Acadissima
Deuxième partie L’ARMÉE
Deuxième partie
L’ARMÉE
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L’enrôlement
D ans son uniforme fraîchement pressé, l’agent recruteur, assis droit à la table, était aussi rigide qu’un poteau. Ses gestes semblaient mécaniques et ses phrases apprises par cœur.
Cyprien et Jean-Baptiste se regardaient en souriant.
— Nom ? Prénom ? Adresse actuelle ? Lieu de naissance ? Le
formulaire était en anglais, l’agent traduisait. Next of kin, nom du proche
parent, son adresse, sa relation avec le candidat. Date de naissance, trade of
calling: quelle est votre profession ou quel est votre corps de métier ?
Cyprien et Jean-Baptiste répondirent : pêcheurs et bûcherons.
— Grandeur ? Tour de poitrine ? Tour de poitrine en expansion ? Teint ?
Couleur des yeux ? Des cheveux ? Religion ? Signe particulier ?
— Êtes-vous marié ?
— Êtes-vous prêt à être vacciné ou revacciné et inoculé ? Appartenez-
vous à la milice active ? Avez-vous déjà servi dans une force militaire ?
Comprenez-vous la nature et les termes de votre engagement ? Êtes-vous
disposé à être certifié pour servir dans la Canadian Overseas Expeditionary
Force ? etc.
Et on passa dans la salle suivante pour la visite médicale.
Âge apparent, hauteur, mesure de la cage thoracique, couleur des yeux,
des cheveux… Examen des yeux…
J’ai examiné la recrue ci-dessus nommée et j’ai constaté qu’elle ne présente
aucune cause de rejet tel que précisé dans les Règlements des Services
médicaux de l’Armée. Le candidat peut voir de chacun des yeux à une
distance requise, son cœur et ses poumons sont en bonne santé, il a l’usage
de ses articulations et de ses membres…
Tout cela en anglais.
L’officier déclara les candidats bons pour la Force expéditionnaire
canadienne outre-mer. Le docteur signa.
Chacun signa l’attestation de déclaration.
Le papier se retrouva sur la table d’un autre officier.
On s’engageait à être prêt à servir dans la Canadian Overseas
Expeditionary Force, à être rattaché à n’importe quelle arme dudit service,
pour un an ou pour la durée de la guerre actuelle entre la Grande-Bretagne
et l’Allemagne, si la guerre durait plus qu’un an et pour six mois après la
fin de la guerre, selon que Sa Majesté requiert pour cette durée mes services
ou jusqu’à être légalement libéré.
La recrue signait et les témoins signaient en dessous, puis le requérant
prêtait serment :
I, Jean-Baptiste Beausoleil, do make Oath that I will be faithful and
bear true Allegiance to His Majesty King George the Fifth, His Heirs and
Successors, and that I will as in duty bound honestly and faithfully defend
His Majesty, His Heirs and Successors, in Person, Crown and Dignity,
against all enemies, and will observe and obey all orders of His Majesty,
His Heirs and Successors, and of all Generals and Officers set over me. So
help me God.
Jean-Baptiste esquissa une moue alors qu’il prononçait certains mots, il
signa, Cyprien signa comme témoin.
L’agent recruteur certifia avoir bien lu et bien expliqué la déclaration,
que le candidat avait bien compris… et sous serment, et il signa.
— Bienvenus dans l’armée, messieurs !
Cyprien et Jean-Baptiste, pensifs, se regardèrent en souriant. C’était fait,
ils s’étaient engagés.
— Présentez-vous dans deux jours à Moncton. Ensuite, votre
entraînement commencera. C’est clair, soldats ?
— Oui, répondirent-ils.
— À bientôt.
Ils sortirent.
— Tout ça me donne soif, déclara Cyprien. Pas toi ? On peut prendre
une bière, toujours ? C’est un grand jour.
— D’accord.
À la taverne, qui faisait office d’hôtel avec ses deux chambres, Jean-
Baptiste et Cyprien, accoudés au comptoir, trinquèrent à leur avenir. Il avait
soif, Cyprien.
En quelques gorgées, il vida la première bouteille et attaqua la seconde.
Jean-Baptiste n’avait pas entamé la sienne.
— Ils ont de bons vins en France, faut pas les laisser aux ennemis !
Ils souriaient. Cyprien commanda une troisième bouteille.
— Cyprien, il faut que j’y aille.
— Ben ? Faut fêter notre départ !
— C’est fait pour moi. On se retrouve demain au bureau de recrutement
pour les dernières formalités ?
— OK ! Je termine ma bouteille. Je veux pas regretter de l’avoir prise,
celle-là. Tu sais, on n’en boira pas beaucoup des comme ça dans les
tranchées.
— Alors, à demain.
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