Acadissima

Jean-Louis Grosmaire · Chapitre 9 sur 67

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Acadissima

Mes condoléances

 

 

D imanche, quand le prêtre annonça aux fidèles le décès de sa mère et son enterrement le lendemain, Jean-Baptiste fondit en larmes. Au milieu de son chagrin, il sentit la présence d’Angelaine. Il eut honte de sa

faiblesse. C’était comme si, par sa douleur, il tentait de l’apitoyer, de

l’amadouer, de se rendre intéressant. Sa détresse allait attirer l’attention

d’Angelaine sur lui, au moment même où l’on parlait des funérailles de sa

mère. Il étouffa ses sanglots. C’est avec soulagement qu’il entendit l’Ite,

missa est. Il s’agenouilla pour la bénédiction et se rassit. Il préféra attendre

que les autres paroissiens partent pour remonter l’allée vers la porte

principale dont la rosace disait que le jour était sous un franc soleil, alors

que lui était dans la noirceur du deuil. Des gens vinrent lui tendre la main,

lui exprimer des mots de réconfort.

Il avança dans l’église maintenant déserte. Les derniers fidèles venaient

de sortir dans des papotages discrets. Une femme replaçait les étoffes

blanches sur la sainte table. Un rayon de soleil irisait la tête de la statue de

saint Antoine.

Jean-Baptiste vit ce qu’au fond de lui il espérait, Angelaine l’attendait

sur le parvis. Il avança, mal à l’aise dans son costume des grandes occasions

qui sentait le coffre de cèdre. Elle était lumineuse, Angelaine, élancée, avec

une robe sombre, ses boucles d’or, sa crémone ample, ses yeux turquoise

qui l’envoûtaient.

Il se trouva gauche, emprunté, après tout il n’était qu’un garçon de

ferme, un ouvrier du bois, un mousse, un journalier en tout genre.

Elle arborait un sourire accueillant qui n’exprimait pas la pitié, ce qui

soulagea Jean-Baptiste. Elle tendit la main.

— Mes condoléances, dit-elle, en articulant clairement ces deux mots.

Pour Jean-Baptiste, ce fut un vent de tendresse.

Il se sentit rougir. Ce n’était plus la compagne d’école qu’il avait devant

lui, c’était presque une dame, une jeune fille au seuil d’une belle vie, une

femme élégante au regard fraternel. Jean-Baptiste perçut, comme jadis, la

pureté qui était le sceau de leur amitié enfantine.

— J’ai toujours aimé tes parents, je les ai toujours admirés.

Jean-Baptiste triturait sa tuque entre ses doigts, oscillait gauchement sur

ses jambes.

— Je ne savais pas qu’elle était si malade. Je regrette de ne pas avoir pu

vous aider.

— Merci…

— Lorsque ton père est parti, j’aurais aimé vous saluer, j’étais hors du

village à ce moment-là.

Jean-Baptiste pensait à ce jeune homme qu’il avait vu en compagnie

d’Angelaine. Revenaient les mêmes questions, vivait-elle seule ? Ou chez

ses parents ? Était-elle mariée ?

— Je serai là pour l’enterrement.

— Merci, Angelaine.

Le cœur lourd, il pleura. Il eut honte. Surtout ne pas engendrer la pitié.

Mais c’était trop tard, il ne pouvait se ressaisir.

Ils descendirent le perron de l’église. Quelques personnes devisaient

non loin. Ils observaient ces deux jeunes qu’ils avaient vus petits marcher

main dans la main dans la rue du village.

— Et si nous parcourions un bout de chemin ensemble ? proposa-t-elle.

Jean-Baptiste aurait marché plus qu’un bout de chemin. Il avait tant à

dire, à savoir, à aimer.

Ils avancèrent côte à côte, comme jadis. Tous deux étonnés, émus de se

retrouver sur le même parcours, celui de l’enfance. En ces journées de

douleur, ce rayon de bonheur éclairait le cœur de Jean-Baptiste. Il n’osait y

croire. Il s’interdisait de rêver, la vie n’est pas ainsi, la vie est rude. Il faut

tant travailler, en forêt, en mer, dans les champs, tout bâtir, les maisons, les charpentes, les bateaux, les relations. Ils marchèrent en silence comme pour

aller puiser au fond d’eux-mêmes les trésors de leur enfance, ces joyaux

balayés par l’adolescence et ses courants contraires. Cela faisait long-temps

que Jean-Baptiste avait compris que la vie était comme la mer, un jour toute

douce, toute claire, puis tourmentée, hérissée de vagues sauvages, flots en

fracas et puis calme et en paix.

Chaque pas les ramenait vers les jours d’avant, quand ils rentraient à la

maison, la tête pleine de rêves, imprégnés de la chaleur de la petite école, de

la passion de la maîtresse qui les ouvrait à la connaissance du monde. Les

règles de grammaire, de calcul, la géographie et ses noms fabuleux,

l’histoire et ses héros, le français et le bon parler, si cher aux Acadiens,

habitaient leur esprit en éveil. La maîtresse offrait des boîtes de merveilles

où on pouvait puiser sans fin des joies sublimes. Il faisait bon dans la pièce

où le poêle ronronnait. La maîtresse écrivait sur le tableau noir des mots

nouveaux, la neige collait aux petits carreaux, la salle de classe sentait les

manteaux mouillés, la laine humide, les bonnets, un peu aussi la vache ou

l’écurie où certains étaient passés tôt le matin. Il y avait un rythme, une

routine que l’on suivait chaque jour et qui rassurait.

La récréation était un temps de retrouvailles, de courses dans un espace

qui paraissait immense, mais qui n’était qu’une cour ensoleillée et enneigée

où trônaient quelques arbres qui avaient vu des générations de villageois se

succéder. Ces patriarches de l’école, ces érables étaient aimés de tous ;

quand la maîtresse avait les yeux tournés, on tentait de se hisser sur les

premières branches pour voir le monde et même les pays lointains. Les

années s’écoulaient, c’était la fin de l’école, le départ, les adieux aux

amitiés enfantines.

En ce moment, ils parcouraient ensemble le chemin de leur vie passée,

comme un vieux couple d’enfants qui se retrouvaient, étonnés d’avoir tout

ce fonds commun, cette richesse léguée par la maîtresse d’école.

— C’était bien, avant, murmura Jean-Baptiste.

— Oui, soupira Angelaine. Un soupir qui signifiait peut-être «

dommage que cela fut, espérons que cela revienne », se disait-il

Dans quelques instants, ce serait le terme de leur promenade,

qu’allaient-ils se dire ? Des mots convenus, non, ce n’était pas possible.

Jean-Baptiste appréhendait la séparation. Certes, il y avait le lendemain, ils

se retrouveraient. Jean-Baptiste pensa à sa mère. Elle les avait réunis, quelles retrouvailles ! Ou bien, cela ne resterait-il qu’une simple rencontre

nostalgique d’amis d’enfance ?

Ils arrivèrent au carrefour où, comme avant, ils se quittaient, chacun

retournant vers sa maison familiale, le cœur heureux de la journée qu’il

avait passée à découvrir le monde. Au même instant, le corbillard mené par

Donat et tiré par Champion tourna le coin de la rue en route vers un autre

décès.

Ils se regardèrent. Le drame était permanent, la douleur ravivée par cette

vision du corbillard noir glissant sur la neige.

Jean-Baptiste suivait des yeux le cheval qui filait au loin dans la rue.

— À demain, dit-elle de sa voix douce.

— À demain, Angelaine.

Intimidé, il baissa la tête. Maudit que la vie était dure !

Chacun prit son chemin. Jean-Baptiste n’osa se retourner. Les yeux

remplis de larmes, il accueillit le vent glacé presque avec plaisir. Il avança,

submergé par les émotions.

 

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