Acadissima
D’une gare à l’autre
Depuis le début, sa décision de s’enrôler avait été chancelante, Jean-
Baptiste avait dû se convaincre que c’était son devoir. Comment pouvait-il
demeurer seul dans sa maison tandis que des pères de famille rejoignaient le
bataillon acadien ? Comment pouvait-il rester insensible au sacrifice des
enfants du docteur Grandmaison ? La propagande, les défilés, les fanfares
jusque dans les rues de son petit village avaient fini par le pousser à prendre
le chemin du bureau de recrutement. D’ailleurs, ne commençait-on pas à le
regarder avec insistance lorsqu’il allait au magasin général ?
Et Angelaine ? La dernière fois qu’il l’avait vue, cela lui avait déchiré le
cœur.
En cet après-midi du 28 juin 1916, Jean-Baptiste était sérieux. Si les
autres soldats exprimaient leur enthousiasme, feint ou réel, et que la foule
les applaudissait, lui restait songeur.
Face à l’Hôtel Brunswick à Moncton, sous la pluie battante, les jeunes
recrues du bataillon acadien défilèrent au son des fanfares. Alors qu’il n’y
avait personne pour le saluer, seul au milieu du bataillon, il se demanda s’il
était encore temps de mettre un terme à sa folle aventure. D’un autre côté,
ne valait-il pas mieux partir de son propre chef plutôt que d’être un jour
happé par la conscription ? Il y avait des soldats qui désertaient au dernier
moment, avant le départ outre-mer, et qui fuyaient vers les États. Si les
autorités les rattrapaient, ils étaient jugés. Qu’advenait-il ? On n’en parlait
pas. On disait qu’ils étaient en prison. Rien dans les journaux. Ces derniers faisaient l’apologie de l’Empire, encourageaient les hommes à s’enrôler ;
des notables, des membres du clergé, joignaient leurs voix à ces discours
enflammés. Et les morts au front ? Les blessés, on en faisait aussi l’éloge,
mais on ne donnait pas les détails ni les chiffres.
Le train s’ébranla dans les pleurs, les chants et les airs martiaux. Un
grand train sombre s’arrachait de la gare de Moncton. Femmes, enfants,
larmes et mouchoirs, la belle Acadie vibrait d’une intense émotion sous un
ciel triste.
Le train s’arrêta plusieurs fois en route vers Québec, à Kent Junction,
Bathurst, Rivière-du-Loup. Jean-Baptiste échangeait quelques mots avec
ses compagnons, mais il était réservé. Il y avait les forts en gueule, les
discrets, les meneurs et les songeurs. On jouait aux cartes, on racontait des
histoires, on se renseignait sur les uns et les autres. Tous étaient jeunes, trop
jeunes parfois, certains avaient triché sur leur âge. Les agents recruteurs les
avaient simplement laissé passer. On avait besoin de soldats, on les prenait,
d’autant qu’ils venaient d’eux-mêmes vers l’armée.
Jean-Baptiste se consolait. Au moins, il était dans un régiment acadien,
il était avec les siens, même s’il découvrait avec étonnement le
comportement de ses compatriotes. Les grivois, les fortes têtes, les
vaniteux, il y en avait à Piligan, mais il ne les côtoyait pas. Là, il les
retrouvait tous, les discrets comme les flambeurs. Ceux qui fumaient se
donnaient des airs de riches, ils prenaient des poses fières, arrogantes. Jean-
Baptiste se sentait plus vieux que bien de ces recrues. Qu’importe, il était à
bord, il irait jusqu’au bout.
Le train parcourait une campagne sombre, des villages dans la nuit. On
était en guerre, la prudence s’imposait et on économisait sur tout.
C’est à peine si les villes que l’on traversait étaient éclairées.
Enfin, ils arrivèrent au camp d’entraînement de Valcartier, près de
Québec.
En cette fin de juin 1916, lorsqu’ils descendirent du train, les jeunes recrues
du bataillon découvrirent le paysage de Valcartier. Le grand camp s’étalait
dans une plaine que surplombaient des monts couverts de forêts. L’air était
pur. N’eût été le camp militaire, la région aurait été très agréable, paisible.
Des tentes s’alignaient, régulièrement espacées. En forme de cloches,
elles pouvaient héberger quinze soldats.
Une rue bétonnée constituait l’axe principal de ce village saisonnier.
Jean-Baptiste, Cyprien et les autres apprirent à vivre à la dure. Les nuits
s’avérèrent parfois froides. Une seule couverture ne suffisait pas, mais
allait-on se plaindre quand ceux qui se trouvaient en Europe auraient
considéré Valcartier comme un paradis ? Les tentes, latrines, chemins
boueux, ne pouvaient se comparer à l’horreur des tranchées.
Au moins, on pouvait se laver, se doucher, tandis que poux et autres
vermines se répandaient dans les tranchées croupissantes.
Le froid de la nuit ou le clairon réveillaient la troupe dès 5 h 30 du
matin. La lumière matinale traversait les tentes.
Au petit jour, les soldats en rang répondaient à l’appel. Parfois il
manquait un jeune, un qui n’était pas rentré d’une virée trop arrosée à
Québec ou qui avait déserté au cours de la nuit.
Cyprien était toujours prêt à visiter la ville de Québec. Surtout à y faire
le tour des tavernes, où l’on servait différentes bières que son gosier
réclamait depuis plusieurs jours. Cyprien avait la sagesse de ne pas
s’enivrer et de respecter les heures de retour lors de ses trop rares
permissions.
Comme tous les autres soldats, Jean-Baptiste se rendait à la tente
réfectoire pour le petit déjeuner. On ne traînait pas. Entre rires, quolibets ou
salutations, chacun tentait de montrer sa bonne humeur. Jusqu’à présent,
tout allait bien. La journée se déroulait en exercices, entraînements,
escrime, baïonnettes, tirs, marches, défilés.
Les ordres pleuvaient à longueur de journée. Ils s’abattaient d’une voix
rude. Tout était minuté, contrôlé du lever au coucher, on n’avait pas le
temps de penser, sauf la nuit. Non, ce n’était pas pour certaines personnes.
Parfois, Jean-Baptiste se demandait pourquoi il s’était enrôlé. N’était-il pas
trop tard pour déserter ?
On avait hâte d’arriver au soir et d’avaler le souper. C’est à ce moment-
là que Jean-Baptiste avait enfin un peu de temps pour lui. Quelques
boutiques s’étaient installées dans une allée. On pouvait y acheter, entre
autres, du papier à lettres, une enveloppe et une plume avec de l’encre.
La bonne solde qu’ils recevaient permettait aux soldats d’acheter des
bibelots ou de petits souvenirs qu’ils envoyaient à leurs familles. La
consommation d’alcool était totalement interdite. Néanmoins, Cyprien
réussit plusieurs fois à se procurer une bouteille ou un flacon de boisson qu’il dégustait en cachette. Ça lui coûtait cher, mais son gosier était
dramatiquement asséché, expliquait-il en riant à Jean-Baptiste.
Tout le monde se couchait fourbu. On n’était pas là pour réfléchir. Le
corps était épuisé et les esprits, ailleurs. On pensait à la famille, au village, à
la fiancée, aux parents, aux enfants, aux petits que l’on avait quittés les
larmes aux yeux.
On craignait presque de recevoir des nouvelles de ceux qui étaient au
front. Les journaux, ici, il en circulait peu, et ils ne relataient pas toujours la
vérité. Et pourquoi se soucier de ce que l’on ne pouvait changer ? C’était
mieux ainsi, sinon ils auraient appris qu’en ce début de juillet 1916, les
Britanniques avaient perdu énormément d’hommes et qu’ils déploraient
plus de 40 000 blessés. On disait que, du côté du dominion britannique, le
Régiment des Volontaires de Terre-Neuve avait été pratiquement exterminé.
Pourtant, à Valcartier, devant les tentes blanches qui s’alignaient dans la
plaine, on pouvait penser que le Canada allait vraiment permettre à la
France et à l’Angleterre de gagner la guerre. L’effort du Canada était
énorme. Jean-Baptiste était surpris de se retrouver au milieu de ces milliers
d’uniformes, de ces jeunes qui étaient joyeux et peut-être inconscients des
dangers à venir.
Pendant ce temps-là, le ministre canadien de la Milice et de la Défense,
Sam Hughes, inspectait « son camp », sa fierté.
Pas toujours aimé de la troupe, le puissant ministre faisait sentir son
autorité par l’usage de propos parfois cinglants.
Le duc de Connaught, gouverneur général du Canada, et le premier
ministre Borden vinrent sur place et prononcèrent de beaux discours. Les
fanfares jouèrent sous le soleil d’été; pour un peu, la guerre était belle, du
moins de ce côté de l’Atlantique.
Jean-Baptiste ne se préoccupait pas de cela ni des visites des dignitaires
et des autres gens importants qui n’iraient jamais sur les champs de bataille,
qui ne s’entraîneraient jamais dans l’eau et la boue. Ici comme ailleurs, des
mondes se côtoyaient sans se mélanger.
Parfois, des familles pouvaient rendre visite à leur fils, à leur père
enrôlé. Certains venaient même d’Acadie, et ils en profitaient pour faire une
visite à Québec et un pèlerinage à Sainte-Anne-de-Beaupré.
C’était l’été. Le camp vibrait aux coups des canons, fusils et fusées.
L’entraînement ne cessait jamais.
Des bruits couraient sur la fermeture prochaine du camp. Jean-Baptiste
ne s’en plaignait pas, mais on ne savait pas où on irait. Allait-on bientôt
embarquer, comme tant d’autres, au port de Québec ou être transférés dans
des casernes en attendant l’ordre de départ pour l’Europe ?
Jean-Baptiste pensait à Angelaine, aux amis, au village.
Le temps des exercices à Valcartier achevait. Pour Jean-Baptiste, c’était
une bonne chose. Il se souviendrait d’avoir eu l’occasion de se rendre par
train à la ville de Québec, qui n’était pas loin. Il avait été ébloui par la cité,
ses vieilles rues en pente, ses maisons, ses monuments. On disait que c’était
un peu la France, l’Écosse, l’Irlande et l’Angleterre qui se mariaient ici.
Que d’activités dans le port ! En cet été de 1916, d’immenses navires
attendaient aux quais ou s’alignaient sur le fleuve. La ville grouillait
d’uniformes, de civils affairés, de marchands accueillants, de femmes
élégantes, de bourgeois prospères, d’enfants joyeux, pauvres et
interrogateurs.
De retour au camp, on plongeait dans un autre monde, celui d’une
grande école de préparation au combat meurtrier. La ville de Québec était
l’image de la vie, heureuse malgré tout, bruyante et colorée. Québec, pour
beaucoup de soldats, fut la dernière ville du Canada qu’ils virent avant de
partir vers leur destin. On semblait vouloir l’oublier dans la cité qui se
donnait l’illusion de la vie normale, pourtant les navires et les soldats venus
de partout au pays, de loin à l’ouest ou à l’est, ne cessaient de rappeler la
raison de ces mouvements de troupes.
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