Acadissima
Angelaine chez Jean-Baptiste
A ngelaine s’installa dans la maison. C’était émouvant de se retrouver en ce lieu, alors que toute la famille qui lui avait donné une âme l’avait quitté.
Elle découvrit le charme de cette demeure qui sentait bon le pin et
s’harmonisait si bien avec le paysage.
Par un radieux matin, Angelaine vit un homme remonter le chemin.
Aussitôt elle reconnut son père.
Elzéar marchait à pas lents. En arrière de lui, la baie s’étendait dans un
bleu pastel qui se mariait au ciel pur, pas un nuage, une limpidité grandiose.
Angelaine descendit de la galerie et vint à sa rencontre.
— Bonjour, père.
— Bonjour, soupira-t-il en reprenant son souffle. Je me fais vieux.
Il observa les lieux, se retourna vers la baie.
— T’es ben, icitte !
— Père, voulez-vous du thé ?
— Non merci, j’vais m’asseoir sur la galerie. Le vent est bon. J’ai
besoin d’air. Je suis essoufflé, et pis on est assez encabané l’hiver.
Le père s’assit sur la chaise berçante. Angelaine alla chercher une chaise et
s’installa à côté de lui.
— Maudit que c’est beau, icitte !
— Que me vaut votre visite, père ?
— Pour te parler ben franc, c’est pour tenter de vous raccorder, toi pis ta
mère.
— C’est elle qui vous envoie ?
— Non, c’est moi qui m’envoie. C’est peut-être mieux comme ça.
Toutes les deux, vous me faites de la peine.
— Je ne la comprends pas. Pourquoi cette rage perpétuelle contre moi ?
— Je l’sais-tu ? Ce que j’sais, c’est que ta mère voulait un beau parti
pour toi. Elle disait qu’elle avait de l’ambition pour sa fille.
— Ça, c’est mon affaire.
— Elle te voit encore comme une enfant.
— Ça fait des années qu’elle me tombe dessus. J’suis tannée. Qu’elle
me lâche un peu !
Le père baissa la tête.
— Elle voulait que tu épouses un homme riche, un prince charmant.
Grâce à toi, elle allait s’élever enfin dans la société.
— Être forcée de me marier ? Jamais ! Bellavance s’est avéré un
menteur, un pas franc. Je ne veux plus le voir.
— Ta mère et moi, tu sais que ce n’est pas facile. Je ne veux pas médire
contre elle quand elle n’est pas là. Mais c’est une tête dure. Au début, nous
deux, c’était le bonheur, on était jeunes, beaux, on avait la vie devant nous.
Les enfants sont nés, et toi, magnifique petite fille. On t’a tout de suite
adorée. Puis, ta mère a commencé à jongler. Elle constatait notre petite vie.
Elle se sentait vieillir, elle voulait voir la ville, les belles robes, les bals, la
fête et elle restait au village à regarder la neige tomber sans fin. Tu
grandissais, elle a mis ses espoirs en toi. Tu aurais une autre vie. Elle a
veillé à ton éducation, elle a tout fait pour que tu sois la belle dame que t’es
à c’t’heure.
Silence.
— Et puis, maintenant, ousqu’on s’en va ?
— Sais pas, ma fille. Le caractère de ta mère, je l’ai enduré, moi itou.
C’est pour ça que j’ai voyagé. Qu’après mon ouvrage je sortais, je
marchais, même si j’étais fatigué. Un manouvrier comme moi qui aurait
tout simplement voulu lire tranquillement le journal le soir, ben il ressortait
pour respirer. Comprends-tu ? Donc voilà, je suis venu pour te dire que…
— Que… ?
— Pas facile à dire, petite…
Pause.
— Que…, que je t’aime ben.
Aussitôt, il fit mine d’observer la baie. Angelaine vit une larme couler
sur sa joue, la perle brillait au soleil, pur diamant monté du cœur.
Angelaine soupira.
Elle prit la main de son père, ce qu’elle ne se souvenait pas avoir fait
depuis longtemps.
— Moi aussi, je vous aime ben, père.
Le vent du mois d’août caressait les feuilles, musique légère, comme un
froissement de papier de soie.
— Vraiment, c’est beau icitte, ma fille.
— Qu’est-ce que je peux faire ? demanda Angelaine.
— Pour l’instant, attends. J’vais tenter de parler à ta mère. J’vais tout
faire pour vous raccorder. Laisse-moi agir. Mais tu comprends que ce n’était
pas tenable pour moi dans la cabane, des ordres tout le temps, des
remontrances. Par chance, je ne suis pas tombé dans la boisson, j’en aurais
vidé des barriques !
— Merci, père, d’avoir fait le trajet jusqu’à moi.
— C’était pas la route qu’était longue, c’était de trouver le chemin en
dedans, le temps des jours heureux. Je me demandais comment les jeunes
mariés, follement amoureux, que nous étions, ta mère et moi, avions pu en
arriver à ces tristes jours. J’ai compris, ça m’a pris du temps, que ta mère,
que j’aime toujours, refusait de vieillir. Au moindre cheveu blanc, au
moindre sillon sur ses joues, elle voyait le temps passer et ses rêves
s’envoler. Elle ne pouvait se résigner, ce n’est pas un tort, sauf qu’elle
devenait de plus en plus aigrie, autoritaire, révoltée, jalouse même. Je ne lui
avais pas offert l’aisance. Nous n’avons rien de ce que proposent les
catalogues. Nous sommes des petits. Elle voulait mieux, ta mère, je n’ai pas
pu lui donner. En plus, comme elle et moi, nous sommes un peu plus sourds
chaque jour, nos voix montent et lorsque la voix est forte, elle paraît
agressive.
Silence.
— C’est ma mère, elle restera toujours ma mère, il y a une souffrance en
elle. Je ne devrais pas la juger.
— Dis-moi, c’est beau icitte. Montre-moi. Ça va me changer les idées.
Je me sens ben devant ce paysage.
— Je pense que c’est ce que les parents de Jean-Baptiste ont recherché
ici, la paix.
— Se sont pas trompés !
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