Acadissima
Ave Maris Stella
U ne neige légère étoilait la nuit de février. Jean-Baptiste avait dormi tout l’après-midi et une partie de la soirée.
Une personne observait le jardin et la neige qui dansait.
Jean-Baptiste reconnut Cyprien qui s’avança près du lit.
— Enfin réveillé, soldat Jibé ?
— Comment tu me trouves, soldat L’heureux ?
— Ben, t’as la peau un peu barbouillée, quelques poils et cheveux
roussis, mais t’es ben le même ! Jean-Baptiste, tu viens chez le docteur
quand tu as froid, que t’es gelé, ou quand tu as trop chaud, que t’es brûlé !
Tu peux pas rester à une température normale ?
— T’as ben raison, Cyprien.
— Bon, dès que tu seras sur pied, faudra fêter ça !
— La taverne est fermée en raison de la prohibition, Cyprien !
— Je pensais à mieux.
— Soldat Cyprien, je vous écoute.
— Voilà, on va se rendre en uniforme à l’église ! Comme les pêcheurs
après une grosse tempête et une grand-peur, on va y brûler trois cierges.
— Toi et moi ? Trois cierges chacun ?
— Non, un par personne.
Jean-Baptiste ne comprenait pas.
— Ben avec Fabien, expliqua Cyprien.
— Ah ! s’exclama Jean-Baptiste.
— On s’y rendra en uniforme. Fabien saluera son frère mort au feu ; toi,
tu as été blessé par le feu, tu as sauvé la famille Kirouac du feu ; nous trois
avons vaincu le feu, ici et ailleurs, moi le feu de ma gorge ! Et le feu de nos
cierges brûlera pour la paix et pour la vie.
— Venant de toi, Cyprien…
— J’sais, me surprends moi-même ! Pis ça permettra à Fabien d’avoir
son défilé, nous serons trois hommes en uniforme. C’est l’armée qui saluera
Notre-Dame, les fils de l’Acadie qui lui rendront hommage. C’est pas beau,
ça ? Hein, Jean-Baptiste ? Encore mieux, si t’es d’accord, je demande à la
fanfare du village de nous escorter et on y va en chantant l’Ave Maris Stella
! D’accord pour demain ? Seras-tu assez en forme ?
— Je pense.
— S’il neige, on porte nos capotes militaires, nos casquettes avec les
insignes et on part de la maison d’Angelaine jusqu’à l’église.
— Cyprien, faut le dire à Angelaine.
— Faut le dire à tout le monde. Pis, s’il neige, ben il neigera ! Ça
éteindra toutes les cendres qui voudraient se rallumer dans les ruines de la
maison.
— Pis le curé ?
— Jean-Baptiste, il sera mis au courant. Je vais en jaser un brin à Donat
à David.
— D’accord, soldat Cyprien !
— Bien, soldat Jean-Baptiste ! Rendez-vous à dix heures précises
demain devant la maison d’Angelaine. T’en parles à Fabien.
Une fois Cyprien parti, Jean-Baptiste se leva. Ses pantalons et sa veste
étaient posés sur un fauteuil. Tonine avait dû les placer là durant son
sommeil.
Il respira un grand coup. La vie revenait.
Tonine avait vivement brossé l’uniforme. Elle l’avait même parfumé,
mais il sentait encore la fumée.
Jean-Baptiste allait sortir quand Fabien entra.
Jean-Baptiste lui expliqua le projet de Cyprien.
Fabien se laissa tomber dans un fauteuil.
— Fabien ?
— C’est que je ne suis quasiment pas allé au sorti dans le village depuis
mon retour.
— Je comprends. Fabien, nous sommes presque des « miraculés », des
rescapés, surtout toi, t’es un réchappé de l’enfer. Tu as été au feu, ton frère
est mort au feu, nous revenons de France tous les trois, Angelaine et sa
famille ont échappé au feu. Le feu de nos cierges exorcisera le feu de la
haine, de la violence, de l’incendie, ce sera un feu de joie, de paix, de
réconciliation !
— L’idée de Cyprien est bonne, dit Fabien après un moment de
réflexion. Même si je n’ai pas beaucoup la foi… Je ne veux pas non plus
que les enfants aient peur de moi.
— Bien sûr, bien sûr, mais tu n’es pas un monstre. T’es un blessé de
guerre, faut qu’ils comprennent pour que ça n’arrive plus. Et puis, que tu
aies la foi ou pas, c’est à toi de déterminer si tu veux tout de même te
joindre à nous pour aller à l’église.
— Oui, mais moi, leurs regards, leurs mots…
— Fabien, c’est toi qui décideras. Nul ne peut te forcer. Tu as donné
plus que n’importe qui à Piligan, mais tu m’as aussi dit que tu voulais être
infirmier, docteur même, dans ce cas, tu vas devoir rencontrer des gens.
C’est peut-être le temps de se rabibocher avec le village.
— Faudrait.
Fabien baissa la tête.
— Demain, à dix heures devant chez Angelaine ? le relança Jean-
Baptiste.
— Ça va être dur.
— Parole ?
— Parole !
— Chapeau, Fabien ! Chapeau !
— J’en parle pas à mes parents. Je vais leur faire la surprise. Juste en
partant demain, je leur dirai. Mon père est en consultation. Je dois
compléter ses dossiers de visite. Je l’informe de ton bon état.
Une fois seul, Jean-Baptiste ne put s’empêcher de se diriger vers la
bibliothèque. Quel trésor !
Il y avait des encyclopédies, des atlas, des livres de médecine, des livres
reliés d’œuvres de Stendhal, Hugo, Mérimée, Tolstoï, Balzac, Flaubert, Zola, Maupassant, des livres de voyage, des magazines de géographie.
Jean-Baptiste était comme un enfant devant une boîte magique. C’était trop,
il demanderait à emprunter quelques ouvrages.
Il était plus que temps qu’il aille saluer le beau monde dans la cuisine.
Tonine l’accueillit par une explosion de joie.
— Ah ben, târieu ! Si c’est pas notre Jean-Baptiste ! Gros becs, Ti-Gars
! chantonna Tonine.
Armand, qui se tenait en retrait, lança :
— Le retour du soldat ! Tout feu tout flammes, si on peut dire !
Jean-Baptiste s’esclaffa. Venant d’Armand, cet humour était un cadeau.
Timidement, Jean-Baptiste s’avança et la généreuse Tonine l’embrassa.
— Non, serre-moi, Ti-Gars ! Serre-moi fort, pas du bout des bras.
Jean-Baptiste se sentit enveloppé par la cuisinière qui l’observait avec
admiration.
— Quel bel homme nous est revenu ! s’exclama-t-elle.
Au même moment, Armand réapparut en portant un sac de pommes de
terre.
— Je vois, à peine ai-je le dos tourné que l’on s’amuse dans la cabane !
Moi, j’suis dans les patates !
— Monsieur est jaloux, peut-être, alors qu’un fils nous est redonné !
ironisa Tonine.
— Mon Dieu ! On croirait que vous parlez de Notre Seigneur.
— Armand ! Je te cause de lui, là, le soldat Beausoleil, de retour de la
Frâaance ! Asseyez-vous, cher soldat. Je vous sers un thé ?
— Oh là là ! marmonna Armand en souriant. Oh là là ! Monsieur, peut-
être un biscuit ? Comme en Angleterre ?
On rit dans la cuisine. Pendant que Tonine épluchait des pommes de
terre et pelait des carottes, l’on devisa sur tout ce qui s’était passé au village
durant les longs mois d’absence de Jean-Baptiste. C’est à peine si Jean-
Baptiste put placer un mot.
Armand l’invita à le rejoindre dans l’établi. Il lui montra ses nouveaux
outils, lui indiqua les travaux qu’il avait effectués sur la maison.
— Ceci, cela, vois-tu ? J’espère que tu vas revenir icitte. J’ai ben de
l’ouvrage en retard. Je t’attendais. Les gros radoubs, je peux plus les entreprendre seul. Je suis pas sûr de ce que tu souhaites faire, mais
j’aimerais ben qu’on reforme l’équipe d’avant, que je puisse te guider pour
que tu prennes la relève. Enfin, on en reparlera.
Ils sortirent, puis se dirigèrent vers l’écurie.
— Bijou va bien, il te reconnaîtra. Ont de la mémoire, les chevaux !
Le cheval montra tous les signes de joie sous les caresses de Jean-
Baptiste.
— T’es beau, Bijou, t’es ben fin. Tu sais, Armand, là-bas, les chevaux
ils ont souffert partout, et c’était pire au front. Sans eux, la guerre, on la
perdait. Braves bêtes. On utilisait même des ânes, des chiens.
— On n’en parle pas souvent des bêtes qui nous ont aidés, affirma
Armand.
— Et les chevaux qui mouraient, ils passaient à la boucherie. Après une
vie de souffrance, de peurs, de bruits effrayants, ils étaient dans l’enfer des
hommes. Fabien a dû vous en parler.
— Oh non ! Pas causant du tout, Fabien, depuis son retour. On se salue.
Sa tête est abîmée, dehors et dedans.
— Il revient des pires endroits du monde. Tous les soldats du front
auraient envié notre sort en Comté.
— Où ?
— En Comté. Dans l’est de la France. Dans la forêt où on travaillait.
— Comment c’était, là-bas ?
— Comme je n’ai pas eu la chance de l’expliquer à Tonine, répondit
Jean-Baptiste en souriant, c’était un paradis de verdure. Des pâturages
riches, des villages anciens, de vénérables églises aux clochers souvent en
dômes, des maisons en pierres, et la forêt ! Des seigneurs, ces arbres,
certains avaient plus de cent cinquante ans, des arbres plus gros, plus grands
et plus forts qu’ici.
— Les gens ?
— Pas mal pareils à nous. Des mots différents, mais bien des
expressions semblables, des gens comme nous, des bons, des moins bons.
— Et les femmes, là-bas ? Pas facile pour des jeunes de fermer les yeux
sur des beautés, non ?
— Non, pas facile. Mais les ordres, la discipline. Bon, il y a eu des
romances, les Comtoises sont belles et puis, il y a eu des coups de foudre, des mariages, de tendres unions. Comment ça se passe avec le docteur et sa
femme ?
— Ben, tu verras, tu t’en doutes. Depuis quelque temps, c’est moins
pire. Mais quelle catastrophe ! Damien, il est mort dans les bras de son
frère, lui-même un miraculé.
Silence.
— L’hiver a été rude icitte. À tous points de vue. Tu nous as beaucoup
manqué, Ti-Gars. Pour la maison d’Angelaine, t’es arrivé pile-poil, Ti-Gars.
Vraiment au bon moment. Enfin, on sort de l’enfer. Faut que ça cesse, tout
ça. Bon, changement de propos. Vois-tu le larmier ? À radouber, et pis le
toit là, à réparer itou, et je ne te dis pas le jardin, oui, j’espère que tu seras là
très bientôt. Mais, t’as aussi ta maison maintenant. J’y suis allé quelquefois,
j’y ai rencontré Angelaine. J’allais vérifier si ta blonde avait besoin d’un
coup de main. J’ai retapé des bouts par-ci par-là sur la maison. Non, non, ne
me remercie pas. Pis Angelaine, elle me donnait des nouvelles et je les
communiquais à Donat à David. Tu verras, il n’a pas changé. Un fossoyeur
qui côtoie la mort et qui ne vieillit pas ! Avec la grippe, il en a enteré des
jeunes et des vieux ! La maudite flou achève enfin. Et tu verras le
Champion, quel beau cheval lui aussi ! Hein, mon Bijou, tu connais le
copain Champion ? dit-il en caressant le cheval.
Cela faisait très longtemps que Jean-Baptiste n’avait savouré une soupe
aussi parfumée, riche et chaude comme celle de Tonine. Et le pain, chaud
lui aussi, et il y avait même du beurre ! Cette douce chaleur dans la cuisine,
ces casseroles en cuivre qui brillaient pendues près du fourneau, tout était
beau. Il ne manquait qu’un fromage de Comté et un petit verre de rouge, de
Comté bien sûr, ou un blanc, comme ceux qu’il avait pu déguster, de trop
rares fois. Le cheddar faisait bien l’affaire, l’Acadie était dignement
représentée à la table de Tonine.
À la fin du bon souper partagé en si chère compagnie, Jean-Baptiste
regagna le salon où le lit était installé. Peu de temps après, le docteur le
rejoignit.
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