Acadissima
Moncton, l’ultime rencontre
P lus de cinq cents hommes furent transportés vers Halifax. Il y eut un arrêt d’une heure à Moncton. Les nouvelles avaient circulé rapidement, de vive voix et dans les
journaux.
Il y avait foule sur le quai. Des femmes, des enfants, des parents ; les
soldats étaient penchés aux fenêtres du train.
Cela faisait chaud au cœur.
Jean-Baptiste écoutait la clameur qui montait. Des personnes étaient
perchées sur des chariots à bagages, elles agitaient les bras. Cyprien
commentait :
— Vois-tu un peu toutes ces belles créatures ? On dirait qu’elles
m’attendent.
Jean-Baptiste souriait.
— Hey ! Regarde, là-bas, sur le chariot à droite. Vois-tu ce que je vois ?
Jean-Baptiste n’en croyait pas ses yeux. C’était elle, Angelaine !
Il tendit les bras, elle le reconnut.
Bousculant ses camarades, Jean-Baptiste se rua dans le couloir et sauta
du train.
Elle courut vers lui.
Fous de joie, ils s’étreignirent tendrement.
Ils s’embrassèrent, indifférents à la foule qui autour d’eux s’agitait.
Leurs yeux se fondaient. La chaleur de leur corps composait un parfum
dont il découvrait la passion.
— Angelaine, je t’aime.
— Moi aussi, Jean-Baptiste.
— Comment as-tu fait pour savoir que nous nous arrêtions à Moncton ?
— J’ai fouillé les nouvelles dans tous les journaux, je me suis
renseignée. Je savais que vous étiez en route. Je n’étais pas sûre de
seulement t’apercevoir. J’ai écrit une lettre, tiens. Tu pourras la lire dans le
train. Si tu en as le temps, avant ton départ pour l’Europe, à Halifax,
réponds-moi.
— Bien sûr, chère. Quelle chance inouïe que nous nous soyons
retrouvés ici ! C’est le plus beau jour de ma vie, Angelaine !
— Le plus beau, le plus triste aussi, car tu vas partir…
— Je reviendrai, ne t’inquiète pas.
— Sois prudent. Je t’attendrai toujours.
Ils profitèrent encore de quelques minutes pour échanger tendresse et
mots d’amour. Puis, retentirent des coups de sifflets, des appels, des ordres.
Il fallait embarquer.
Ils se serrèrent une ultime fois, s’embrassèrent, leurs mains se
dénouèrent. Jean-Baptiste monta le dernier dans le train. Il ferma la porte
derrière lui. Le train glissa vers sa destination.
Il envoya un signe de la main à sa bien-aimée, qui lui répondit.
Le train partit. Elle le suivit jusqu’à ce qu’il sorte complètement de la
gare. Seule, follement heureuse, désespérément triste, elle s’en retourna
pour plonger dans ses pensées.
Elle voulut garder en sa mémoire le rire éclatant de Jean-Baptiste, la
douceur chaude entre ses larges épaules, ses beaux cheveux, ses yeux
lumineux.
Elle conservait aussi la tendresse de ses mains, de ses bras forts, de son
sourire franc et généreux.
Jean-Baptiste retrouva le compartiment, les collègues soldats toujours
aussi excités.
— Pas pire pantoute, ta blonde ! s’exclama l’un d’eux.
Cyprien donna un petit coup d’épaule à Jean-Baptiste.
— Tu as eu une maudite de belle chance, et c’est moi qui l’ai repérée!
Tu me dois une bonne bière!
Jean-Baptiste acquiesça de la tête.
Il s’assit et ouvrit l’enveloppe.
Le train roula toute la nuit vers Halifax, qu’il rejoignit à huit heures
trente le dimanche matin 1.
1. La chronologie est fondée sur Jean Vital GAUDET, Journal personnel, 24 mars 1917, 28 octobre
1918, Claude E. LÉGER, op. cit., p. 145 et suivantes, et Raoul DIONNE. « Journal d’un aumônier
de la guerre 1914 : Mgr Jean GAUDET », Les cahiers de la Société historique acadienne, vol. 17,
n°2, avril-juin 1986, p. 37 et suivantes.
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