Acadissima
Cyprien et les agents recruteurs
Q uand les agents recruteurs annoncèrent des rencontres à la salle paroissiale au printemps 1916, Jean-Baptiste réfléchit sérieusement avant de s’y rendre. Faire un pas dans cette direction, c’était un peu décider
de partir. Il irait voir d’abord, il aurait le temps d’y repenser ensuite.
Il y avait peu de monde dans la salle. Une fanfare jouait des musiques
militaires. Des gradés en uniforme saluaient les arrivants, des banderoles,
des drapeaux créaient un air de fête. Puis, firent leur entrée des notables,
des gens venus de Moncton, de Saint-Jean, par train ou en voiture
automobile. Monsieur le curé de Piligan était là, Jean-Baptiste ne vit pas le
docteur. On entonna le God Save the King, puis la Marseillaise. Des
orateurs se succédèrent à la tribune. Comme ils étaient tous trop vieux pour
s’enrôler, ils encourageaient les jeunes à le faire. Il y en avait une dizaine de
l’âge de Jean-Baptiste. De l’autre côté du village, il reconnut, vif et trapu,
Cyprien de Grandpré, un camarade de classe qu’il n’avait pas vu depuis des
années. Cyprien remarqua Jean-Baptiste et vint s’asseoir près de lui.
— Bonjour, ça fait des lunes que je t’ai point vu. Ça va ? demanda-t-il
en souriant.
C’était le genre de gars pour qui la vie était belle, tout allait bien.
— Salut Cyprien, heureux de te revoir. La dernière fois, c’est quand on
est allé à la pêche sur le bateau du Ti-Jean à Joannis.
— Oui, grosse tempête, grosse frayeur itou ce jour-là !
L’orateur, l’air sévère, les fixa. Ils se turent. Ils écoutèrent les appels à la
fierté, la solidarité, la grandeur de la race, le devoir, la patrie, la gloire, le
sacrifice, la défense de la civilisation, l’Acadie et l’honneur.
Les discours ne passionnèrent ni Jean-Baptiste ni Cyprien.
— Jean-Baptiste, vas-tu t’enrôler ?
— Peut-être. Toi ?
— Ils nous poussent à y aller pour la patrie, pour aider ceux qui sont
déjà partis. C’est pas joyeux là-bas, mais c’est un devoir, dit-il en haussant
les épaules. J’sais pas encore.
L’orateur les fixa de nouveau. Ils se tinrent silencieux.
— En tout cas, moi, je signe pas de suite, confia Cyprien.
— Moi non plus, répondit Jean-Baptiste. On pourrait se parler après la
cérémonie ?
— Sûrement, des gens comme eux ne m’incitent pas à être soldat !
ajouta Cyprien.
Jean-Baptiste soupira de soulagement. Ces discours ne
l’enthousiasmaient pas, lui non plus.
Les deux jeunes marchèrent vers le quai.
— Vois-tu, c’est là-bas, sur l’autre rive, qu’ils se battent. J’aimerais voir
ces pays, mais pas comme soldat. D’un côté, on peut pas laisser les autres
se battre pour nous.
— Et mourir… Moi aussi, Cyprien, ça me fait jongler.
— Pis, j’connais rien à tous ces commandements en anglais. Ça me
fatiguerait d’avoir toujours des ordres en anglais et d’obéir en anglais !
— Oui, mais on parle ici d’un bataillon acadien.
— Ça, c’est différent. Dis-moi, Jean-Baptiste, t’as pas de blonde ?
— Toi ?
— J’ai cassé récemment. Ma bonne amie disait que je buvais trop. C’est
vrai. C’est mon seul défaut ! Un p’tit coup de temps en temps. Mais j’suis
pas alcoolique. Non, non ! Jamais violent. Pis toi ?
— L’alcool ? Pas plus que ça.
— Non, les filles ?
— Oh ! J’avais les yeux sur Angelaine.
— Oui, oui, dans la classe… Une belle à béquer ! Mais sa mère, Abella
Kirouac…
— Quoi sa mère ?
— Une… ratoureuse. Elle est toujours après sa fille. Elle veut tout
décider pour elle. Et le père est souvent dehors, faut croire que l’Abella le
fatique, lui aussi !
— Passons. Tu te souviens, Cyprien, la tempête, c’était quelque chose !
Le patron, il se signait en regardant les vagues qui s’écrasaient sur le
bateau. On montait au ciel et pis on descendait aux enfers. J’sais pas
comment on a pu rejoindre le quai. J’ai cru mourir, ce jour-là !
— Moi itou. C’était pas notre heure. Le patron, il a brûlé un cierge à
l’église, j’te dis !
— On a été chanceux ! Des survivants !
— En tout cas, Jean-Baptiste, si tu y vas, moi j’y vais aussi à la guerre,
pis dans le bataillon acadien. C’est mieux qu’ailleurs. La guerre, elle va pas
s’éterniser !
— C’est ce qu’ils disaient au début, là on compte plus les morts et pis il
faut encore des soldats. C’est sans fin.
— C’est tout de même pas les femmes ou les vieux qui vont aller se
battre.
Jean-Baptiste opina.
— Je jongle et je te donnerai une réponse.
— Jean-Baptiste, tu sais où j’reste. Tu me dis. Salut !
— Salut, Cyprien.
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