Acadissima
Au camp des forestiers acadiens
À la longue, Jean-Baptiste souhaitait un peu de solitude, de quiétude. Son existence au camp contrastait fort avec sa vie à Fond-des-Brisants, surtout depuis le décès de sa mère. Il passait des soirées seul, ne
parlant à personne. Ici, il y avait toujours quelqu’un pour vous observer,
interrompre vos pensées, vous interpeller ou vous donner des ordres.
Les compagnons avaient des personnalités fort différentes. À vivre et à
voyager ensemble, à travailler en communauté, on apprenait à se connaître.
Cyprien, c’était l’ami.
Comme au village, les soldats s’appelaient souvent par leur surnom, Ti-
Bean, Frisé, ou Ti-Gris. Vindzou ou Vingt Dieux répétait souvent ce juron
comtois. Grandcoyotte aimait la cancoillotte. Turlutte chantait tout le temps.
Lebeu se prétendait le plus fort. Lesage méritait son sobriquet. Boucane, la
cigarette au bec s’entendait bien avec Lajoie. Cyprien, dit L’heureux, devait
surveiller son copain Jibé, le rêveur qui s’extasiait devant une fleurette ou
un champignon.
C’est auprès des chevaux que Jean-Baptiste se sentait le mieux et,
curieusement pour lui qui n’avait pas la religion chevillée à l’âme, c’est
dans les églises des villages, où parfois il se rendait en accompagnant la
fanfare, où les soldats formaient une garde d’honneur, qu’il pouvait se
croire au village. Les chants en latin, le sermon prononcé sur un ton pareil à
celui du curé de Piligan, le comportement des fidèles, tout cela se ressemblait, on était presque au pays là-bas, sauf qu’ici, les églises
remontaient fort loin dans le temps.
Devant le compagnon gravement blessé qui gisait sur la terre
détrempée, devant le cheval terrassé sous la lourde charge, devant les
seigneurs de la forêt abattus, Jean-Baptiste se demandait si c’était cela, la
vie. La souffrance se répandait partout ; depuis le front, elle s’infiltrait dans
les villages éloignés, dans les familles où parvenaient des lettres annonçant
le décès de l’époux, du père ou du frère. Les autres soldats ne semblaient
pas trop affectés, ils marquaient le coup, puis reprenaient le collier d’un air
qu’ils voulaient enjoué, mais le cœur y était-il ? Jean-Baptiste s’aperçut que
même les plus endurcis pleuraient, ils s’isolaient pour cacher leur peine
avant de revenir à l’ouvrage.
Si, jusque-là, ils avaient feint de l’ignorer, la grande fragilité humaine
s’imposait à la vue des compagnons blessés. Y avait-il un autre avenir, une
fin à cette guerre ?
En groupe, l’homme joue à être un homme, se disait Jean-Baptiste. Il
savait que parfois, dans la solitude, l’être entendait le fond de son âme,
comme un puits rempli de questions et de doutes. Alors le soldat
s’étourdissait avec les bruits de la vie, les petites joies et les chants, les
bavardages et les rires. Il fallait continuer, pour la France. Jean-Baptiste
évitait de s’interroger, mais comment oublier les regards du compagnon
souffrant, les yeux éteints du cheval gisant, les pleurs des familles quand
elles apprenaient la mort d’un être cher.
Pourquoi cette guerre, pourquoi ces haines entre les nations ? Depuis
tant d’années, en des terres où montaient tant de clochers, de modestes
églises et d’admirables cathédrales, pourquoi ? Plus Jean-Baptiste
vieillissait – et ici les mois valaient des années –, moins il comprenait le
monde. Les gens instruits le cernaient peut-être plus que lui, ce monde. Ils
exprimaient mieux que lui leurs questions, mais à quelles réponses
aboutissaient-ils ? Lui, le simple manouvrier, aide-pêcheur, bûcheron ne
saisissait plus grand-chose à la vie. Restaient les yeux de mer, les yeux
acadiens, les yeux d’Angelaine. Là se trouvait l’avenir. C’était son amour,
sa passion. Les autres n’avaient pas tous cet élan de joie intérieure. La vie
bruissait autour d’eux, alors oublier, avancer et on verra demain ! Jean-
Baptiste admirait leur courage, leur vigueur, mais parfois il les observait
comme s’il n’appartenait pas lui-même à cette équipe, ce groupe, il devenait
lui aussi le peintre qui prenait une distance et ne vivait pas dans le tableau.
Quant à Cyprien, plutôt que de se pencher sur les mystères de l’âme ou
le sort du monde, quand il était en service hors du camp, il poursuivait avec
plaisir sa petite découverte de la gastronomie comtoise. Petite découverte,
car ce n’était pas des repas, surtout en cette période de pénurie, juste un
morceau de fromage, une tranche de salaisons qu’on lui offrait sur le pas
d’une porte ou dans un champ lorsque le paysan était au repos. Parfois, il
pouvait mouiller ses lèvres dans un verre de vin ou d’alcool du coin. Malgré
le rationnement, on buvait encore du vin de la grande région, ou des vins
d’Algérie et d’ailleurs, et il y avait ceux que l’on gardait au frais dans un
coin secret de la cave pour les occasions importantes, pour le retour tant
espéré du soldat de la famille.
Même s’ils ne venaient pas tous de la Comté, ces vins parvenaient
jusqu’aux villages en lisière de la grande forêt et c’était bien tentant pour
les soldats. Le prix à payer pour ceux qui se faisaient arrêter en délit était
élevé. La discipline était très stricte et nul ne voulait être envoyé purger une
peine, comme ce fut le cas pour des motifs graves, à l’Imperial Field
Punishment Compound de Rouen.
Tous les villages pleuraient des morts. Les noms s’ajoutaient sur la
douloureuse liste, les familles étaient presque toutes endeuillées. Orphelins,
veuves, côtoyaient des hommes revenus du front, blessés dans leur corps et
leur âme, des soldats devenus aveugles, sourds, infirmes, des héros aux
visages défigurés, des êtres mutilés.
Parfois, dans son sommeil, Jean-Baptiste rêvait à son village, à la baie. Il
humait le vent du large. Sur le rivage poussaient les herbes de mer qu’il
connaissait bien. Il marchait dans les marais, les petites lagunes, cette zone
imprécise où la mer et la terre se marient, où les oiseaux viennent se reposer
à l’abri des tiges luisantes comme cheveux aux vents. Ce n’était ni la mer ni
la terre, un univers amphibie, spongieux, où les aboiteaux des ancêtres
avaient permis la conquête d’un espace fertile régulé par leur maîtrise des
marées, des niveaux d’eau, des flux et des reflux. Debout en ces prés
humides, Jean-Baptiste avalait goulûment l’air marin, mi-homme, mi-
poisson, mi-oiseau, mi-batracien, mi-plante marine. C’était pour lui le bon
pays qui réconcilie terre et océan au gré des saisons. Dans les couleurs
changeantes des cieux de mer Voguaient les oies blanches et les bernaches. Il levait les yeux vers le ciel d’azur, admirait le triangle des voiliers célestes.
Son cœur, ses poumons se gorgeaient de cet air si tonique, iodé, pur. Il était
chez lui, en Acadie marine, Acadie des vents et des marées.
Le vent de Fond-des-Brisants, il l’entendait dans ses humeurs, ses
furies, le vent mollissait, puis reprenait. D’un matin à l’autre, il galopait sur
la mer, écrêtant les vagues, pulvérisant l’écume vers le ciel. À Fond-des-
Brisants, le vent était le compagnon des jours et des nuits, on vivait avec
lui. Quand le vent cessait, c’était comme si on manquait d’air. Ici en Comté,
Jean-Baptiste avait hâte de retrouver le vent de la mer, qui parle de sel,
d’oiseaux et de la vie.
Ce vent de chez lui qui décoiffe, arrache les tuques, les bonnets, qui
renverse tout sur son chemin, jette les branches, fait claquer les portes,
fracasse les vagues sur les rochers, courbe les arbres, glace les corps. Ce
vent sans répit qui secoue les bateaux, brise les amarres. Ce vent, ou plutôt
ces vents sans fin que les marins connaissent si bien et qui, malgré tout, les
déroutent parfois. Vents inlassables, harcelants, énervants, tenaces,
puissants à en être effrayants, implacables. Ces vents, il les regrettait
pourtant. Vents qui épurent l’air, vents excessifs, vents fous qui galopent sur
l’océan et qui vous laissent pantelant, épuisé. Il les entendait dans son
sommeil, comme si c’était son cœur, son propre souffle.
À l’aube, la diane qui sonnait le réveil, les bruits de la chambrée, du
baraquement, du camp, le ramenaient vite à la réalité. L’Acadie était loin.
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