Acadissima

Jean-Louis Grosmaire · Chapitre 51 sur 67

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Acadissima

En montagne comtoise

 

J ean-Baptiste reposa la lettre. Il regarda le plancher du baraquement. En lui montaient des images de jadis. La famille Grandmaison, les notes du piano coulant par la fenêtre, caressant les rideaux pour se perdre dans le

grand jardin. Les enfants Grandmaison allant et venant, l’été au village pour

les vacances et repartant à l’automne au pensionnat. Il les avait croisés

souvent, ces jeunes, ils avaient échangé, c’étaient des camarades de son âge

promis à un bel avenir, instruits. La fleur intellectuelle de la nouvelle

Acadie, la fierté et surtout l’amour des parents. Maintenant, Fabien était ce

que l’on appelle en France une« gueule cassée », Damien était tombé au

champ d’honneur. Champ d’honneur ! Les mots résonnaient dans l’esprit de

Jean-Baptiste.

Il se leva, sortit. Il lui fallait respirer.

Sous ses yeux, que c’était triste cette forêt que l’on abattait sans

ménagement. Il y avait urgence, on coupait à la hâte. Jean-Baptiste n’était

pas le meilleur bûcheron, mais grâce à son père, il avait une certaine

expérience dans les travaux forestiers. Ils étaient quelques-uns comme lui,

accoutumés « au bois ». Mais combien d’autres avaient été versés dans le

bataillon forestier et n’avaient jamais bûché en forêt. Les vieux

montagnards les observaient sans dire un mot ; silencieux, ils hochaient

négativement de la tête. Eux, avant, ils sortaient les arbres avec prudence,

respect même. Ils pouvaient prendre leur temps, comme si les arbres à la croissance tranquille leur dictaient un rythme en rien comparable à la

cadence vorace qu’exigeaient les livraisons de bois pour la guerre.

Maintenant, c’était l’hécatombe des seigneurs de la forêt. Bien sûr,

c’était pour le front, pour la France. On n’avait pas le temps de penser

autrement ni d’agir autrement, la forêt aussi était en guerre, ces arbres

étaient aussi des gueules cassées, des morts.

 

L’hiver de 1917-1918 dérouta Jean-Baptiste. Des froids vifs et des « radoux

», comme disaient les Jurassiens, alternaient. Ainsi, à la fin janvier, soufflait

un vent glacé, mais les paysans craignaient que la nature sous le soleil se

réveillât trop hâtivement. Il faisait 12 à 13 degrés à midi, le 25 janvier, au-

delà de 15 degrés à l’ombre. Heureusement, les nuits étaient sous zéro, ce

qui retardait l’éveil de la nature.

La guerre était loin d’être gagnée. On apprit que Londres avait été

bombardée à la fin du mois de janvier par quatre appareils allemands. On

déplorait 47 tués, près de 170 blessés. Paris avait également été bombardée

par quatre escadrilles allemandes qui avaient déjoué les alliés en volant à

haute altitude et avaient largué leurs bombes sur la banlieue et sur la rive

droite de Paris, faisant 36 morts, 190 blessés. Trois hôpitaux avaient été

touchés. Les combats se poursuivaient sur les fronts et près de la Franche-

Comté, en Haute-Alsace, dans les Vosges1.

La vie au camp accablait des soldats qui se rendaient dans les villages

en quête d’un débit de boissons. Trop éméchés pour rentrer à temps, ils

étaient jugés et sévèrement punis. Tel autre, qui avait volé un camarade de

divers biens et d’une paire de bottes, fut condamné à la prison et aux

travaux forcés pour 9 mois 2.

À la fin de mars, faute de moyens de transport, le bois s’empilait dans

les chantiers. Le district no 5 dut cesser ses activités.

Début avril 1918, l’hiver sembla se retirer. Combien d’autres devrait-on

endurer dans ces camps, loin du pays ?

Le 15 avril parvint l’ordre de sélectionner 2 officiers et 100 hommes du

service actif pour l’entraînement militaire. Voulait-on les maintenir occupés

pendant le ralentissement des opérations en forêt ou les préparer à rejoindre

le front où les attaques allemandes se déchaînaient ?

Le 17 avril, le travail reprit avec enthousiasme dans toutes les

compagnies.

La neige couvrit la Comté. La forêt ne restait pas pour autant

silencieuse, les hommes et les chevaux étaient à l’ouvrage. À la lisière de la

forêt, dans les pré-bois, les corbeaux, ou, selon le mot d’ici, les « crâas » ou

les « cros », effarouchés s’envolaient dans un cri rauque et puissant que

renvoyait l’écho de la vallée.

Une étude préliminaire commença dans la forêt du Risoux et dans la

région de Labergement pour le bois destiné aux aéroplanes.

 

Ma Mie,

Je ne pense pas que la censure coupera ce que je t’écris puisque c’est

dans les journaux.

La guerre se poursuit, violente, acharnée, dans le Nord de la France,

en Champagne, en Lorraine. Le 11 avril, Paris a été visé par des

canons à longue portée, un obus a atteint une crèche, il y a eu 4 tués et

21 blessés. Le 12 avril, 2 morts, 12 blessés. Durant la nuit, deux

avions ont lancé des bombes sur Paris, on déplore 26 morts et 72

blessés ; le 14, une femme fut tuée ; durant la nuit du 15 au 16, un tué,

deux blessés ; le 16, le bombardement a tué 18 personnes, et fait 40

blessés3. Paris, que l’on décrit comme l’une des plus belles villes du

monde, Paris que je n’ai jamais vue et que je ne verrai sûrement pas,

Paris souffre ; la France souffre, et ça m’enrage. Ça m’attriste.

Pour te changer les idées, je te recopie deux textes recueillis pour toi

dans les journaux. Je n’ai jamais lu chez nous une telle prose pour dire

le temps qu’il fait sur la contrée :

 

Journal de Pontarlier, 21 avril 1918

 

« La semaine du jeudi 11 au jeudi 18 a été une de ces périodes

incertaines d’avril où les averses de pluie tiède alternent avec les

giboulées de grésil et les rayons de soleil. Les orages commencent,

provoquant la sortie des morilles parfumées. Les petites gentianes

bleues, messagères fidèles du printemps, font leur apparition, ainsi que

les primevères aux clochettes jaunes. Les groseilliers ont des feuilles et

les bourgeons de marronniers ne sont pas loin de faire éclater leur

tunique brune. »

N’est-ce point un bonheur que de lire une telle chronique du temps ?

Elle se poursuit ainsi :

 

« Température : Elle est capricieuse. Après des journées de 20 et 21

degrés à l’ombre, comme les 13 et 14, on a seulement 5 degrés au plus

chaud du jour, le 16. Dans la nuit, le thermomètre ne s’éloigne guère

de 0 degré4. »

 

(Désolé de ne pas te donner les températures en Fahrenheit, ici, ils

mesurent en centigrade, je n’ai pas la règle de conversion, je sais que

leur zéro degré équivaut à 32 degrés Fahrenheit.)

 

Pour nous, sur le terrain, ça veut dire aussi des orages violents, de la

grêle, de la pluie, de la neige.

Permets-moi de poursuivre avec la suite du temps, dans le même

journal, numéro du 28 avril :

 

« La semaine, du jeudi 18 au jeudi 25, a été une période de décembre

ou de janvier oubliée en route par le Temps. Nous avons relevé les

chutes abondantes de neige au point de nécessiter la pelle pour ouvrir

les chemins. Et le vent glacial avec ses gémissements aux fentes des

portes et des fenêtres est venu nous faire oublier la joie témoignée

naguère aux fleurettes du printemps. Après tout, c’était peut-être la

neige du coucou ? Alors il a été abondamment servi 5. »

 

S’il était tombé 48 cm de neige à Pontarlier (soit un peu plus d’un pied

et demi), nous en avons eu au-dessus de 60 cm (presque 2 pieds, du

moins à vue de nez, je ne suis pas totalement familier avec le système

métrique) !

Comme je te l’ai dit, ce n’est pas la température qui nous dérange,

mais plutôt l’humidité et le fait que nous n’arrivons pas à faire sécher

nos vêtements, qui n’ont pas la qualité de ceux que je porte à Fond-

des-Brisants.

Mais nous sommes en guerre.

Je t’embrasse, je suis comtoisement ton amoureux !

Jean-Baptiste de La Joux !

 

1. Journal de Pontarlier, 3 février 1918, p. 2.

2. Journal de guerre – Quartier général – Groupe du Jura – Corps forestier canadien, op. cit., 27

mars 1918.

3. Journal de Pontarlier, 21 avril 1918, p. 2.

4. Ibid., 21 avril 1918, p. 3.

5. Ibid., 28 avril 1918, p. 3.

 

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