Acadissima

Jean-Louis Grosmaire · Chapitre 29 sur 67

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Acadissima

D’une gare à l’autre

 

Depuis le début, sa décision de s’enrôler avait été chancelante, Jean-

Baptiste avait dû se convaincre que c’était son devoir. Comment pouvait-il

demeurer seul dans sa maison tandis que des pères de famille rejoignaient le

bataillon acadien ? Comment pouvait-il rester insensible au sacrifice des

enfants du docteur Grandmaison ? La propagande, les défilés, les fanfares

jusque dans les rues de son petit village avaient fini par le pousser à prendre

le chemin du bureau de recrutement. D’ailleurs, ne commençait-on pas à le

regarder avec insistance lorsqu’il allait au magasin général ?

Et Angelaine ? La dernière fois qu’il l’avait vue, cela lui avait déchiré le

cœur.

En cet après-midi du 28 juin 1916, Jean-Baptiste était sérieux. Si les

autres soldats exprimaient leur enthousiasme, feint ou réel, et que la foule

les applaudissait, lui restait songeur.

Face à l’Hôtel Brunswick à Moncton, sous la pluie battante, les jeunes

recrues du bataillon acadien défilèrent au son des fanfares. Alors qu’il n’y

avait personne pour le saluer, seul au milieu du bataillon, il se demanda s’il

était encore temps de mettre un terme à sa folle aventure. D’un autre côté,

ne valait-il pas mieux partir de son propre chef plutôt que d’être un jour

happé par la conscription ? Il y avait des soldats qui désertaient au dernier

moment, avant le départ outre-mer, et qui fuyaient vers les États. Si les

autorités les rattrapaient, ils étaient jugés. Qu’advenait-il ? On n’en parlait

pas. On disait qu’ils étaient en prison. Rien dans les journaux. Ces derniers faisaient l’apologie de l’Empire, encourageaient les hommes à s’enrôler ;

des notables, des membres du clergé, joignaient leurs voix à ces discours

enflammés. Et les morts au front ? Les blessés, on en faisait aussi l’éloge,

mais on ne donnait pas les détails ni les chiffres.

Le train s’ébranla dans les pleurs, les chants et les airs martiaux. Un

grand train sombre s’arrachait de la gare de Moncton. Femmes, enfants,

larmes et mouchoirs, la belle Acadie vibrait d’une intense émotion sous un

ciel triste.

Le train s’arrêta plusieurs fois en route vers Québec, à Kent Junction,

Bathurst, Rivière-du-Loup. Jean-Baptiste échangeait quelques mots avec

ses compagnons, mais il était réservé. Il y avait les forts en gueule, les

discrets, les meneurs et les songeurs. On jouait aux cartes, on racontait des

histoires, on se renseignait sur les uns et les autres. Tous étaient jeunes, trop

jeunes parfois, certains avaient triché sur leur âge. Les agents recruteurs les

avaient simplement laissé passer. On avait besoin de soldats, on les prenait,

d’autant qu’ils venaient d’eux-mêmes vers l’armée.

Jean-Baptiste se consolait. Au moins, il était dans un régiment acadien,

il était avec les siens, même s’il découvrait avec étonnement le

comportement de ses compatriotes. Les grivois, les fortes têtes, les

vaniteux, il y en avait à Piligan, mais il ne les côtoyait pas. Là, il les

retrouvait tous, les discrets comme les flambeurs. Ceux qui fumaient se

donnaient des airs de riches, ils prenaient des poses fières, arrogantes. Jean-

Baptiste se sentait plus vieux que bien de ces recrues. Qu’importe, il était à

bord, il irait jusqu’au bout.

Le train parcourait une campagne sombre, des villages dans la nuit. On

était en guerre, la prudence s’imposait et on économisait sur tout.

C’est à peine si les villes que l’on traversait étaient éclairées.

Enfin, ils arrivèrent au camp d’entraînement de Valcartier, près de

Québec.

 

En cette fin de juin 1916, lorsqu’ils descendirent du train, les jeunes recrues

du bataillon découvrirent le paysage de Valcartier. Le grand camp s’étalait

dans une plaine que surplombaient des monts couverts de forêts. L’air était

pur. N’eût été le camp militaire, la région aurait été très agréable, paisible.

Des tentes s’alignaient, régulièrement espacées. En forme de cloches,

elles pouvaient héberger quinze soldats.

Une rue bétonnée constituait l’axe principal de ce village saisonnier.

Jean-Baptiste, Cyprien et les autres apprirent à vivre à la dure. Les nuits

s’avérèrent parfois froides. Une seule couverture ne suffisait pas, mais

allait-on se plaindre quand ceux qui se trouvaient en Europe auraient

considéré Valcartier comme un paradis ? Les tentes, latrines, chemins

boueux, ne pouvaient se comparer à l’horreur des tranchées.

Au moins, on pouvait se laver, se doucher, tandis que poux et autres

vermines se répandaient dans les tranchées croupissantes.

Le froid de la nuit ou le clairon réveillaient la troupe dès 5 h 30 du

matin. La lumière matinale traversait les tentes.

Au petit jour, les soldats en rang répondaient à l’appel. Parfois il

manquait un jeune, un qui n’était pas rentré d’une virée trop arrosée à

Québec ou qui avait déserté au cours de la nuit.

Cyprien était toujours prêt à visiter la ville de Québec. Surtout à y faire

le tour des tavernes, où l’on servait différentes bières que son gosier

réclamait depuis plusieurs jours. Cyprien avait la sagesse de ne pas

s’enivrer et de respecter les heures de retour lors de ses trop rares

permissions.

Comme tous les autres soldats, Jean-Baptiste se rendait à la tente

réfectoire pour le petit déjeuner. On ne traînait pas. Entre rires, quolibets ou

salutations, chacun tentait de montrer sa bonne humeur. Jusqu’à présent,

tout allait bien. La journée se déroulait en exercices, entraînements,

escrime, baïonnettes, tirs, marches, défilés.

Les ordres pleuvaient à longueur de journée. Ils s’abattaient d’une voix

rude. Tout était minuté, contrôlé du lever au coucher, on n’avait pas le

temps de penser, sauf la nuit. Non, ce n’était pas pour certaines personnes.

Parfois, Jean-Baptiste se demandait pourquoi il s’était enrôlé. N’était-il pas

trop tard pour déserter ?

On avait hâte d’arriver au soir et d’avaler le souper. C’est à ce moment-

là que Jean-Baptiste avait enfin un peu de temps pour lui. Quelques

boutiques s’étaient installées dans une allée. On pouvait y acheter, entre

autres, du papier à lettres, une enveloppe et une plume avec de l’encre.

La bonne solde qu’ils recevaient permettait aux soldats d’acheter des

bibelots ou de petits souvenirs qu’ils envoyaient à leurs familles. La

consommation d’alcool était totalement interdite. Néanmoins, Cyprien

réussit plusieurs fois à se procurer une bouteille ou un flacon de boisson qu’il dégustait en cachette. Ça lui coûtait cher, mais son gosier était

dramatiquement asséché, expliquait-il en riant à Jean-Baptiste.

Tout le monde se couchait fourbu. On n’était pas là pour réfléchir. Le

corps était épuisé et les esprits, ailleurs. On pensait à la famille, au village, à

la fiancée, aux parents, aux enfants, aux petits que l’on avait quittés les

larmes aux yeux.

On craignait presque de recevoir des nouvelles de ceux qui étaient au

front. Les journaux, ici, il en circulait peu, et ils ne relataient pas toujours la

vérité. Et pourquoi se soucier de ce que l’on ne pouvait changer ? C’était

mieux ainsi, sinon ils auraient appris qu’en ce début de juillet 1916, les

Britanniques avaient perdu énormément d’hommes et qu’ils déploraient

plus de 40 000 blessés. On disait que, du côté du dominion britannique, le

Régiment des Volontaires de Terre-Neuve avait été pratiquement exterminé.

Pourtant, à Valcartier, devant les tentes blanches qui s’alignaient dans la

plaine, on pouvait penser que le Canada allait vraiment permettre à la

France et à l’Angleterre de gagner la guerre. L’effort du Canada était

énorme. Jean-Baptiste était surpris de se retrouver au milieu de ces milliers

d’uniformes, de ces jeunes qui étaient joyeux et peut-être inconscients des

dangers à venir.

Pendant ce temps-là, le ministre canadien de la Milice et de la Défense,

Sam Hughes, inspectait « son camp », sa fierté.

Pas toujours aimé de la troupe, le puissant ministre faisait sentir son

autorité par l’usage de propos parfois cinglants.

Le duc de Connaught, gouverneur général du Canada, et le premier

ministre Borden vinrent sur place et prononcèrent de beaux discours. Les

fanfares jouèrent sous le soleil d’été; pour un peu, la guerre était belle, du

moins de ce côté de l’Atlantique.

Jean-Baptiste ne se préoccupait pas de cela ni des visites des dignitaires

et des autres gens importants qui n’iraient jamais sur les champs de bataille,

qui ne s’entraîneraient jamais dans l’eau et la boue. Ici comme ailleurs, des

mondes se côtoyaient sans se mélanger.

Parfois, des familles pouvaient rendre visite à leur fils, à leur père

enrôlé. Certains venaient même d’Acadie, et ils en profitaient pour faire une

visite à Québec et un pèlerinage à Sainte-Anne-de-Beaupré.

C’était l’été. Le camp vibrait aux coups des canons, fusils et fusées.

L’entraînement ne cessait jamais.

Des bruits couraient sur la fermeture prochaine du camp. Jean-Baptiste

ne s’en plaignait pas, mais on ne savait pas où on irait. Allait-on bientôt

embarquer, comme tant d’autres, au port de Québec ou être transférés dans

des casernes en attendant l’ordre de départ pour l’Europe ?

Jean-Baptiste pensait à Angelaine, aux amis, au village.

Le temps des exercices à Valcartier achevait. Pour Jean-Baptiste, c’était

une bonne chose. Il se souviendrait d’avoir eu l’occasion de se rendre par

train à la ville de Québec, qui n’était pas loin. Il avait été ébloui par la cité,

ses vieilles rues en pente, ses maisons, ses monuments. On disait que c’était

un peu la France, l’Écosse, l’Irlande et l’Angleterre qui se mariaient ici.

Que d’activités dans le port ! En cet été de 1916, d’immenses navires

attendaient aux quais ou s’alignaient sur le fleuve. La ville grouillait

d’uniformes, de civils affairés, de marchands accueillants, de femmes

élégantes, de bourgeois prospères, d’enfants joyeux, pauvres et

interrogateurs.

De retour au camp, on plongeait dans un autre monde, celui d’une

grande école de préparation au combat meurtrier. La ville de Québec était

l’image de la vie, heureuse malgré tout, bruyante et colorée. Québec, pour

beaucoup de soldats, fut la dernière ville du Canada qu’ils virent avant de

partir vers leur destin. On semblait vouloir l’oublier dans la cité qui se

donnait l’illusion de la vie normale, pourtant les navires et les soldats venus

de partout au pays, de loin à l’ouest ou à l’est, ne cessaient de rappeler la

raison de ces mouvements de troupes.

 

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