Acadissima

Jean-Louis Grosmaire · Chapitre 48 sur 67

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Acadissima

Au camp des forestiers acadiens

 

À la longue, Jean-Baptiste souhaitait un peu de solitude, de quiétude. Son existence au camp contrastait fort avec sa vie à Fond-des-Brisants, surtout depuis le décès de sa mère. Il passait des soirées seul, ne

parlant à personne. Ici, il y avait toujours quelqu’un pour vous observer,

interrompre vos pensées, vous interpeller ou vous donner des ordres.

Les compagnons avaient des personnalités fort différentes. À vivre et à

voyager ensemble, à travailler en communauté, on apprenait à se connaître.

Cyprien, c’était l’ami.

 

Comme au village, les soldats s’appelaient souvent par leur surnom, Ti-

Bean, Frisé, ou Ti-Gris. Vindzou ou Vingt Dieux répétait souvent ce juron

comtois. Grandcoyotte aimait la cancoillotte. Turlutte chantait tout le temps.

Lebeu se prétendait le plus fort. Lesage méritait son sobriquet. Boucane, la

cigarette au bec s’entendait bien avec Lajoie. Cyprien, dit L’heureux, devait

surveiller son copain Jibé, le rêveur qui s’extasiait devant une fleurette ou

un champignon.

C’est auprès des chevaux que Jean-Baptiste se sentait le mieux et,

curieusement pour lui qui n’avait pas la religion chevillée à l’âme, c’est

dans les églises des villages, où parfois il se rendait en accompagnant la

fanfare, où les soldats formaient une garde d’honneur, qu’il pouvait se

croire au village. Les chants en latin, le sermon prononcé sur un ton pareil à

celui du curé de Piligan, le comportement des fidèles, tout cela se ressemblait, on était presque au pays là-bas, sauf qu’ici, les églises

remontaient fort loin dans le temps.

Devant le compagnon gravement blessé qui gisait sur la terre

détrempée, devant le cheval terrassé sous la lourde charge, devant les

seigneurs de la forêt abattus, Jean-Baptiste se demandait si c’était cela, la

vie. La souffrance se répandait partout ; depuis le front, elle s’infiltrait dans

les villages éloignés, dans les familles où parvenaient des lettres annonçant

le décès de l’époux, du père ou du frère. Les autres soldats ne semblaient

pas trop affectés, ils marquaient le coup, puis reprenaient le collier d’un air

qu’ils voulaient enjoué, mais le cœur y était-il ? Jean-Baptiste s’aperçut que

même les plus endurcis pleuraient, ils s’isolaient pour cacher leur peine

avant de revenir à l’ouvrage.

Si, jusque-là, ils avaient feint de l’ignorer, la grande fragilité humaine

s’imposait à la vue des compagnons blessés. Y avait-il un autre avenir, une

fin à cette guerre ?

En groupe, l’homme joue à être un homme, se disait Jean-Baptiste. Il

savait que parfois, dans la solitude, l’être entendait le fond de son âme,

comme un puits rempli de questions et de doutes. Alors le soldat

s’étourdissait avec les bruits de la vie, les petites joies et les chants, les

bavardages et les rires. Il fallait continuer, pour la France. Jean-Baptiste

évitait de s’interroger, mais comment oublier les regards du compagnon

souffrant, les yeux éteints du cheval gisant, les pleurs des familles quand

elles apprenaient la mort d’un être cher.

Pourquoi cette guerre, pourquoi ces haines entre les nations ? Depuis

tant d’années, en des terres où montaient tant de clochers, de modestes

églises et d’admirables cathédrales, pourquoi ? Plus Jean-Baptiste

vieillissait – et ici les mois valaient des années –, moins il comprenait le

monde. Les gens instruits le cernaient peut-être plus que lui, ce monde. Ils

exprimaient mieux que lui leurs questions, mais à quelles réponses

aboutissaient-ils ? Lui, le simple manouvrier, aide-pêcheur, bûcheron ne

saisissait plus grand-chose à la vie. Restaient les yeux de mer, les yeux

acadiens, les yeux d’Angelaine. Là se trouvait l’avenir. C’était son amour,

sa passion. Les autres n’avaient pas tous cet élan de joie intérieure. La vie

bruissait autour d’eux, alors oublier, avancer et on verra demain ! Jean-

Baptiste admirait leur courage, leur vigueur, mais parfois il les observait

comme s’il n’appartenait pas lui-même à cette équipe, ce groupe, il devenait

lui aussi le peintre qui prenait une distance et ne vivait pas dans le tableau.

Quant à Cyprien, plutôt que de se pencher sur les mystères de l’âme ou

le sort du monde, quand il était en service hors du camp, il poursuivait avec

plaisir sa petite découverte de la gastronomie comtoise. Petite découverte,

car ce n’était pas des repas, surtout en cette période de pénurie, juste un

morceau de fromage, une tranche de salaisons qu’on lui offrait sur le pas

d’une porte ou dans un champ lorsque le paysan était au repos. Parfois, il

pouvait mouiller ses lèvres dans un verre de vin ou d’alcool du coin. Malgré

le rationnement, on buvait encore du vin de la grande région, ou des vins

d’Algérie et d’ailleurs, et il y avait ceux que l’on gardait au frais dans un

coin secret de la cave pour les occasions importantes, pour le retour tant

espéré du soldat de la famille.

Même s’ils ne venaient pas tous de la Comté, ces vins parvenaient

jusqu’aux villages en lisière de la grande forêt et c’était bien tentant pour

les soldats. Le prix à payer pour ceux qui se faisaient arrêter en délit était

élevé. La discipline était très stricte et nul ne voulait être envoyé purger une

peine, comme ce fut le cas pour des motifs graves, à l’Imperial Field

Punishment Compound de Rouen.

 

Tous les villages pleuraient des morts. Les noms s’ajoutaient sur la

douloureuse liste, les familles étaient presque toutes endeuillées. Orphelins,

veuves, côtoyaient des hommes revenus du front, blessés dans leur corps et

leur âme, des soldats devenus aveugles, sourds, infirmes, des héros aux

visages défigurés, des êtres mutilés.

 

Parfois, dans son sommeil, Jean-Baptiste rêvait à son village, à la baie. Il

humait le vent du large. Sur le rivage poussaient les herbes de mer qu’il

connaissait bien. Il marchait dans les marais, les petites lagunes, cette zone

imprécise où la mer et la terre se marient, où les oiseaux viennent se reposer

à l’abri des tiges luisantes comme cheveux aux vents. Ce n’était ni la mer ni

la terre, un univers amphibie, spongieux, où les aboiteaux des ancêtres

avaient permis la conquête d’un espace fertile régulé par leur maîtrise des

marées, des niveaux d’eau, des flux et des reflux. Debout en ces prés

humides, Jean-Baptiste avalait goulûment l’air marin, mi-homme, mi-

poisson, mi-oiseau, mi-batracien, mi-plante marine. C’était pour lui le bon

pays qui réconcilie terre et océan au gré des saisons. Dans les couleurs

changeantes des cieux de mer Voguaient les oies blanches et les bernaches. Il levait les yeux vers le ciel d’azur, admirait le triangle des voiliers célestes.

Son cœur, ses poumons se gorgeaient de cet air si tonique, iodé, pur. Il était

chez lui, en Acadie marine, Acadie des vents et des marées.

Le vent de Fond-des-Brisants, il l’entendait dans ses humeurs, ses

furies, le vent mollissait, puis reprenait. D’un matin à l’autre, il galopait sur

la mer, écrêtant les vagues, pulvérisant l’écume vers le ciel. À Fond-des-

Brisants, le vent était le compagnon des jours et des nuits, on vivait avec

lui. Quand le vent cessait, c’était comme si on manquait d’air. Ici en Comté,

Jean-Baptiste avait hâte de retrouver le vent de la mer, qui parle de sel,

d’oiseaux et de la vie.

Ce vent de chez lui qui décoiffe, arrache les tuques, les bonnets, qui

renverse tout sur son chemin, jette les branches, fait claquer les portes,

fracasse les vagues sur les rochers, courbe les arbres, glace les corps. Ce

vent sans répit qui secoue les bateaux, brise les amarres. Ce vent, ou plutôt

ces vents sans fin que les marins connaissent si bien et qui, malgré tout, les

déroutent parfois. Vents inlassables, harcelants, énervants, tenaces,

puissants à en être effrayants, implacables. Ces vents, il les regrettait

pourtant. Vents qui épurent l’air, vents excessifs, vents fous qui galopent sur

l’océan et qui vous laissent pantelant, épuisé. Il les entendait dans son

sommeil, comme si c’était son cœur, son propre souffle.

 

À l’aube, la diane qui sonnait le réveil, les bruits de la chambrée, du

baraquement, du camp, le ramenaient vite à la réalité. L’Acadie était loin.

 

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