Acadissima
Angelaine
T out en cheminant péniblement dans la neige cotonneuse, Jean-Baptiste se rappelait une rencontre avec Angelaine, sa grande amie d’école. C’était il y a un an, par un soir frisquet de fin d’été. Jean-Baptiste
nettoyait un bateau de pêche, alors que tout l’équipage était déjà reparti à la
maison.
Dès qu’il vit Angelaine, Jean-Baptiste sauta sur le quai. Ils s’assirent sur
des cordages, regardèrent le soleil couchant qui se déployait dans des
teintes de rouge, d’ambre et de feu.
— Ça fait plaisir de te revoir, Jean-Baptiste.
— Moi aussi.
— La pêche a été bonne ?
— Pas pire, la mer était belle. Comment vas-tu, Angelaine ?
— Bien, mais j’avais besoin de sortir de la maison. Trop de chicanes.
Mais ce n’est pas nouveau. Mes parents, c’est souvent comme l’eau et le
feu.
— Des parents qui s’aiment, y a rien de plus beau.
— Des parents qui se disputent, y a rien de plus laid.
— Les miens s’adorent.
— Les miens, ça dépend des jours, et puis entre mes frères et sœurs, ce
n’est pas toujours l’harmonie non plus.
— Tu sais que je suis fils unique. Le curé reprochait toujours à mes
parents d’empêcher la famille. Le curé leur disait : « Vous devez avoir au
moins dix enfants ! » Mes parents ne répondaient pas. Comment faisaient-
ils pour ne pas avoir d’autres enfants ? Je ne sais pas. Peut-être un secret
des Mi’kmaq ? C’était toujours le même refrain. Le curé ne lâchait pas, ce
sont eux qui ont lâché le curé ! On est resté au loin, ça ne nous a pas fait
aimer, au village. Tu comprends ?
— Oui. Mes parents ont eu deux garçons et deux filles. Chacune et
chacun des enfants est parti de son côté, je suis la dernière, je ne vois que
rarement mes frères et ma sœur. Ils habitent dans d’autres villes et villages,
ils ne nous écrivent presque jamais. Même pas pour Noël. Ma mère est trop
autoritaire. Elle décide de tout. Mon père est un rêveur, un homme libre,
sans attaches. Lui, il voulait voir le monde, naviguer, visiter des terres
lointaines, ce n’était pas un pêcheur, c’était un voyageur. Un jour, alors que
mes aînés avaient déjà quitté la maison, mon père a dit à ma mère : « Je vais
prendre l’air pour quelques jours. » Comme mes parents se chicanaient pour
des riens, il a pris son sac de pêcheur, il y a rangé quelques vêtements et
objets et il est parti dans l’automne doré. Où est-il allé ? Je ne sais pas. Ma
mère était fâchée contre lui. Elzéar, ça ne l’a pas arrêté. Il a laissé de
l’argent dans le tiroir et il a quitté la maison sans se retourner, juste un petit
baiser pour moi. Ma mère a essuyé ses larmes de colère et la vaisselle en
même temps, ajoute Angelaine en souriant tristement.
De ses yeux verts émanaient une lumière marine, leur clarté limpide
foudroyait Jean-Baptiste. L’auréole de ses cheveux blonds, qui dépassaient
de sa tuque, et sa crémone au vent, soulignaient les doux traits de son
visage. Sa voix était apaisante, Angelaine articulait chaque mot qu’elle
semblait croquer tel un fruit suave.
— Et puis, poursuivit-elle, il nous est revenu avec la première neige.
Pour moi, c’était le père Noël ! Il est arrivé comme s’il rentrait d’un séjour
de travail au chantier de bois. Il était réjoui, épanoui. Il a ouvert son sac, a
déballé des cadeaux pour moi et un bracelet pour maman. Mes parents
étaient de nouveau ensemble, mais pas unis. Prendre l’air avait fait du bien
à mon père. Et peut-être à elle aussi. Il nous raconta qu’il s’était fait
embaucher sur une goélette, qu’il était allé jusqu’à Québec, la belle ville de
Québec, disait-il. C’est de là qu’il nous rapportait les cadeaux. Il nous
contait des histoires de mer, les baleines, le fleuve et le golfe, la marée et les vents, les courants et la navigation. Et au printemps, la bougeotte l’a repris.
Ma mère lui tombait sur les nerfs, moi aussi, elle ne me lâchait pas. Lui, il
fallait qu’il parte. Il s’en est allé un beau matin, pour s’engager, qu’il disait :
« Il y en a qui vont dans les forêts de l’Ouest, en Ontario, en Mauricie, moi,
c’est la mer ! ».
Cette fois, mes parents se sont embrassés, pas tendrement, mais c’était
un au revoir poli. Mon père m’a serrée dans ses bras, je pleurais. Il était
triste, là j’ai su qu’il m’aimait vraiment, qu’il aimait ma mère, mais qu’il
étouffait dans cette maison. Il ne supportait pas une vie de routine, une vie
toujours pareille entre le village, le curé qui nous surveillait, les autres qui
jasaient sur nous, notre petite misère et les remontrances perpétuelles de ma
mère. Avant de mourir, il voulait voir du pays et revenir au printemps avec
le pécule amassé. Au printemps, il a réapparu. Mais que l’hiver fut long. Où
était le père ? Que faisait-il ? Avec qui ? Avait-il une autre femme ailleurs,
ou d’autres femmes ? J’étais assez grande pour me poser des questions. Ma
mère ne s’interrogeait plus, son mari était ainsi, qu’il boive dans une
taverne en ville où qu’il navigue de femme en femme semblait, en
apparence, peu lui importer. Elle aussi était libre, du moins tentait-elle de
l’être. Autant dire que personne ne comprenait ni n’admettait ça à Piligan.
Le père était même allé dans une île où on parlait français, comme nous,
des Blancs, des Noirs, tout mélangés, de belles personnes, qu’il disait, le
père.
Il nous en a rapporté, des masques. Et il avait un autre bracelet pour ma
mère. Il racontait qu’il avait embarqué à Halifax et que là aussi, il y avait
des Noirs canadiens. Moi, je n’avais jamais vu de Noir. Et puis un jour, le
père est revenu, mais il n’allait pas bien. Ce n’était plus le jeune homme
vigoureux qui s’en allait, le sac de pêcheur sur le dos. Elzéar était voûté, il
respirait lentement. Il nous est arrivé en janvier. Ma mère et mon père se
sont alors retrouvés, comme avant, distants, sans réelle affection. Ils
vivaient ensemble, mais ils étaient comme séparés. Ils étaient unis par
l’Église, mais pas par le cœur. Une cohabitation, pas une amitié. J’ai
compris que mon père était pareil à un oiseau, il partait en migration, son
épouse l’attendait sans jamais le condamner ouvertement. Au fond d’elle-
même, Abella, ma mère, lui en voulait certainement. Les hivers sont longs,
toute seule à élever les enfants, et avec peu d’argent.
Elle lui a laissé sa liberté, sinon, il serait peut-être parti définitivement.
Tous les deux, ils s’accrochent pour un rien, ils s’ostinent tout le temps. Elle lui tombe dessus. Ça me soulage un peu, car quand il est absent, c’est moi
qui mange les remarques désobligeantes.
Ma mère n’a pas eu la vie dont elle rêvait. C’est une meneuse, pas une
femme soumise. Je comprends très bien ça. Mais elle ne me laisse pas
beaucoup de liberté non plus.
C’est pour ça qu’un jour, j’ai davantage compris mon père. Je lui ai dit
qu’il avait bien fait de voyager quand il était jeune. Ça l’a apaisé.
C’était ainsi pour eux. Le père s’est rétabli, il n’a plus quitté le foyer. Il
a travaillé par-ci par-là, et c’est de même ça depuis près de trois ans.
Maintenant, c’est moi surtout qui subis les humeurs de ma mère, je n’en
peux plus.
« Tais-toi et fais ce que j’te dis ! T’es bonne à rien ! Tu fais tout mal !
Obéis ! Tais-toi quand j’parle ! Va te laver ! Tu ne comprends rien ! Non,
pas comme ça. Obéis un peu. On voit que tu retiens de ton père. Sale
gamine ! Tu n’écoutes pas quand on te parle. Tu n’écoutes jamais. Tu n’en
fais qu’à ta tête ! Qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu pour avoir une fille
pareille ? »
Pas de coups, mais des mots durs, prononcés d’un ton sévère,
constamment. Comment est-ce possible chez une mère ? J’ai bien vu à
l’école que la maîtresse n’était pas comme ça, que les autres enfants ne se
plaignaient pas de leur mère, que leur mère n’agissait pas comme la
mienne. Pourquoi ? C’est grâce à l’école, à la maîtresse, que j’ai pu m’en
sortir.
Maintenant, je laisse ma mère parler. C’est ma mère, je l’aime, mais elle
ne m’aime pas vraiment. Je vais m’inscrire à un cours de secrétariat, j’irai
en ville pour ça. Dès que j’auraimes diplômes, je quitterai Piligan, je ne
veux plus vivre près de ma mère.
Ils se regardèrent. Eux aussi, ils formaient un couple étrange. Même s’ils
étaient jeunes, ils avaient déjà un passé commun, des allées et venues, des
départs et de rares retrouvailles, comme aujourd’hui.
Jean-Baptiste se souvenait de la petite école, la seule qu’il avait
fréquentée.
Ils étaient enfants. Les adultes souriaient en les voyant marcher dans le
village, en se tenant la main comme des grands.
Ainsi, pendant des années, ils avaient parcouru le même chemin, main
dans la main, puis il la quittait pour poursuivre sa route vers la maison de
Fond-des-Brisants. La vie les a ensuite séparés. Angelaine est partie vers la
grande école, lui vers les champs, le travail de journalier, il a aidé dans les
écuries, les fermes autour, sur les bateaux de pêche. Ils se sont revus
parfois, au magasin général, plus rarement à l’église, que Jean-Baptiste ne
fréquentait pas souvent. Elle avait changé, elle devenait une femme. La vie
les éloignait. Elle est partie en ville, afin de suivre des cours pour être
secrétaire. Lui est resté à Fond-des-Brisants, collé à la boue des champs, à
la vase des marais.
Et ce soir-là, au couchant sur la mer, ce fut une heure de confidences.
Ils se quittèrent comme s’ils s’étaient vus la veille. Le passé et le
présent s’étaient rejoints en quelques minutes de bonheur et de partage.
Hélas, un jour, il la vit au bras d’un jeune homme élégant, c’était en été, il y
a quelques mois de cela, dans la rue Principale. Ce jour-là, Jean-Baptiste se
sentit seul, pauvre, sale, ébouriffé, mal éduqué. Le monsieur portait un
chapeau brun, Jean-Baptiste sa casquette gris délavé. Le couple marchait
devant le magasin général. Angelaine était vêtue d’une robe ample, ses
cheveux entouraient d’un nuage d’or son visage piqueté de taches de
rousseur. Le cœur de Jean-Baptiste se fendait telle une bûche sous la hache.
C’était brutal, sec, définitif, une peine d’amour qui creuse des sillons pour
longtemps. La page de l’enfance se tournait, la page des jours heureux
s’enfuyait. Il était loin le temps de la petite école et des retours main dans la
main.
Le temps passa. Jean-Baptiste pensait souvent à Angelaine. Il souhaitait
la revoir, mais il n’osait pas lui parler. Il craignait de la rencontrer, voulant
la garder intacte dans son souvenir, conserver l’espoir, ne rien savoir d’elle
de peur d’apprendre qu’elle était mariée, qu’elle avait un enfant, qu’elle lui
échappait pour toujours. Maintenant, elle était peut-être en ville. Avait-elle
souhaité se marier pour s’éloigner le plus vite possible de la maison
familiale ? Jean-Baptiste ne faisait rien pour avoir de ses nouvelles, mais au
moindre écho, il était attentif. Il évitait de passer dans sa rue, c’est ainsi
qu’il la portait en lui.
C’était un amour d’enfance, pur et sans nuages, qu’il protégeait dans
son cœur craintif.
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