Acadissima
Mes condoléances
D imanche, quand le prêtre annonça aux fidèles le décès de sa mère et son enterrement le lendemain, Jean-Baptiste fondit en larmes. Au milieu de son chagrin, il sentit la présence d’Angelaine. Il eut honte de sa
faiblesse. C’était comme si, par sa douleur, il tentait de l’apitoyer, de
l’amadouer, de se rendre intéressant. Sa détresse allait attirer l’attention
d’Angelaine sur lui, au moment même où l’on parlait des funérailles de sa
mère. Il étouffa ses sanglots. C’est avec soulagement qu’il entendit l’Ite,
missa est. Il s’agenouilla pour la bénédiction et se rassit. Il préféra attendre
que les autres paroissiens partent pour remonter l’allée vers la porte
principale dont la rosace disait que le jour était sous un franc soleil, alors
que lui était dans la noirceur du deuil. Des gens vinrent lui tendre la main,
lui exprimer des mots de réconfort.
Il avança dans l’église maintenant déserte. Les derniers fidèles venaient
de sortir dans des papotages discrets. Une femme replaçait les étoffes
blanches sur la sainte table. Un rayon de soleil irisait la tête de la statue de
saint Antoine.
Jean-Baptiste vit ce qu’au fond de lui il espérait, Angelaine l’attendait
sur le parvis. Il avança, mal à l’aise dans son costume des grandes occasions
qui sentait le coffre de cèdre. Elle était lumineuse, Angelaine, élancée, avec
une robe sombre, ses boucles d’or, sa crémone ample, ses yeux turquoise
qui l’envoûtaient.
Il se trouva gauche, emprunté, après tout il n’était qu’un garçon de
ferme, un ouvrier du bois, un mousse, un journalier en tout genre.
Elle arborait un sourire accueillant qui n’exprimait pas la pitié, ce qui
soulagea Jean-Baptiste. Elle tendit la main.
— Mes condoléances, dit-elle, en articulant clairement ces deux mots.
Pour Jean-Baptiste, ce fut un vent de tendresse.
Il se sentit rougir. Ce n’était plus la compagne d’école qu’il avait devant
lui, c’était presque une dame, une jeune fille au seuil d’une belle vie, une
femme élégante au regard fraternel. Jean-Baptiste perçut, comme jadis, la
pureté qui était le sceau de leur amitié enfantine.
— J’ai toujours aimé tes parents, je les ai toujours admirés.
Jean-Baptiste triturait sa tuque entre ses doigts, oscillait gauchement sur
ses jambes.
— Je ne savais pas qu’elle était si malade. Je regrette de ne pas avoir pu
vous aider.
— Merci…
— Lorsque ton père est parti, j’aurais aimé vous saluer, j’étais hors du
village à ce moment-là.
Jean-Baptiste pensait à ce jeune homme qu’il avait vu en compagnie
d’Angelaine. Revenaient les mêmes questions, vivait-elle seule ? Ou chez
ses parents ? Était-elle mariée ?
— Je serai là pour l’enterrement.
— Merci, Angelaine.
Le cœur lourd, il pleura. Il eut honte. Surtout ne pas engendrer la pitié.
Mais c’était trop tard, il ne pouvait se ressaisir.
Ils descendirent le perron de l’église. Quelques personnes devisaient
non loin. Ils observaient ces deux jeunes qu’ils avaient vus petits marcher
main dans la main dans la rue du village.
— Et si nous parcourions un bout de chemin ensemble ? proposa-t-elle.
Jean-Baptiste aurait marché plus qu’un bout de chemin. Il avait tant à
dire, à savoir, à aimer.
Ils avancèrent côte à côte, comme jadis. Tous deux étonnés, émus de se
retrouver sur le même parcours, celui de l’enfance. En ces journées de
douleur, ce rayon de bonheur éclairait le cœur de Jean-Baptiste. Il n’osait y
croire. Il s’interdisait de rêver, la vie n’est pas ainsi, la vie est rude. Il faut
tant travailler, en forêt, en mer, dans les champs, tout bâtir, les maisons, les charpentes, les bateaux, les relations. Ils marchèrent en silence comme pour
aller puiser au fond d’eux-mêmes les trésors de leur enfance, ces joyaux
balayés par l’adolescence et ses courants contraires. Cela faisait long-temps
que Jean-Baptiste avait compris que la vie était comme la mer, un jour toute
douce, toute claire, puis tourmentée, hérissée de vagues sauvages, flots en
fracas et puis calme et en paix.
Chaque pas les ramenait vers les jours d’avant, quand ils rentraient à la
maison, la tête pleine de rêves, imprégnés de la chaleur de la petite école, de
la passion de la maîtresse qui les ouvrait à la connaissance du monde. Les
règles de grammaire, de calcul, la géographie et ses noms fabuleux,
l’histoire et ses héros, le français et le bon parler, si cher aux Acadiens,
habitaient leur esprit en éveil. La maîtresse offrait des boîtes de merveilles
où on pouvait puiser sans fin des joies sublimes. Il faisait bon dans la pièce
où le poêle ronronnait. La maîtresse écrivait sur le tableau noir des mots
nouveaux, la neige collait aux petits carreaux, la salle de classe sentait les
manteaux mouillés, la laine humide, les bonnets, un peu aussi la vache ou
l’écurie où certains étaient passés tôt le matin. Il y avait un rythme, une
routine que l’on suivait chaque jour et qui rassurait.
La récréation était un temps de retrouvailles, de courses dans un espace
qui paraissait immense, mais qui n’était qu’une cour ensoleillée et enneigée
où trônaient quelques arbres qui avaient vu des générations de villageois se
succéder. Ces patriarches de l’école, ces érables étaient aimés de tous ;
quand la maîtresse avait les yeux tournés, on tentait de se hisser sur les
premières branches pour voir le monde et même les pays lointains. Les
années s’écoulaient, c’était la fin de l’école, le départ, les adieux aux
amitiés enfantines.
En ce moment, ils parcouraient ensemble le chemin de leur vie passée,
comme un vieux couple d’enfants qui se retrouvaient, étonnés d’avoir tout
ce fonds commun, cette richesse léguée par la maîtresse d’école.
— C’était bien, avant, murmura Jean-Baptiste.
— Oui, soupira Angelaine. Un soupir qui signifiait peut-être «
dommage que cela fut, espérons que cela revienne », se disait-il
Dans quelques instants, ce serait le terme de leur promenade,
qu’allaient-ils se dire ? Des mots convenus, non, ce n’était pas possible.
Jean-Baptiste appréhendait la séparation. Certes, il y avait le lendemain, ils
se retrouveraient. Jean-Baptiste pensa à sa mère. Elle les avait réunis, quelles retrouvailles ! Ou bien, cela ne resterait-il qu’une simple rencontre
nostalgique d’amis d’enfance ?
Ils arrivèrent au carrefour où, comme avant, ils se quittaient, chacun
retournant vers sa maison familiale, le cœur heureux de la journée qu’il
avait passée à découvrir le monde. Au même instant, le corbillard mené par
Donat et tiré par Champion tourna le coin de la rue en route vers un autre
décès.
Ils se regardèrent. Le drame était permanent, la douleur ravivée par cette
vision du corbillard noir glissant sur la neige.
Jean-Baptiste suivait des yeux le cheval qui filait au loin dans la rue.
— À demain, dit-elle de sa voix douce.
— À demain, Angelaine.
Intimidé, il baissa la tête. Maudit que la vie était dure !
Chacun prit son chemin. Jean-Baptiste n’osa se retourner. Les yeux
remplis de larmes, il accueillit le vent glacé presque avec plaisir. Il avança,
submergé par les émotions.
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