Acadissima

Jean-Louis Grosmaire · Chapitre 60 sur 67

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Acadissima

Dans la bibliothèque du docteur Grandmaison

 

 

L e docteur examina les plaies de Jean-Baptiste, ses yeux, la tension, le souffle. — Mieux, ça va bien mieux.

— Je l’ai échappé belle.

— Finalement, le pire danger que tu as affronté tout au long de ces

mois, c’est ici que tu l’as rencontré. J’ai vu Angelaine, elle va bien. Elle

voulait venir. Je l’en ai dissuadée, le temps est mauvais, trop froid. Je l’ai

examinée chez les voisins. Toute la famille est à l’abri. Ils se portent bien.

Asseyons-nous et devisons un peu.

Ils prirent place dans des fauteuils face à la fenêtre donnant sur le jardin.

Le docteur avait vieilli, et maigri, ses mains osseuses laissaient paraître

ses veines sombres. Il marchait lentement.

— Tu vois, Jean-Baptiste, ce que l’on devient lorsque la guerre vous

meurtrit ? Tant d’angoisse pour nos enfants, d’épreuves nous ont minés

chaque jour. Je lis dans tes yeux ta surprise, où est le docteur que j’ai connu

? Eh bien, il a été emporté par les combats ! Je lutte encore, on ne me

couchera pas. Je resterai debout, on ne m’arrêtera pas. Nos fils ont tout

donné, l’un sa vie, l’autre son visage et sa santé. Tu as fait ton devoir.

Quelle triste guerre ! Et cette grippe dite espagnole, les morts au village, des

enfants, des petits, des gens de tous les âges. Et moi qui me battais de toutes

mes forces, qui prodiguais des conseils, qui rendais visite aux familles,

j’étais impuissant devant un virus. J’ai eu de la chance, j’ai été épargné par la contagion, et la maisonnée aussi, mais des infirmières, des docteurs, du

personnel hospitalier sont décédés. L’épidémie est-elle entrée par Halifax,

portée par des soldats affaiblis qui avaient échappé à la mort au front et qui

succombaient ici, emportant des proches dans la maladie ? Sois prudent,

elle n’est pas terminée, cette épidémie.

Se tournant vers les étagères, il poursuivit :

— Dans ces livres chante l’esprit des grands écrivains. Tu ouvres une

page et, directement, tu accèdes à la pensée de l’auteur, telle qu’il la

concevait au moment de sa rédaction. Bien sûr, il y a du travail, mais il y a

surtout un intense besoin de partager avec nous, qui que nous soyons et quel

que soit le siècle. Regarde, Jules Verne, Famille-Sans-Nom, sur la rébellion

de 1837. Il parle de Montréal, des révoltés, comme s’il était venu ici. Tiens,

Xavier Marmier, originaire de cette Comté où tu fus, son livre Gazida, c’est

l’Outaouais et plus, cet homme a aimé le Canada français, c’était un

Comtois, un passionné de notre terre. Et que dire de Rameau de Saint-Père,

de Longfellow et de son Evangeline, A Tale of Acadie? En voici la

traduction libre, Évangéline, de Pamphile Le May. Tout au long de ces

étagères, tu rencontreras des écrivains extraordinaires, Victor Hugo, le

monument, et les autres, ici les poètes. Des guerres et des problèmes, ils en

ont enduré, des épreuves personnelles aussi. Hugo a beaucoup souffert. Lis

ces livres, ils t’aideront. Ils ne sont pas à moi, ils sont juste en dépôt, en

consigne ici. On rassemble des livres dans sa bibliothèque comme on réunit

des amis dans un salon. On aime discuter avec eux, on écoute leur voix la

plus intime, celle qui n’a même pas besoin d’être parlée. Celle qui nous

touche. Le lecteur, c’est le confident. Celui qui n’interrompt pas votre

discours. S’il revient, c’est vraiment un ami. Le plus difficile est de devoir

quitter ses livres, c’est comme dire adieu à des amis fidèles.

Dans presque tous les livres, on retrouve au moins une phrase qui peut

nous soutenir dans l’adversité, qui peut nous ouvrir aux joies de l’esprit,

nous aider à comprendre la complexité des humains. Fabien commence à

s’intéresser à la littérature. Je sais que tu aimes lire, alors nourris-toi de ces

livres. L’Acadie, c’est toi, c’est notre fils, lisez, instruisez-vous. L’éducation

est le chemin de notre avenir. Notre foi en l’Acadie est notre fierté. Nous

sommes les dépositaires du français authentique, du français de jadis, celui

de nos ancêtres, du français de l’ouest de la France, d’ailleurs en France,

nous parlons le français d’Amérique.

Le docteur se leva, il se versa un verre d’eau, en tendit un à Jean-

Baptiste et poursuivit :

— De jeunes écrivains sont morts à la guerre, comme notre fils. Louis

Pergaud, que je ne connais pas encore et qui était, dit-on, un Comtois plein

de talent ; et Alain-Fournier, mort aussi, il était, comme Pergaud, déjà

reconnu comme une belle plume. Et combien d’autres, et même du côté

allemand, et ailleurs, tous fauchés ! La guerre a emporté des musiciens, des

compositeurs, des artistes, des savants, mathématiciens, sculpteurs.

Puis, se tournant vers la bibliothèque :

— Une bibliothèque comme celle-là, chez un particulier, dans un village

en plus, on en trouve sûrement peu en Acadie ! Jean-Baptiste, ne sois pas

étonné que parmi tous ces livres, peu soient issus de l’Acadie. Tu le sais,

nous sommes des survivants de l’histoire, des rescapés, nous n’avions eu

que le temps de défricher et nous fûmes déportés, exilés, bannis et nous

voici de retour. Chère Acadie ! Enfin nous accédons à l’enseignement ! Des

docteurs comme moi, nous ne sommes pas nombreux de langue française.

J’ai eu la chance d’étudier dans un excellent collège, puis en médecine,

mais en anglais. L’Acadie du Nouveau Monde portera des fruits

magnifiques. Ici fleuriront les poèmes, les romans, les œuvres musicales,

les peintures, les œuvres scientifiques. Regarde ce livre sur Venise, vois-tu

la beauté, la culture, elle se lit sur les pierres, les monuments. Nous, nous

sommes jeunes. Tu as soif de culture, vous êtes nombreux ainsi, je m’en

réjouis. Tout ce qui est là est à toi, est à nous. Nous n’égalerons pas Venise

avec ses monuments, mais nous forgerons des artistes acadiens, des artistes

qui étonneront le monde oui, oui, qui étonneront ! Vous êtes notre avenir,

Fabien, Cyprien, et toi, bâtissez une Acadie des arts, des lettres, des

sciences, de la mer, de la terre, des forêts et, comme toujours, comme vos

ancêtres l’ont fait, ne lâchez point. Ah ! Je rêve d’une Acadie si elle- même

qu’elle puisse s’ouvrir au monde, comme la mer qui nous entoure, une

Acadie fière et fraternelle, mais d’abord une Acadie ! Pardonne ce

plaidoyer, mais je vieillis, je m’exprime dans l’urgence, mon temps file vite.

Je te le dis, de cette guerre doit sortir la lumière de l’avenir. Notre fils ne

peut pas être mort pour les ténèbres. Vous, les jeunes, vous en avez lourd

sur les épaules.

Jean-Baptiste était songeur. Le docteur hésita :

— Je te sens triste, Jean-Baptiste, de penser que tu n’as pas de culture.

Détrompe-toi, tu en as une, et une vraie ! Tu peux nommer les arbres et les plantes. Par ta mère, tu connais celles qui guérissent. Tu sais construire une

maison, une maison solide comme celle que ton père a bâtie. Tu es capable

de tout faire ou presque de tes mains. Je ne sais rien de tout cela. Je suis

malhabile et incapable de monter une écurie pour le cheval dont je ne

saurais m’occuper. Ta culture est vaste, elle est terrienne, utile, concrète. Ne

te dévalorise pas. Tu as des connaissances que je n’ai point. Tu es un

bâtisseur, de ceux qui ont ouvert les chemins, tracé les routes, construit le

village, érigé notre église. Sur bien des points, je suis petit à côté de ces

gens qui ont tant de capacités manuelles et autres.

 

Jean-Baptiste se tourna vers le docteur. Si son corps avait vieilli, le docteur,

dont les yeux brillaient, gardait intacte et peut-être encore plus vive

qu’avant une flamme de combat, une intense fierté.

— Écoute, Jean-Baptiste…

Madame jouait du piano.

Ils la rejoignirent au salon, s’assirent près d’elle, se laissèrent emporter

par la musique. Les doigts de madame voletaient sur les touches. Un

bonheur musical parfuma le salon en hiver.

Ils écoutèrent avec enchantement Chopin qu’elle affectionnait tant. Il

neigeait des notes comme les flocons à la fenêtre. Ils dansaient, ces cristaux,

telles les harmonies sous les doigts alertes qui couraient ou caressaient le

piano. Jean-Baptiste ferma les yeux, il s’enveloppa de musique, repassant

dans son esprit les paroles du docteur. Il aimerait vieillir comme ce dernier,

pour cela il devait apprendre. Il ouvrit les yeux et vit les livres peuplant les

étagères, des amis l’attendaient, des aventures, des personnages, des vies

parallèles à sa vie, complémentaires, décalées, étrangères, attirantes.

Angelaine partagerait sûrement ses joies.

Et puis, il y eut un moment d’extase. Madame joua du Schubert si

passionnément qu’il n’y eut plus que la musique. Madame avait atteint cette

hauteur où la musique la conduisait à la pureté cristalline, à un sommet de

grâce.

Le docteur et Jean-Baptiste retinrent leur souffle. Madame s’arrêta, se

tourna vers son mari et vers Jean-Baptiste, qui était envoûté.

— Du bist die Ruh, ou Tu es le repos, ou Tu es ma paix, c’est un lied,

composé en 1823, je ne vous dis pas cela pour paraître savante, j’aime cette

musique.

Madame quitta le piano.

— J’ai joué pour Damien.

Elle baissa la tête. C’était sa prière.

Ils se saluèrent.

Seul dans le salon, Jean-Baptiste contemplait la neige.

Il était revenu en Acadie.

 

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