Acadissima

Jean-Louis Grosmaire · Chapitre 54 sur 67

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Acadissima

Quatrième partie LE RETOUR

Quatrième partie

 

LE RETOUR

 

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Au revoir, belle Comté

 

D ans le courant de décembre, les soldats canadiens quittèrent progressivement le Jura en direction d’Étaples, avant leur retour en Angleterre, puis leur départ pour le Canada. Les hommes mariés eurent la

priorité.

Les soldats devaient être munis de leur équipement, avoir leurs

vêtements d’hiver et devaient transporter leur couverture 1.

Les chevaux furent examinés par les services vétérinaires canadiens.

Dès le 20 décembre, 250 chevaux du camp des Canadiens furent envoyés au

Remount Depot de Rouen, 250 suivirent le 23 décembre2.

 

Au terme d’un long séjour dans le Jura, qu’éprouvaient donc les jeunes

Acadiens ? Ils étaient partis pour se battre, mais c’est contre de nobles

arbres qu’ils se mesurèrent. Des centaines de milliers d’autres jeunes étaient

au front, ils étaient morts, mutilés, avaient atrocement souffert tandis que

Jean-Baptiste et la plupart de ses compagnons rentraient au Canada sans

blessure majeure. Les jeunes se donnaient des airs, bombaient le torse.

Comme tous ceux de leur âge, ils riaient et blaguaient, l’avenir était encore

devant eux. Ils avaient accompli leur devoir, ils revenaient fièrement au

pays, ne s’inquiétant pas de ce qui les attendait là-bas. Mais au fond d’eux-

mêmes, derrière la fumée des cigarettes qu’ils portaient crânement à leurs

lèvres, que ressentaient-ils ? Comment se ferait le retour au village, à la ville, à la campagne ? Que raconteraient-ils à la parenté, au voisin,

comment les intégrerait-on ? Qu’importe. Long était encore le chemin du

retour.

Il y a ceux que personne n’attend. Et lui, Jean-Baptiste, elle l’attend.

Certes, Angelaine est une amie d’enfance, mais il l’a perdue de vue durant

de longues années. Ils ne se connaissent pas vraiment. La passion du départ

sera-t-elle au rendez-vous ? Les lettres d’Angelaine expriment son amour,

mais qu’y aura-t-il dans leur regard, au moment de leurs retrouvailles ?

Le reflet de Jean-Baptiste se superposait sur la vitre embuée à la

campagne française en hiver. Une vitre séparait deux mondes qui se

côtoyaient pour une dernière fois. Jean-Baptiste était songeur. Dans le train,

des pages se tournaient rapidement. La Comté, c’était déjà le passé.

 

On quittait une région. La France, on l’avait vue en Comté. Les gens, on ne

les avait pas assez rencontrés, on était des soldats. Il y avait ceux qui

auraient aimé rester, qui avaient forgé des liens avec des familles, avec de

jeunes comtoises, certains même, ils étaient rares, s’étaient mariés, ou se

marieraient au Canada, leur bien-aimée les rejoindrait au pays, ou eux

reviendraient en Comté. Le Jura, si canadien dans certains de ses aspects,

devenait encore plus canadien, acadien même, cette fois dans son sang, ses

nouvelles souches qui n’étaient pas celles des arbres coupés, mais celles des

enfants à venir, les fruits des deux continents.

Les Canadiens laissaient derrière eux une trentaine des leurs qui gisaient

dans les cimetières de Censeau, Champagnole et Supt. Ils venaient de

l’Alberta, du Manitoba, du Québec, de Colombie-Britannique, de

Saskatchewan, d’Ontario, du Nouveau-Brunswick, de Nouvelle-Écosse, des

États-Unis, ils étaient natifs d’Angleterre, d’Écosse, de la Barbade, ou des

États-Unis. Ils étaient morts de pneumonies, tuberculose pulmonaire,

péritonite tuberculeuse, collisions, accidents, eczéma, hémorragies,

appendicite, néphrite, méningite, syncope, blessures.

L’armée, ce grand corps auquel on avait appartenu durant tant de mois,

les ordres, les supérieurs qui pensaient pour vous, les exercices, les défilés,

tout cela prendrait fin, et un matin, ou en pleine nuit, on se retrouverait seul

avec soi-même. On devrait rebâtir sa vie en civil.

La guerre était finie, qui voudrait encore en entendre parler ? On

revenait de loin, d’un autre pays, d’un autre temps, on serait un étranger chez soi, comme on l’avait été en Comté. Mais en Comté, on vous

observait, et parfois, on vous admirait, on vous enviait, on vous remerciait ;

qu’en serait-il au pays ? Accueillis, acclamés les premiers jours, peut-être,

mais que se passerait-il ensuite ? On aurait le temps d’y penser. Le train

traversait la France, on parcourait le même trajet qu’à l’aller, cette fois vers

la mer.

La France aux villes et villages détruits, aux familles meurtries, aux

hommes mutilés et infirmes, la France des veuves et des orphelins avait

beaucoup de plaies à panser, tout comme l’Allemagne. Au moins, la paix

était revenue. Au moins, on respirait !

Vivement la mer, le vent sur les vagues, le retour vers l’Acadie de son

cœur.

Cyprien, bien dénommé L’heureux, était souriant. Depuis le début, il

avait gardé son air de bon vivant, rien ne semblait l’affecter, et si une tuile

lui tombait dessus, il disait souvent : Ç ça me dérange pas ». Pour être si

jovial à l’armée, pensa Jean-Baptiste, c’est qu’il ne s’épanouissait pas dans

sa famille.

 

La campagne française défilait sous les fenêtres du train en ce mois de

décembre 1918 3.

Les soldats canadiens avaient quitté le Jura sous la neige. Le camp

dormait maintenant dans le silence blanc. La forêt respirait. Nul bataillon ne

perturbait la paix retrouvée pour les hommes et pour la sylve. La forêt

retrouverait-elle un jour son allure si fière, si imposante ? Oublierait-on le

passage des jeunes du Nouveau Monde ?

C’est avec regret que Jean-Baptiste avait vu partir les chevaux, les plus

vaillants vers Rouen, les plus faibles iraient peut-être à la boucherie,

quelques-uns termineraient leur vie dans les campagnes autour. Des paysans

en feraient leurs compagnons, et ces bêtes allaient vivre au rythme des

labours, des semailles, des foins, rejoignant dans les verts pâturages du Jura

les magnifiques chevaux comtois, robustes et intelligents, qui rappelaient

tant à Jean-Baptiste les chevaux de race canadienne et son cher Champion.

Lorsque le train sortit de la montagne, qu’il traversa vallées et plateaux,

les soldats retrouvèrent les vastes plaines du Bassin parisien. On quittait la

Comté, on entrait dans un autre paysage, comme un autre pays. Ici, les

forêts étaient moins étendues, les champs plus grands. La fumée montait des habitations dans le gris de décembre. Des lambeaux de neige

s’accrochaient aux bords des taillis, puis disparaissaient au fur et à mesure

que le train s’approchait de la région parisienne. Il n’y avait plus l’éclat de

la lumière sur la neige, qui même par temps maussade donnait au Jura sa

joyeuse clarté, une douceur des contours ou un contraste cristallin qui

tranchaient avec le vert des conifères et le sombre blanchâtre des feuillus.

Ces plaines enchantaient les soldats venus du Manitoba, de la

Saskatchewan, de l’Alberta. Même si elles n’avaient pas l’immensité quasi

océane des Prairies, elles étaient imprégnées de cet infini que les gens de

l’Ouest canadien portent en eux, comme les marins la mer.

Jean-Baptiste pensait aux gens qu’il avait côtoyés au cours de ces mois

hors du monde, ces mois de forêt, mais c’est d’abord à son père qu’il

songeait. Un peu comme lui, il revenait des chantiers forestiers, il sortait du

bois et redécouvrait la vie de tous les jours, celle des gens ordinaires. Il

rentrait au bercail avec le sentiment de bien avoir accompli son travail.

Jean-Baptiste observait Cyprien, assis en face de lui, qui somnolait en

regardant la buée couler le long des vitres qui vibraient à chaque secousse.

Cyprien avait été là depuis le début jusqu’à aujourd’hui. Un compagnon

dynamique qui avait mûri et qui avait hâte, tout comme Jean-Baptiste, de

quitter l’uniforme. Cyprien avait assez donné à la patrie. L’armée et son

cadre rigide n’étaient pas faits pour lui. Cyprien parlait peu. Jean-Baptiste

appréciait son silence. Il y avait quelque chose du marin dans chacun de ces

deux hommes. Prenant leur distance, ils ne posaient pas de questions. Jean-

Baptiste et Cyprien avaient traversé cette période, une amitié franche et

solide s’était nouée entre eux, avec peu de mots.

Des officiers, il y en avait eu de bons, mais, hiérarchie et son respect

obligeant, Jean-Baptiste ou Cyprien eurent peu de dialogues avec les

gradés.

Quant à l’aumônier Gaudet, Jean-Baptiste revoyait sa silhouette

sérieuse, mais avec quelque chose de bienveillant, penchée, écoutant la

confession d’un soldat dans une coursive de bateaux, un coin de

baraquement ; combien de péchés avait-il entendus ? De quoi bouleverser

un cœur et faire éclater un cerveau ! Combien de pénitences, de chapelets,

de scapulaires, de bénédictions, de serments, d’encouragements, de

consolations, de discours, de conseils, de remontrances, avait-il prodigués ?

L’aumônier était là, on le voyait partout et pourtant, ses supérieurs lui

reprochaient de ne pas être assez présent ! Des messes au camp, dans les villages, le soulagement aux malades, il s’est dépensé, il avait des mots

aimables ou graves. Il était aumônier parmi des officiers parfois peu enclins

à l’aider dans son sacerdoce. Il devait veiller, comme un père, sur ces jeunes

soldats prêts à courtiser les demoiselles des parages. L’aumônier Gaudet fut

muté au front. Il quitta ses hommes en juillet 1918, ses chers Acadiens qu’il

guidait depuis le début, qu’il avait confessés, conseillés, rassurés,

réprimandés, et à qui il avait donné la communion. Il avait béni les repas,

accompagné les malades, donné l’extrême-onction. Le père, un Acadien

parmi les siens, voix des villages et des paroisses d’Acadie, était envoyé en

premières lignes.

Jean-Baptiste ne comprenait pas. L’armée ne voyait-elle pas le travail

qu’accomplissait ici ce serviteur de Dieu ?

 

L’Europe avait beaucoup souffert et souffrait encore. Les journaux

rapportaient qu’une famine se répandait en Autriche en ce mois de

décembre 1918. Les gens devaient payer les choux ou les betteraves à des

prix d’or, le pain était très rare.

L’armistice fut prolongé jusqu’au 17 janvier 1919. De nombreuses

familles attendaient des nouvelles de leur soldat, du père, du frère, porté

disparu. On espérait. Peut-être celui-ci était-il prisonnier. On craignait de

voir arriver cette missive officielle que recevaient des voisins pour annoncer

le décès de l’être cher. Les journaux publiaient encore et encore des listes

de morts au champ d’honneur, des condoléances, des citations. Dans les

maisons, des femmes, des enfants regardaient sur le buffet la photographie

du père. Si dehors on fêtait la paix, dedans, et surtout dans les cœurs, on

pleurait. « Papa n’est pas venu, papa reviendra-t-il ? », se demandait-on.

La démobilisation se poursuivait. En priorité revenaient les pères de

famille avec enfant ou veufs, puis les militaires ayant plus de deux frères

tués.

 

Jean-Baptiste se souvint d’un instituteur rencontré dans un village, l’homme

lui parlait des auteurs de la Franche-Comté et de la France. Jean-Baptiste

écoutait cet instituteur trop vieux pour l’armée. Il évoquait avec passion

Hugo, Verne, Zola, Rimbaud, Verlaine, Loti, Daudet ; Molière, l’éternel, il a

vu tous nos travers, et La Fontaine, la finesse du style, de la pensée. Mais

où sont leurs livres ? Heureusement, Jean-Baptiste avait en sa possession les deux livres du docteur Grandmaison. Il les avait lus et relus. Mais il

avait soif, il voulait comprendre, et lire. Dans Clairières dans le ciel,

Francis Jammes parlait avec talent de la nature, de la tristesse, des

sentiments, de la vie de tous les jours, du Pays basque, mais lui, Jean-

Baptiste était là, les deux pieds dans la boue, la tête sous le soleil cuisant, la

peau mangée par les taons qui attaquaient les chevaux et les bœufs. Loti

avec les Pêcheurs d’Islande était plus en accord avec lui. La vie était rude,

Loti savait dire la mer, et la solitude, même en groupe ; l’océan, le travail si

exigeant, le vent, les vagues dangereuses, les côtes, le pays là-bas, si loin.

Jean-Baptiste aimait ces deux livres qui lui rappelaient le docteur

Grandmaison, sa mère, Fond-des-Brisants, avec le baluchon de son père

bien rangé dans ses affaires, c’étaient des objets précieux.

 

1. Journal de guerre – Quartier général – Groupe du Jura – Corps forestier canadien, op. cit. 1er

décembre 1918.

2. Ibid., 20 décembre 1918. Les chevaux considérés comme de qualité inférieure furent vendus à

Besançon le 13 janvier 1919 au prix fixe de 1600 francs par cheval, quel que soit l’âge et la

condition, ibid., 13 janvier 1919.

3. Jusqu’à 200 wagons de matériel furent expédiés du district no 5 vers Le Havre, Calais, etc. Ibid.,

28 février 1919. Le quartier général du Groupe Jura du C.F.C. fut évacué vers l’Angleterre le 29

mars 1919, en vue de sa démobilisation, ibid., 29 mars 1919.

 

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