son cœur d’abord. Courageux, pas téméraire

cependant, tenace, endurant ; ses parents et lui-même reconnaissaient un

défaut, si l’on peut qualifier ainsi sa trop grande sensibilité. Un humain en

larmes, un animal blessé le tourmentaient. Une dispute le perturbait. Une

erreur de sa part le culpabilisait. Il tentait de s’endurcir, mais rien n’y

faisait. Né à la campagne et témoin de batailles féroces, comme il avait

appris à les découvrir, il ne se considérait pas en lutte contre la nature, pas

en chasse contre les animaux. Chacun sa place, son rôle. Il allait son

chemin, apprenant sans cesse, surtout auprès de ses parents, ses premières

sources de connaissances, eux qui pourtant n’avaient point eu la chance

d’étudier longtemps. Leur école fut la nature, le village, et ils eurent pour

maîtres leurs propres parents. C’est en écoutant que ses parents apprirent,

c’est en observant qu’ils découvrirent, c’est en se taisant qu’ils réfléchirent.

Leur silence n’était pas une forme de soumission, il se nommait respect.

Dans cette famille, du plus loin que chacun pût se souvenir, nul n’avait

jamais élevé la voix. La médisance ne trouvait pas sa place dans la lignée. Fiers, parfois rebelles, à l’écart, mais solidaires quand il le fallait,

hospitaliers sans être naïfs, c’était ainsi que l’on vivait à Fond-des-Brisants,

entre la mer et la forêt, sous la garde du crucifix. Dieu veillait à tout et sur

tous, c’était évident pour eux. Les prières, toujours personnelles, sauf le

bénédicité avant chaque repas, ces prières étaient le temps du dialogue

privé.

« Merci, Seigneur, pour cette belle journée », se plaisait à dire le père.

Quant aux sermons parfois réprobateurs du curé, ses menaces d’un enfer

atroce, cela ne touchait pas les parents de Jean-Baptiste.

« Bien sûr que l’enfer existe, il est sur terre ! » affirmait Alcide.

 

Fond-des-Brisants était un monde à part, loin de tout, près de la forêt et de

ses chants, que seuls connaissaient les gens de bois ; près de la mer et de ses

humeurs, que seuls fréquentaient les vrais marins, les humbles pêcheurs ;

près des champs, entre le souffle des vaches et des chevaux.

La vie, après s’être épanouie dans l’enfance heureuse, poussa Jean-

Baptiste dans un monde plongé dans une guerre atroce, une guerre que l’on

avait prédite brève, mais qui s’éternisait. L’assaut fulgurant se transformait

en un immense massacre entre frères d’une Europe des lettres et des arts,

des sciences et des découvertes. Les hommes sombraient dans les marais

glauques et boueux des tranchées glacées ou torrides, où éclataient des

marmites en fusion, où tombaient des obus en avalanche, où crachaient des

mitrailles haineuses et dévastatrices. Le gouffre était sans fin, atroce et

assoiffé. Oui, le père avait raison, l’enfer existait vraiment. Même loin des

champs de bataille, on avait échos, de ce côté de l’Atlantique, des horreurs

de la guerre. Pas uniquement par les journaux, qui glorifiaient l’Empire

britannique et exaltaient la grandeur des liens avec la France éternelle, mais

aussi par les listes de noms des jeunes héros morts au front. Trop jeunes

pour mourir. La vie pointait devant eux, la mitraille pointait leurs corps.

Il y avait des lettres, des récits, mais les journaux taisaient la souffrance,

les martyrs, pour ne pas abattre le moral de la population. La douleur des

parents, des frères et sœurs, devenait la douleur d’un village, d’une

communauté. Le mot guerre, quelle que soit la langue, résonnait dans toute

sa laideur, sa barbarie. Qui allait être le prochain à partir ? On voyait des

pères de famille s’enrôler, des jeunes qui n’avaient pas l’âge tricher, se

prétendant plus vieux, et certains, une fois enrôlés, désertaient. La guerre était dans les esprits, à cœur de jours et de nuits et pour plusieurs personnes,

elle s’immisçait dans leurs cauchemars.

 

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