Acadissima

Jean-Louis Grosmaire · Chapitre 28 sur 67

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Acadissima

All aboard!

 

D onat arriva tôt le mercredi matin. Jean-Baptiste entendit la clochette de la carriole. Il était levé depuis longtemps. Il avait peu dormi. C’était comme si les rares meubles, toute la maison voulait parler, le retenir. Il

revoyait ce paysage aux quatre saisons, la baie, la mer, les rochers, la route,

les clôtures et les monts aux formes douces. Jamais il n’avait quitté ce

paysage où il était né.

Donat descendit de la carriole, affichant un air plus sérieux que

d’habitude. Seul Champion semblait joyeux.

— C’est le grand jour, Ti-Gars !

— Oui, Donat. Merci d’être venu.

— Pas trop nerveux ?

— Plutôt, oui.

 

Jean-Baptiste lui montra les endroits à surveiller si la neige s’accumulait sur

le toit, les outils, la grange, ce ne fut pas long. Les lieux n’avaient aucun

secret pour Donat, c’était davantage une tournée que s’offrait Jean-Baptiste,

comme un salut à cette demeure tant aimée.

 

Jean-Baptiste avait mis quelques vêtements dans le baluchon du père. Dès

qu’il cala le baluchon sur son épaule, il ressentit une fierté, une force en lui.

Maintenant, il devait faire son devoir, malgré tout ce qu’il lui en coûtait. Il regarda une dernière fois la photographie jaunie de ses parents dans le cadre

en bois au-dessus du coffre en cèdre. Il observa la pièce, du lit au poêle, du

réveil à la boîte à sel et aux allumettes, et juste avant de fermer la porte, il

s’arrêta près de la chaise berçante, la caressa, lui donna un petit élan. Sous

le crucifix qui avait vu tant de joies et de douleurs, il se signa, et, les larmes

aux yeux, ferma la porte derrière lui.

Donat l’attendait assis dans la carriole, les guides à la main.

Du haut de la galerie, Jean-Baptiste contempla, comme pour une ultime

fois, le paysage. C’était sa Cadie à lui, le pays où il était né, et où il

souhaitait finir ses jours.

— À la grâce de Dieu ! dit-il en ouvrant le bras droit. Il monta dans la

carriole.

Ils descendirent en silence le chemin, c’était là que Jean-Baptiste avait

effectué ses premiers pas, sous les yeux de son père et de sa mère.

Les souvenirs affluaient. Les yeux de Jean-Baptiste se voilaient. La mer

exhalait ses ondes salées et les parfums des herbes du rivage. Jean-Baptiste

se gorgea de cet air qu’il aimait tant. Les yeux fermés, il aurait pu

reconnaître d’emblée Fond-des-Brisants.

— Sois pas triste, tu reverras ça bientôt.

— Si seulement.

— Bon, on va quérir Cyprien.

 

Ils le retrouvèrent tout guilleret devant le magasin général. Il attendait, une

petite valise en carton à la main. Il salua et s’assit aussitôt dans la carriole.

Il ne sentait pas l’alcool.

Un petit coup de guides et Champion reprit la route.

C’est à cet instant que Jean-Baptiste vit Angelaine, marchant sur le

trottoir en bois. Leurs yeux se croisèrent. On aurait dit qu’il y avait un fil

tendu entre les deux jeunes, tant la tension qui les unissait était forte.

Angelaine s’approcha du bord du trottoir. Elle était en larmes. Elle fit un

signe de la main.

Interdit, Jean-Baptiste l’observait. À son tour, il tendit la main.

Les deux cœurs battaient à se rompre.

Donat, tout comme Cyprien, était muet.

Jean-Baptiste tourna la tête et continua de regarder Angelaine alors que

la carriole s’éloignait et déchirait leur lien. Jean-Baptiste, presque

immobile, gardait le bras levé. La carriole vira au coin de la rue Principale.

— Tout le village sait que vous partez à la guerre, murmura Donat.

 

Le trajet jusqu’à la gare de l’anse au Roc se déroula en silence. La carriole

atteignit une petite maison éloignée du village, un long quai, des champs et

quelques personnes qui attendaient le train.

Donat immobilisa Champion. Les jeunes sautèrent de la carriole.

Cyprien était heureux de changer d’air. Les adieux, surtout douloureux,

ce n’était pas son genre.

Il remercia Donat.

Jean-Baptiste fit l’accolade à celui-ci, il saisit son baluchon et caressa

Champion sur le museau. Il avança vers la gare, se retourna une dernière

fois vers Donat et Champion et, les yeux remplis de larmes, il marcha vers

le quai.

Donat le salua de la main. La carriole redémarra en soulevant une légère

poussière.

Cyprien se tenait un peu à l’écart des voyageurs qui s’alignaient sur le

quai. Tout autour, il n’y avait que champs, broussailles et arbustes.

— Moi, j’suis pas triste. On est sept enfants à la maison. J’suis le

troisième. L’aîné est aux États depuis des années. Avec la guerre, on l’a

point revu. Le deuxième a déserté. Il est passé deux fois chez nous en

cachette, la nuit. Il s’était enrôlé. L’armée, il pouvait pas, il est fou de

liberté. Les autres sont plus jeunes que moi. Personne ne m’a retenu à la

maison. C’est mon affaire, voilà ce que m’ont dit mes parents. Ça parle pas

beaucoup chez nous. J’ai toujours pensé que j’avais pas été voulu, que

j’suis, comme les autres, peut-être, un enfant par obligation, pour obéir à

l’Église. On travaille dur chez nous, j’sais pas s’ils sont chagrins, ils sont

tellement muets. J’les aime, mais eux, j’sais pas. Fait que me v’là. M’ont dit

au revoir, bonne chance et puis ont continué leur travail, comme si c’était

pas important ou qu’ils cachaient leur peine. Fait que si j’reviens, ils me

diront bonjour et puis ils reprendront leur travail.

Jamais Cyprien n’avait autant parlé. Étonné, Jean-Baptiste l’avait

écouté. Chez lui, c’était une maison d’amour. Chez Cyprien, on n’exprimait

rien, tout était voilé. Étrange, la vie.

Le train arriva. L’énorme locomotive donnait l’impression que la gare

était toute petite.

Les voyageurs se ruèrent vers les portières, hissant les enfants, les

valises dans les wagons en hauteur.

— All aboard! Une minute plus tard, le train quittait l’anse au Roc où

sur le quai s’agitaient quelques bras.

Le train, c’était un autre monde. Un vacarme de ferrailles, une

succession de roulis et de tangages heurtés et bruyants, quelques

compartiments pleins, des hommes qui fumaient. Le vent, qui entrait par les

fenêtres du couloir, y poussait les vapeurs de la locomotive et des

poussières de charbon.

Il y eut une série d’arrêts dans de petites gares identiques à celle de

l’anse au Roc. Puis, le train gagna en vitesse, dès qu’il rejoignit la voie

principale vers Moncton.

 

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