Acadissima
Quatrième partie LE RETOUR
Quatrième partie
LE RETOUR
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Au revoir, belle Comté
D ans le courant de décembre, les soldats canadiens quittèrent progressivement le Jura en direction d’Étaples, avant leur retour en Angleterre, puis leur départ pour le Canada. Les hommes mariés eurent la
priorité.
Les soldats devaient être munis de leur équipement, avoir leurs
vêtements d’hiver et devaient transporter leur couverture 1.
Les chevaux furent examinés par les services vétérinaires canadiens.
Dès le 20 décembre, 250 chevaux du camp des Canadiens furent envoyés au
Remount Depot de Rouen, 250 suivirent le 23 décembre2.
Au terme d’un long séjour dans le Jura, qu’éprouvaient donc les jeunes
Acadiens ? Ils étaient partis pour se battre, mais c’est contre de nobles
arbres qu’ils se mesurèrent. Des centaines de milliers d’autres jeunes étaient
au front, ils étaient morts, mutilés, avaient atrocement souffert tandis que
Jean-Baptiste et la plupart de ses compagnons rentraient au Canada sans
blessure majeure. Les jeunes se donnaient des airs, bombaient le torse.
Comme tous ceux de leur âge, ils riaient et blaguaient, l’avenir était encore
devant eux. Ils avaient accompli leur devoir, ils revenaient fièrement au
pays, ne s’inquiétant pas de ce qui les attendait là-bas. Mais au fond d’eux-
mêmes, derrière la fumée des cigarettes qu’ils portaient crânement à leurs
lèvres, que ressentaient-ils ? Comment se ferait le retour au village, à la ville, à la campagne ? Que raconteraient-ils à la parenté, au voisin,
comment les intégrerait-on ? Qu’importe. Long était encore le chemin du
retour.
Il y a ceux que personne n’attend. Et lui, Jean-Baptiste, elle l’attend.
Certes, Angelaine est une amie d’enfance, mais il l’a perdue de vue durant
de longues années. Ils ne se connaissent pas vraiment. La passion du départ
sera-t-elle au rendez-vous ? Les lettres d’Angelaine expriment son amour,
mais qu’y aura-t-il dans leur regard, au moment de leurs retrouvailles ?
Le reflet de Jean-Baptiste se superposait sur la vitre embuée à la
campagne française en hiver. Une vitre séparait deux mondes qui se
côtoyaient pour une dernière fois. Jean-Baptiste était songeur. Dans le train,
des pages se tournaient rapidement. La Comté, c’était déjà le passé.
On quittait une région. La France, on l’avait vue en Comté. Les gens, on ne
les avait pas assez rencontrés, on était des soldats. Il y avait ceux qui
auraient aimé rester, qui avaient forgé des liens avec des familles, avec de
jeunes comtoises, certains même, ils étaient rares, s’étaient mariés, ou se
marieraient au Canada, leur bien-aimée les rejoindrait au pays, ou eux
reviendraient en Comté. Le Jura, si canadien dans certains de ses aspects,
devenait encore plus canadien, acadien même, cette fois dans son sang, ses
nouvelles souches qui n’étaient pas celles des arbres coupés, mais celles des
enfants à venir, les fruits des deux continents.
Les Canadiens laissaient derrière eux une trentaine des leurs qui gisaient
dans les cimetières de Censeau, Champagnole et Supt. Ils venaient de
l’Alberta, du Manitoba, du Québec, de Colombie-Britannique, de
Saskatchewan, d’Ontario, du Nouveau-Brunswick, de Nouvelle-Écosse, des
États-Unis, ils étaient natifs d’Angleterre, d’Écosse, de la Barbade, ou des
États-Unis. Ils étaient morts de pneumonies, tuberculose pulmonaire,
péritonite tuberculeuse, collisions, accidents, eczéma, hémorragies,
appendicite, néphrite, méningite, syncope, blessures.
L’armée, ce grand corps auquel on avait appartenu durant tant de mois,
les ordres, les supérieurs qui pensaient pour vous, les exercices, les défilés,
tout cela prendrait fin, et un matin, ou en pleine nuit, on se retrouverait seul
avec soi-même. On devrait rebâtir sa vie en civil.
La guerre était finie, qui voudrait encore en entendre parler ? On
revenait de loin, d’un autre pays, d’un autre temps, on serait un étranger chez soi, comme on l’avait été en Comté. Mais en Comté, on vous
observait, et parfois, on vous admirait, on vous enviait, on vous remerciait ;
qu’en serait-il au pays ? Accueillis, acclamés les premiers jours, peut-être,
mais que se passerait-il ensuite ? On aurait le temps d’y penser. Le train
traversait la France, on parcourait le même trajet qu’à l’aller, cette fois vers
la mer.
La France aux villes et villages détruits, aux familles meurtries, aux
hommes mutilés et infirmes, la France des veuves et des orphelins avait
beaucoup de plaies à panser, tout comme l’Allemagne. Au moins, la paix
était revenue. Au moins, on respirait !
Vivement la mer, le vent sur les vagues, le retour vers l’Acadie de son
cœur.
Cyprien, bien dénommé L’heureux, était souriant. Depuis le début, il
avait gardé son air de bon vivant, rien ne semblait l’affecter, et si une tuile
lui tombait dessus, il disait souvent : Ç ça me dérange pas ». Pour être si
jovial à l’armée, pensa Jean-Baptiste, c’est qu’il ne s’épanouissait pas dans
sa famille.
La campagne française défilait sous les fenêtres du train en ce mois de
décembre 1918 3.
Les soldats canadiens avaient quitté le Jura sous la neige. Le camp
dormait maintenant dans le silence blanc. La forêt respirait. Nul bataillon ne
perturbait la paix retrouvée pour les hommes et pour la sylve. La forêt
retrouverait-elle un jour son allure si fière, si imposante ? Oublierait-on le
passage des jeunes du Nouveau Monde ?
C’est avec regret que Jean-Baptiste avait vu partir les chevaux, les plus
vaillants vers Rouen, les plus faibles iraient peut-être à la boucherie,
quelques-uns termineraient leur vie dans les campagnes autour. Des paysans
en feraient leurs compagnons, et ces bêtes allaient vivre au rythme des
labours, des semailles, des foins, rejoignant dans les verts pâturages du Jura
les magnifiques chevaux comtois, robustes et intelligents, qui rappelaient
tant à Jean-Baptiste les chevaux de race canadienne et son cher Champion.
Lorsque le train sortit de la montagne, qu’il traversa vallées et plateaux,
les soldats retrouvèrent les vastes plaines du Bassin parisien. On quittait la
Comté, on entrait dans un autre paysage, comme un autre pays. Ici, les
forêts étaient moins étendues, les champs plus grands. La fumée montait des habitations dans le gris de décembre. Des lambeaux de neige
s’accrochaient aux bords des taillis, puis disparaissaient au fur et à mesure
que le train s’approchait de la région parisienne. Il n’y avait plus l’éclat de
la lumière sur la neige, qui même par temps maussade donnait au Jura sa
joyeuse clarté, une douceur des contours ou un contraste cristallin qui
tranchaient avec le vert des conifères et le sombre blanchâtre des feuillus.
Ces plaines enchantaient les soldats venus du Manitoba, de la
Saskatchewan, de l’Alberta. Même si elles n’avaient pas l’immensité quasi
océane des Prairies, elles étaient imprégnées de cet infini que les gens de
l’Ouest canadien portent en eux, comme les marins la mer.
Jean-Baptiste pensait aux gens qu’il avait côtoyés au cours de ces mois
hors du monde, ces mois de forêt, mais c’est d’abord à son père qu’il
songeait. Un peu comme lui, il revenait des chantiers forestiers, il sortait du
bois et redécouvrait la vie de tous les jours, celle des gens ordinaires. Il
rentrait au bercail avec le sentiment de bien avoir accompli son travail.
Jean-Baptiste observait Cyprien, assis en face de lui, qui somnolait en
regardant la buée couler le long des vitres qui vibraient à chaque secousse.
Cyprien avait été là depuis le début jusqu’à aujourd’hui. Un compagnon
dynamique qui avait mûri et qui avait hâte, tout comme Jean-Baptiste, de
quitter l’uniforme. Cyprien avait assez donné à la patrie. L’armée et son
cadre rigide n’étaient pas faits pour lui. Cyprien parlait peu. Jean-Baptiste
appréciait son silence. Il y avait quelque chose du marin dans chacun de ces
deux hommes. Prenant leur distance, ils ne posaient pas de questions. Jean-
Baptiste et Cyprien avaient traversé cette période, une amitié franche et
solide s’était nouée entre eux, avec peu de mots.
Des officiers, il y en avait eu de bons, mais, hiérarchie et son respect
obligeant, Jean-Baptiste ou Cyprien eurent peu de dialogues avec les
gradés.
Quant à l’aumônier Gaudet, Jean-Baptiste revoyait sa silhouette
sérieuse, mais avec quelque chose de bienveillant, penchée, écoutant la
confession d’un soldat dans une coursive de bateaux, un coin de
baraquement ; combien de péchés avait-il entendus ? De quoi bouleverser
un cœur et faire éclater un cerveau ! Combien de pénitences, de chapelets,
de scapulaires, de bénédictions, de serments, d’encouragements, de
consolations, de discours, de conseils, de remontrances, avait-il prodigués ?
L’aumônier était là, on le voyait partout et pourtant, ses supérieurs lui
reprochaient de ne pas être assez présent ! Des messes au camp, dans les villages, le soulagement aux malades, il s’est dépensé, il avait des mots
aimables ou graves. Il était aumônier parmi des officiers parfois peu enclins
à l’aider dans son sacerdoce. Il devait veiller, comme un père, sur ces jeunes
soldats prêts à courtiser les demoiselles des parages. L’aumônier Gaudet fut
muté au front. Il quitta ses hommes en juillet 1918, ses chers Acadiens qu’il
guidait depuis le début, qu’il avait confessés, conseillés, rassurés,
réprimandés, et à qui il avait donné la communion. Il avait béni les repas,
accompagné les malades, donné l’extrême-onction. Le père, un Acadien
parmi les siens, voix des villages et des paroisses d’Acadie, était envoyé en
premières lignes.
Jean-Baptiste ne comprenait pas. L’armée ne voyait-elle pas le travail
qu’accomplissait ici ce serviteur de Dieu ?
L’Europe avait beaucoup souffert et souffrait encore. Les journaux
rapportaient qu’une famine se répandait en Autriche en ce mois de
décembre 1918. Les gens devaient payer les choux ou les betteraves à des
prix d’or, le pain était très rare.
L’armistice fut prolongé jusqu’au 17 janvier 1919. De nombreuses
familles attendaient des nouvelles de leur soldat, du père, du frère, porté
disparu. On espérait. Peut-être celui-ci était-il prisonnier. On craignait de
voir arriver cette missive officielle que recevaient des voisins pour annoncer
le décès de l’être cher. Les journaux publiaient encore et encore des listes
de morts au champ d’honneur, des condoléances, des citations. Dans les
maisons, des femmes, des enfants regardaient sur le buffet la photographie
du père. Si dehors on fêtait la paix, dedans, et surtout dans les cœurs, on
pleurait. « Papa n’est pas venu, papa reviendra-t-il ? », se demandait-on.
La démobilisation se poursuivait. En priorité revenaient les pères de
famille avec enfant ou veufs, puis les militaires ayant plus de deux frères
tués.
Jean-Baptiste se souvint d’un instituteur rencontré dans un village, l’homme
lui parlait des auteurs de la Franche-Comté et de la France. Jean-Baptiste
écoutait cet instituteur trop vieux pour l’armée. Il évoquait avec passion
Hugo, Verne, Zola, Rimbaud, Verlaine, Loti, Daudet ; Molière, l’éternel, il a
vu tous nos travers, et La Fontaine, la finesse du style, de la pensée. Mais
où sont leurs livres ? Heureusement, Jean-Baptiste avait en sa possession les deux livres du docteur Grandmaison. Il les avait lus et relus. Mais il
avait soif, il voulait comprendre, et lire. Dans Clairières dans le ciel,
Francis Jammes parlait avec talent de la nature, de la tristesse, des
sentiments, de la vie de tous les jours, du Pays basque, mais lui, Jean-
Baptiste était là, les deux pieds dans la boue, la tête sous le soleil cuisant, la
peau mangée par les taons qui attaquaient les chevaux et les bœufs. Loti
avec les Pêcheurs d’Islande était plus en accord avec lui. La vie était rude,
Loti savait dire la mer, et la solitude, même en groupe ; l’océan, le travail si
exigeant, le vent, les vagues dangereuses, les côtes, le pays là-bas, si loin.
Jean-Baptiste aimait ces deux livres qui lui rappelaient le docteur
Grandmaison, sa mère, Fond-des-Brisants, avec le baluchon de son père
bien rangé dans ses affaires, c’étaient des objets précieux.
1. Journal de guerre – Quartier général – Groupe du Jura – Corps forestier canadien, op. cit. 1er
décembre 1918.
2. Ibid., 20 décembre 1918. Les chevaux considérés comme de qualité inférieure furent vendus à
Besançon le 13 janvier 1919 au prix fixe de 1600 francs par cheval, quel que soit l’âge et la
condition, ibid., 13 janvier 1919.
3. Jusqu’à 200 wagons de matériel furent expédiés du district no 5 vers Le Havre, Calais, etc. Ibid.,
28 février 1919. Le quartier général du Groupe Jura du C.F.C. fut évacué vers l’Angleterre le 29
mars 1919, en vue de sa démobilisation, ibid., 29 mars 1919.
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