Acadissima
La dernière messe
I l avait plu toute la nuit. Jean-Baptiste entendait les rafales tourner autour de la maison et l’eau s’abattre en vagues violentes. Des ruisselets coulaient du toit en une musique qui eût été agréable et la bienvenue au
printemps, mais qui était incongrue en ce temps-ci de l’année. La tombe de
sa mère, creusée par Donat, devait être pleine d’eau. On ne pourrait
inhumer Jeanne.
Dans son insomnie, parfois il se levait, s’approchait de la fenêtre lacérée
de filets de pluie. Dehors, la neige luisait dans la nuit, l’eau se répandait
partout. Il décida de ne plus se poser de questions. Il se recoucha, il verrait
demain.
Il ne trouva pas le sommeil. La pluie frappait les bardeaux du toit. Le
sommeil ne revint pas. Jean-Baptiste mit du bois dans le poêle, but une
tasse d’eau, se recoucha. Le jour tardait à se lever. La neige s’était tassée.
La pluie avait cessé. Il replaça la couverture sur le lit, remit du bois dans le
feu, pompa de l’eau, se lava les mains et le visage. Il revêtit son costume de
la veille.
Il fit chauffer l’eau dans la vieille bouilloire, laissa infuser le thé, sortit
quelques biscuits et, à la lueur de la bougie, attendit que la clarté du jour
esquisse son retour sur la neige abîmée par le redoux. Son père avait
l’habitude de dire dans ce genre de moment :
« Ça ne me bâdre pas », « ça ne me dérange pas ». Jean-Baptiste décida
qu’il en serait ainsi aujourd’hui. Il remonta le réveil, qui indiquait six heures et une demie. La nuit était encore opaque. Les lueurs de l’aube se
faisaient attendre. Le vent était à la neige.
Dès les premières clartés, Jean-Baptiste mit ses grosses chaussettes et
ses bottes les plus chaudes, les plus imperméables, il plaça ses raquettes
sous son bras, sa besace sur le dos et partit vers Piligan.
Le chemin était défoncé, glissant. Sur le grand chemin, cela ne fut guère
mieux, il fallait calculer chaque pas ; ciel bas, gris, arbres dénudés,
branches noires, la mer tout aussi sombre, des vagues courtes, pas un
oiseau, pas une lumière, personne. Il ne fallait surtout pas qu’il tombe. Il lui
fallut bien du temps pour parcourir le trajet et il était déjà fatigué. Cela le fit
sourire, fatigué ! Un mot que l’on n’entendait jamais du temps de ses
parents.
Les rues de Piligan étaient désertes. Des ornières pleines d’eau traçaient
des rails sur la chaussée. C’était lundi matin. Le village se réveillait d’une
nuit de tempête de pluie et attendait le soleil que des nuages d’encre
masquaient comme une cavalerie fougueuse dans un ciel chaotique. Jean-
Baptiste ouvrit la petite porte de l’église. La nef était déserte. La vue de
Donat le réconforta. Jean-Baptiste s’avança dans l’allée latérale. Ils se
saluèrent, esquissant chacun un sourire.
— Heureux que tu sois là.
— Merci, à toi.
— On va installer les tréteaux, ensuite on ira chercher le cercueil que
l’on placera dans l’allée centrale. Tu arrives au bon moment.
— Le chemin était pas mal défoncé.
Donat se tourna vers Jean-Baptiste. Le visage sérieux, la voix grave, il
dit :
— Le trou que j’ai creusé est plein d’eau.
Jean-Baptiste fit la moue. Donat poursuivit :
— On ne peut pas descendre ta mère dans l’eau…
— Non.
— Pis si on attend, le gel va reprendre.
Silence. Chacun avait deviné la suite.
— Ben, si c’est ainsi, dans les prochains jours, ce sera le charnier,
affirma Donat.
Jean-Baptiste y avait pensé. Il se révoltait à l’idée de voir sa mère passer
l’hiver dans un charnier gelé.
— On verra d’ici demain, mais aujourd’hui, c’est sûr qu’on ne la
descend pas, pardon, on ne l’enterre pas. J’suis certain que le curé sera de
mon avis. On peut à peine se déplacer dans le cimetière. Pis ça ne se fait
pas, descendre une personne dans un trou d’eau. Qu’en penses-tu ?
— Pas le choix.
— Si les grands froids reprennent, pas le choix non plus, c’est le
charnier.
Ils se rendirent à la sacristie.
Le cercueil reposait sur deux chaises, une à chaque extrémité. Jean-
Baptiste eut un tressaillement.
— Est légère ta mère, Ti-Gars.
Ils transportèrent le cercueil dans l’allée, le placèrent sur les tréteaux,
tandis que Jean-Baptiste restait devant le cercueil, figé, les pensées ailleurs,
Donat partit vers la sacristie. Il revint avec un drap noir. Il le posa sur le
cercueil, qu’il encadra de deux grands cierges dans leur chandelier de
cuivre. Jean-Baptiste regarda Donat ajuster la nappe sur l’autel. L’encensoir,
le goupillon et son seau n’étaient pas loin.
Donat évalua des yeux son travail. Satisfait, il se tourna vers Jean-
Baptiste.
— C’est triste, mais c’est comme ça.
Jean-Baptiste baissa la tête.
— Sais-tu, mon gars, qu’il y en a qui partent seuls ? Avec personne pour
les accompagner jusqu’au bout du chemin, juste moi et le curé. Ça fait de la
peine. L’humain, parfois, je te dis…
Ils se regardèrent en silence.
L’église était vide.
— Y aura pas grand monde aujourd’hui. Même si les gens vous
connaissent, ils ne se déplacent pas trop. Pis, avec le temps qu’il fait, les
belles dames ne vont pas vouloir mouiller leur fourrure.
Jean-Baptiste acquiesça de la tête.
Le curé sortit de la sacristie, marcha d’un pas lent, observa l’autel, le
catafalque, avança vers Jean-Baptiste et Donat.
— Bonjour, monsieur le curé, dit Jean-Baptiste en inclinant la tête.
— Bonjour, répondit le curé d’une voix neutre. Bon, tout est en place.
Donat, allez sonner le glas et puis nous commencerons. Avec le mauvais temps, et l’annonce précipitée de la cérémonie, nous n’avons pas d’enfants
de chœur. Donat, si vous voulez ?
— Bien sûr, monsieur le curé.
On entendit la porte latérale claquer. Le médecin et son épouse
entraient.
Le curé parut surpris. Jean-Baptiste se tint droit. Monsieur le curé
pensait-il que sa mère ne méritait pas la venue de ce membre honorable du
village ? Aussitôt, le visage du prêtre se para d’une bienveillance onctueuse.
Puis la porte retentit à nouveau. Jean-Baptiste reconnut Angelaine. S’ils
avaient prêté attention à Jean-Baptiste, le curé et Donat auraient décelé dans
les yeux du jeune une clarté, comme un peu de bonheur qui passait.
Deux dames voûtées les suivirent dans l’allée en claudiquant. Vêtues de
noir, elles semblaient égarées. Donat ne les connaissait pas.
Le glas résonnait sur Piligan habillé de pluie et de gris.
Le vent soufflait, il sifflait à l’angle de l’église.
Se tournant vers Jean-Baptiste, le curé lui annonça :
— Nous allons commencer la cérémonie. Après la messe, tu viendras
signer les registres à la sacristie. Donat sera témoin. On n’enterre pas ta
mère ce matin. La tombe est en eau. Si la tombe s’assèche les prochains
jours, on inhumera ta mère, sinon ça ira au printemps.
— Bien, monsieur le curé, lui répondit Jean-Baptiste.
Le curé se tourna vers les rares visiteurs, les salua de la tête. Il
commença le service. La petite assemblée se tint debout.
— Au nom du Père, du Fils…
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