Acadissima
En montagne comtoise
J ean-Baptiste reposa la lettre. Il regarda le plancher du baraquement. En lui montaient des images de jadis. La famille Grandmaison, les notes du piano coulant par la fenêtre, caressant les rideaux pour se perdre dans le
grand jardin. Les enfants Grandmaison allant et venant, l’été au village pour
les vacances et repartant à l’automne au pensionnat. Il les avait croisés
souvent, ces jeunes, ils avaient échangé, c’étaient des camarades de son âge
promis à un bel avenir, instruits. La fleur intellectuelle de la nouvelle
Acadie, la fierté et surtout l’amour des parents. Maintenant, Fabien était ce
que l’on appelle en France une« gueule cassée », Damien était tombé au
champ d’honneur. Champ d’honneur ! Les mots résonnaient dans l’esprit de
Jean-Baptiste.
Il se leva, sortit. Il lui fallait respirer.
Sous ses yeux, que c’était triste cette forêt que l’on abattait sans
ménagement. Il y avait urgence, on coupait à la hâte. Jean-Baptiste n’était
pas le meilleur bûcheron, mais grâce à son père, il avait une certaine
expérience dans les travaux forestiers. Ils étaient quelques-uns comme lui,
accoutumés « au bois ». Mais combien d’autres avaient été versés dans le
bataillon forestier et n’avaient jamais bûché en forêt. Les vieux
montagnards les observaient sans dire un mot ; silencieux, ils hochaient
négativement de la tête. Eux, avant, ils sortaient les arbres avec prudence,
respect même. Ils pouvaient prendre leur temps, comme si les arbres à la croissance tranquille leur dictaient un rythme en rien comparable à la
cadence vorace qu’exigeaient les livraisons de bois pour la guerre.
Maintenant, c’était l’hécatombe des seigneurs de la forêt. Bien sûr,
c’était pour le front, pour la France. On n’avait pas le temps de penser
autrement ni d’agir autrement, la forêt aussi était en guerre, ces arbres
étaient aussi des gueules cassées, des morts.
L’hiver de 1917-1918 dérouta Jean-Baptiste. Des froids vifs et des « radoux
», comme disaient les Jurassiens, alternaient. Ainsi, à la fin janvier, soufflait
un vent glacé, mais les paysans craignaient que la nature sous le soleil se
réveillât trop hâtivement. Il faisait 12 à 13 degrés à midi, le 25 janvier, au-
delà de 15 degrés à l’ombre. Heureusement, les nuits étaient sous zéro, ce
qui retardait l’éveil de la nature.
La guerre était loin d’être gagnée. On apprit que Londres avait été
bombardée à la fin du mois de janvier par quatre appareils allemands. On
déplorait 47 tués, près de 170 blessés. Paris avait également été bombardée
par quatre escadrilles allemandes qui avaient déjoué les alliés en volant à
haute altitude et avaient largué leurs bombes sur la banlieue et sur la rive
droite de Paris, faisant 36 morts, 190 blessés. Trois hôpitaux avaient été
touchés. Les combats se poursuivaient sur les fronts et près de la Franche-
Comté, en Haute-Alsace, dans les Vosges1.
La vie au camp accablait des soldats qui se rendaient dans les villages
en quête d’un débit de boissons. Trop éméchés pour rentrer à temps, ils
étaient jugés et sévèrement punis. Tel autre, qui avait volé un camarade de
divers biens et d’une paire de bottes, fut condamné à la prison et aux
travaux forcés pour 9 mois 2.
À la fin de mars, faute de moyens de transport, le bois s’empilait dans
les chantiers. Le district no 5 dut cesser ses activités.
Début avril 1918, l’hiver sembla se retirer. Combien d’autres devrait-on
endurer dans ces camps, loin du pays ?
Le 15 avril parvint l’ordre de sélectionner 2 officiers et 100 hommes du
service actif pour l’entraînement militaire. Voulait-on les maintenir occupés
pendant le ralentissement des opérations en forêt ou les préparer à rejoindre
le front où les attaques allemandes se déchaînaient ?
Le 17 avril, le travail reprit avec enthousiasme dans toutes les
compagnies.
La neige couvrit la Comté. La forêt ne restait pas pour autant
silencieuse, les hommes et les chevaux étaient à l’ouvrage. À la lisière de la
forêt, dans les pré-bois, les corbeaux, ou, selon le mot d’ici, les « crâas » ou
les « cros », effarouchés s’envolaient dans un cri rauque et puissant que
renvoyait l’écho de la vallée.
Une étude préliminaire commença dans la forêt du Risoux et dans la
région de Labergement pour le bois destiné aux aéroplanes.
Ma Mie,
Je ne pense pas que la censure coupera ce que je t’écris puisque c’est
dans les journaux.
La guerre se poursuit, violente, acharnée, dans le Nord de la France,
en Champagne, en Lorraine. Le 11 avril, Paris a été visé par des
canons à longue portée, un obus a atteint une crèche, il y a eu 4 tués et
21 blessés. Le 12 avril, 2 morts, 12 blessés. Durant la nuit, deux
avions ont lancé des bombes sur Paris, on déplore 26 morts et 72
blessés ; le 14, une femme fut tuée ; durant la nuit du 15 au 16, un tué,
deux blessés ; le 16, le bombardement a tué 18 personnes, et fait 40
blessés3. Paris, que l’on décrit comme l’une des plus belles villes du
monde, Paris que je n’ai jamais vue et que je ne verrai sûrement pas,
Paris souffre ; la France souffre, et ça m’enrage. Ça m’attriste.
Pour te changer les idées, je te recopie deux textes recueillis pour toi
dans les journaux. Je n’ai jamais lu chez nous une telle prose pour dire
le temps qu’il fait sur la contrée :
Journal de Pontarlier, 21 avril 1918
« La semaine du jeudi 11 au jeudi 18 a été une de ces périodes
incertaines d’avril où les averses de pluie tiède alternent avec les
giboulées de grésil et les rayons de soleil. Les orages commencent,
provoquant la sortie des morilles parfumées. Les petites gentianes
bleues, messagères fidèles du printemps, font leur apparition, ainsi que
les primevères aux clochettes jaunes. Les groseilliers ont des feuilles et
les bourgeons de marronniers ne sont pas loin de faire éclater leur
tunique brune. »
N’est-ce point un bonheur que de lire une telle chronique du temps ?
Elle se poursuit ainsi :
« Température : Elle est capricieuse. Après des journées de 20 et 21
degrés à l’ombre, comme les 13 et 14, on a seulement 5 degrés au plus
chaud du jour, le 16. Dans la nuit, le thermomètre ne s’éloigne guère
de 0 degré4. »
(Désolé de ne pas te donner les températures en Fahrenheit, ici, ils
mesurent en centigrade, je n’ai pas la règle de conversion, je sais que
leur zéro degré équivaut à 32 degrés Fahrenheit.)
Pour nous, sur le terrain, ça veut dire aussi des orages violents, de la
grêle, de la pluie, de la neige.
Permets-moi de poursuivre avec la suite du temps, dans le même
journal, numéro du 28 avril :
« La semaine, du jeudi 18 au jeudi 25, a été une période de décembre
ou de janvier oubliée en route par le Temps. Nous avons relevé les
chutes abondantes de neige au point de nécessiter la pelle pour ouvrir
les chemins. Et le vent glacial avec ses gémissements aux fentes des
portes et des fenêtres est venu nous faire oublier la joie témoignée
naguère aux fleurettes du printemps. Après tout, c’était peut-être la
neige du coucou ? Alors il a été abondamment servi 5. »
S’il était tombé 48 cm de neige à Pontarlier (soit un peu plus d’un pied
et demi), nous en avons eu au-dessus de 60 cm (presque 2 pieds, du
moins à vue de nez, je ne suis pas totalement familier avec le système
métrique) !
Comme je te l’ai dit, ce n’est pas la température qui nous dérange,
mais plutôt l’humidité et le fait que nous n’arrivons pas à faire sécher
nos vêtements, qui n’ont pas la qualité de ceux que je porte à Fond-
des-Brisants.
Mais nous sommes en guerre.
Je t’embrasse, je suis comtoisement ton amoureux !
Jean-Baptiste de La Joux !
1. Journal de Pontarlier, 3 février 1918, p. 2.
2. Journal de guerre – Quartier général – Groupe du Jura – Corps forestier canadien, op. cit., 27
mars 1918.
3. Journal de Pontarlier, 21 avril 1918, p. 2.
4. Ibid., 21 avril 1918, p. 3.
5. Ibid., 28 avril 1918, p. 3.
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