Acadissima
Dans la bibliothèque du docteur Grandmaison
L e docteur examina les plaies de Jean-Baptiste, ses yeux, la tension, le souffle. — Mieux, ça va bien mieux.
— Je l’ai échappé belle.
— Finalement, le pire danger que tu as affronté tout au long de ces
mois, c’est ici que tu l’as rencontré. J’ai vu Angelaine, elle va bien. Elle
voulait venir. Je l’en ai dissuadée, le temps est mauvais, trop froid. Je l’ai
examinée chez les voisins. Toute la famille est à l’abri. Ils se portent bien.
Asseyons-nous et devisons un peu.
Ils prirent place dans des fauteuils face à la fenêtre donnant sur le jardin.
Le docteur avait vieilli, et maigri, ses mains osseuses laissaient paraître
ses veines sombres. Il marchait lentement.
— Tu vois, Jean-Baptiste, ce que l’on devient lorsque la guerre vous
meurtrit ? Tant d’angoisse pour nos enfants, d’épreuves nous ont minés
chaque jour. Je lis dans tes yeux ta surprise, où est le docteur que j’ai connu
? Eh bien, il a été emporté par les combats ! Je lutte encore, on ne me
couchera pas. Je resterai debout, on ne m’arrêtera pas. Nos fils ont tout
donné, l’un sa vie, l’autre son visage et sa santé. Tu as fait ton devoir.
Quelle triste guerre ! Et cette grippe dite espagnole, les morts au village, des
enfants, des petits, des gens de tous les âges. Et moi qui me battais de toutes
mes forces, qui prodiguais des conseils, qui rendais visite aux familles,
j’étais impuissant devant un virus. J’ai eu de la chance, j’ai été épargné par la contagion, et la maisonnée aussi, mais des infirmières, des docteurs, du
personnel hospitalier sont décédés. L’épidémie est-elle entrée par Halifax,
portée par des soldats affaiblis qui avaient échappé à la mort au front et qui
succombaient ici, emportant des proches dans la maladie ? Sois prudent,
elle n’est pas terminée, cette épidémie.
Se tournant vers les étagères, il poursuivit :
— Dans ces livres chante l’esprit des grands écrivains. Tu ouvres une
page et, directement, tu accèdes à la pensée de l’auteur, telle qu’il la
concevait au moment de sa rédaction. Bien sûr, il y a du travail, mais il y a
surtout un intense besoin de partager avec nous, qui que nous soyons et quel
que soit le siècle. Regarde, Jules Verne, Famille-Sans-Nom, sur la rébellion
de 1837. Il parle de Montréal, des révoltés, comme s’il était venu ici. Tiens,
Xavier Marmier, originaire de cette Comté où tu fus, son livre Gazida, c’est
l’Outaouais et plus, cet homme a aimé le Canada français, c’était un
Comtois, un passionné de notre terre. Et que dire de Rameau de Saint-Père,
de Longfellow et de son Evangeline, A Tale of Acadie? En voici la
traduction libre, Évangéline, de Pamphile Le May. Tout au long de ces
étagères, tu rencontreras des écrivains extraordinaires, Victor Hugo, le
monument, et les autres, ici les poètes. Des guerres et des problèmes, ils en
ont enduré, des épreuves personnelles aussi. Hugo a beaucoup souffert. Lis
ces livres, ils t’aideront. Ils ne sont pas à moi, ils sont juste en dépôt, en
consigne ici. On rassemble des livres dans sa bibliothèque comme on réunit
des amis dans un salon. On aime discuter avec eux, on écoute leur voix la
plus intime, celle qui n’a même pas besoin d’être parlée. Celle qui nous
touche. Le lecteur, c’est le confident. Celui qui n’interrompt pas votre
discours. S’il revient, c’est vraiment un ami. Le plus difficile est de devoir
quitter ses livres, c’est comme dire adieu à des amis fidèles.
Dans presque tous les livres, on retrouve au moins une phrase qui peut
nous soutenir dans l’adversité, qui peut nous ouvrir aux joies de l’esprit,
nous aider à comprendre la complexité des humains. Fabien commence à
s’intéresser à la littérature. Je sais que tu aimes lire, alors nourris-toi de ces
livres. L’Acadie, c’est toi, c’est notre fils, lisez, instruisez-vous. L’éducation
est le chemin de notre avenir. Notre foi en l’Acadie est notre fierté. Nous
sommes les dépositaires du français authentique, du français de jadis, celui
de nos ancêtres, du français de l’ouest de la France, d’ailleurs en France,
nous parlons le français d’Amérique.
Le docteur se leva, il se versa un verre d’eau, en tendit un à Jean-
Baptiste et poursuivit :
— De jeunes écrivains sont morts à la guerre, comme notre fils. Louis
Pergaud, que je ne connais pas encore et qui était, dit-on, un Comtois plein
de talent ; et Alain-Fournier, mort aussi, il était, comme Pergaud, déjà
reconnu comme une belle plume. Et combien d’autres, et même du côté
allemand, et ailleurs, tous fauchés ! La guerre a emporté des musiciens, des
compositeurs, des artistes, des savants, mathématiciens, sculpteurs.
Puis, se tournant vers la bibliothèque :
— Une bibliothèque comme celle-là, chez un particulier, dans un village
en plus, on en trouve sûrement peu en Acadie ! Jean-Baptiste, ne sois pas
étonné que parmi tous ces livres, peu soient issus de l’Acadie. Tu le sais,
nous sommes des survivants de l’histoire, des rescapés, nous n’avions eu
que le temps de défricher et nous fûmes déportés, exilés, bannis et nous
voici de retour. Chère Acadie ! Enfin nous accédons à l’enseignement ! Des
docteurs comme moi, nous ne sommes pas nombreux de langue française.
J’ai eu la chance d’étudier dans un excellent collège, puis en médecine,
mais en anglais. L’Acadie du Nouveau Monde portera des fruits
magnifiques. Ici fleuriront les poèmes, les romans, les œuvres musicales,
les peintures, les œuvres scientifiques. Regarde ce livre sur Venise, vois-tu
la beauté, la culture, elle se lit sur les pierres, les monuments. Nous, nous
sommes jeunes. Tu as soif de culture, vous êtes nombreux ainsi, je m’en
réjouis. Tout ce qui est là est à toi, est à nous. Nous n’égalerons pas Venise
avec ses monuments, mais nous forgerons des artistes acadiens, des artistes
qui étonneront le monde oui, oui, qui étonneront ! Vous êtes notre avenir,
Fabien, Cyprien, et toi, bâtissez une Acadie des arts, des lettres, des
sciences, de la mer, de la terre, des forêts et, comme toujours, comme vos
ancêtres l’ont fait, ne lâchez point. Ah ! Je rêve d’une Acadie si elle- même
qu’elle puisse s’ouvrir au monde, comme la mer qui nous entoure, une
Acadie fière et fraternelle, mais d’abord une Acadie ! Pardonne ce
plaidoyer, mais je vieillis, je m’exprime dans l’urgence, mon temps file vite.
Je te le dis, de cette guerre doit sortir la lumière de l’avenir. Notre fils ne
peut pas être mort pour les ténèbres. Vous, les jeunes, vous en avez lourd
sur les épaules.
Jean-Baptiste était songeur. Le docteur hésita :
— Je te sens triste, Jean-Baptiste, de penser que tu n’as pas de culture.
Détrompe-toi, tu en as une, et une vraie ! Tu peux nommer les arbres et les plantes. Par ta mère, tu connais celles qui guérissent. Tu sais construire une
maison, une maison solide comme celle que ton père a bâtie. Tu es capable
de tout faire ou presque de tes mains. Je ne sais rien de tout cela. Je suis
malhabile et incapable de monter une écurie pour le cheval dont je ne
saurais m’occuper. Ta culture est vaste, elle est terrienne, utile, concrète. Ne
te dévalorise pas. Tu as des connaissances que je n’ai point. Tu es un
bâtisseur, de ceux qui ont ouvert les chemins, tracé les routes, construit le
village, érigé notre église. Sur bien des points, je suis petit à côté de ces
gens qui ont tant de capacités manuelles et autres.
Jean-Baptiste se tourna vers le docteur. Si son corps avait vieilli, le docteur,
dont les yeux brillaient, gardait intacte et peut-être encore plus vive
qu’avant une flamme de combat, une intense fierté.
— Écoute, Jean-Baptiste…
Madame jouait du piano.
Ils la rejoignirent au salon, s’assirent près d’elle, se laissèrent emporter
par la musique. Les doigts de madame voletaient sur les touches. Un
bonheur musical parfuma le salon en hiver.
Ils écoutèrent avec enchantement Chopin qu’elle affectionnait tant. Il
neigeait des notes comme les flocons à la fenêtre. Ils dansaient, ces cristaux,
telles les harmonies sous les doigts alertes qui couraient ou caressaient le
piano. Jean-Baptiste ferma les yeux, il s’enveloppa de musique, repassant
dans son esprit les paroles du docteur. Il aimerait vieillir comme ce dernier,
pour cela il devait apprendre. Il ouvrit les yeux et vit les livres peuplant les
étagères, des amis l’attendaient, des aventures, des personnages, des vies
parallèles à sa vie, complémentaires, décalées, étrangères, attirantes.
Angelaine partagerait sûrement ses joies.
Et puis, il y eut un moment d’extase. Madame joua du Schubert si
passionnément qu’il n’y eut plus que la musique. Madame avait atteint cette
hauteur où la musique la conduisait à la pureté cristalline, à un sommet de
grâce.
Le docteur et Jean-Baptiste retinrent leur souffle. Madame s’arrêta, se
tourna vers son mari et vers Jean-Baptiste, qui était envoûté.
— Du bist die Ruh, ou Tu es le repos, ou Tu es ma paix, c’est un lied,
composé en 1823, je ne vous dis pas cela pour paraître savante, j’aime cette
musique.
Madame quitta le piano.
— J’ai joué pour Damien.
Elle baissa la tête. C’était sa prière.
Ils se saluèrent.
Seul dans le salon, Jean-Baptiste contemplait la neige.
Il était revenu en Acadie.
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