Acadissima
All aboard!
D onat arriva tôt le mercredi matin. Jean-Baptiste entendit la clochette de la carriole. Il était levé depuis longtemps. Il avait peu dormi. C’était comme si les rares meubles, toute la maison voulait parler, le retenir. Il
revoyait ce paysage aux quatre saisons, la baie, la mer, les rochers, la route,
les clôtures et les monts aux formes douces. Jamais il n’avait quitté ce
paysage où il était né.
Donat descendit de la carriole, affichant un air plus sérieux que
d’habitude. Seul Champion semblait joyeux.
— C’est le grand jour, Ti-Gars !
— Oui, Donat. Merci d’être venu.
— Pas trop nerveux ?
— Plutôt, oui.
Jean-Baptiste lui montra les endroits à surveiller si la neige s’accumulait sur
le toit, les outils, la grange, ce ne fut pas long. Les lieux n’avaient aucun
secret pour Donat, c’était davantage une tournée que s’offrait Jean-Baptiste,
comme un salut à cette demeure tant aimée.
Jean-Baptiste avait mis quelques vêtements dans le baluchon du père. Dès
qu’il cala le baluchon sur son épaule, il ressentit une fierté, une force en lui.
Maintenant, il devait faire son devoir, malgré tout ce qu’il lui en coûtait. Il regarda une dernière fois la photographie jaunie de ses parents dans le cadre
en bois au-dessus du coffre en cèdre. Il observa la pièce, du lit au poêle, du
réveil à la boîte à sel et aux allumettes, et juste avant de fermer la porte, il
s’arrêta près de la chaise berçante, la caressa, lui donna un petit élan. Sous
le crucifix qui avait vu tant de joies et de douleurs, il se signa, et, les larmes
aux yeux, ferma la porte derrière lui.
Donat l’attendait assis dans la carriole, les guides à la main.
Du haut de la galerie, Jean-Baptiste contempla, comme pour une ultime
fois, le paysage. C’était sa Cadie à lui, le pays où il était né, et où il
souhaitait finir ses jours.
— À la grâce de Dieu ! dit-il en ouvrant le bras droit. Il monta dans la
carriole.
Ils descendirent en silence le chemin, c’était là que Jean-Baptiste avait
effectué ses premiers pas, sous les yeux de son père et de sa mère.
Les souvenirs affluaient. Les yeux de Jean-Baptiste se voilaient. La mer
exhalait ses ondes salées et les parfums des herbes du rivage. Jean-Baptiste
se gorgea de cet air qu’il aimait tant. Les yeux fermés, il aurait pu
reconnaître d’emblée Fond-des-Brisants.
— Sois pas triste, tu reverras ça bientôt.
— Si seulement.
— Bon, on va quérir Cyprien.
Ils le retrouvèrent tout guilleret devant le magasin général. Il attendait, une
petite valise en carton à la main. Il salua et s’assit aussitôt dans la carriole.
Il ne sentait pas l’alcool.
Un petit coup de guides et Champion reprit la route.
C’est à cet instant que Jean-Baptiste vit Angelaine, marchant sur le
trottoir en bois. Leurs yeux se croisèrent. On aurait dit qu’il y avait un fil
tendu entre les deux jeunes, tant la tension qui les unissait était forte.
Angelaine s’approcha du bord du trottoir. Elle était en larmes. Elle fit un
signe de la main.
Interdit, Jean-Baptiste l’observait. À son tour, il tendit la main.
Les deux cœurs battaient à se rompre.
Donat, tout comme Cyprien, était muet.
Jean-Baptiste tourna la tête et continua de regarder Angelaine alors que
la carriole s’éloignait et déchirait leur lien. Jean-Baptiste, presque
immobile, gardait le bras levé. La carriole vira au coin de la rue Principale.
— Tout le village sait que vous partez à la guerre, murmura Donat.
Le trajet jusqu’à la gare de l’anse au Roc se déroula en silence. La carriole
atteignit une petite maison éloignée du village, un long quai, des champs et
quelques personnes qui attendaient le train.
Donat immobilisa Champion. Les jeunes sautèrent de la carriole.
Cyprien était heureux de changer d’air. Les adieux, surtout douloureux,
ce n’était pas son genre.
Il remercia Donat.
Jean-Baptiste fit l’accolade à celui-ci, il saisit son baluchon et caressa
Champion sur le museau. Il avança vers la gare, se retourna une dernière
fois vers Donat et Champion et, les yeux remplis de larmes, il marcha vers
le quai.
Donat le salua de la main. La carriole redémarra en soulevant une légère
poussière.
Cyprien se tenait un peu à l’écart des voyageurs qui s’alignaient sur le
quai. Tout autour, il n’y avait que champs, broussailles et arbustes.
— Moi, j’suis pas triste. On est sept enfants à la maison. J’suis le
troisième. L’aîné est aux États depuis des années. Avec la guerre, on l’a
point revu. Le deuxième a déserté. Il est passé deux fois chez nous en
cachette, la nuit. Il s’était enrôlé. L’armée, il pouvait pas, il est fou de
liberté. Les autres sont plus jeunes que moi. Personne ne m’a retenu à la
maison. C’est mon affaire, voilà ce que m’ont dit mes parents. Ça parle pas
beaucoup chez nous. J’ai toujours pensé que j’avais pas été voulu, que
j’suis, comme les autres, peut-être, un enfant par obligation, pour obéir à
l’Église. On travaille dur chez nous, j’sais pas s’ils sont chagrins, ils sont
tellement muets. J’les aime, mais eux, j’sais pas. Fait que me v’là. M’ont dit
au revoir, bonne chance et puis ont continué leur travail, comme si c’était
pas important ou qu’ils cachaient leur peine. Fait que si j’reviens, ils me
diront bonjour et puis ils reprendront leur travail.
Jamais Cyprien n’avait autant parlé. Étonné, Jean-Baptiste l’avait
écouté. Chez lui, c’était une maison d’amour. Chez Cyprien, on n’exprimait
rien, tout était voilé. Étrange, la vie.
Le train arriva. L’énorme locomotive donnait l’impression que la gare
était toute petite.
Les voyageurs se ruèrent vers les portières, hissant les enfants, les
valises dans les wagons en hauteur.
— All aboard! Une minute plus tard, le train quittait l’anse au Roc où
sur le quai s’agitaient quelques bras.
Le train, c’était un autre monde. Un vacarme de ferrailles, une
succession de roulis et de tangages heurtés et bruyants, quelques
compartiments pleins, des hommes qui fumaient. Le vent, qui entrait par les
fenêtres du couloir, y poussait les vapeurs de la locomotive et des
poussières de charbon.
Il y eut une série d’arrêts dans de petites gares identiques à celle de
l’anse au Roc. Puis, le train gagna en vitesse, dès qu’il rejoignit la voie
principale vers Moncton.
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