Acadissima

Jean-Louis Grosmaire · Chapitre 43 sur 67

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Acadissima

Damien et Fabien

 

C e matin-là, Donat à David était venu faire paître Champion et effectuer des réparations à la maison de Fond-des-Brisants. La journée s’annonçait lumineuse et paisible. Pourtant, en voyant le visage de Donat,

Angelaine, qui avait profité d’une journée de congé pour se rendre chez

Jean-Baptiste, sentit que Donat était porteur d’une mauvaise nouvelle.

Il y eut les habituelles salutations. Angelaine flatta Champion, sémillant

comme de coutume.

Pourvu qu’il ne soit rien arrivé de mal à Jean-Baptiste, pensa aussitôt

Angelaine. En forêt, les risques d’accident sont grands, et les blessures

parfois graves.

— Angelaine, faut que je te dise tout de suite.

Elle le fixa intensément.

— C’est au sujet des fils Grandmaison. Damien, l’aîné… il est mort. Il

est tombé avec des milliers d’autres, oui, des milliers d’autres, dans des

combats féroces au nord de la France. Je l’ai su par Armand. La nouvelle

n’a pas encore circulé dans le village.

— Mon Dieu !

— Un jeune, un des nôtres, un courageux, un vaillant…

Angelaine regardait le sol. Pauvre famille Grandmaison ! Au moins,

Jean-Baptiste n’était pas face à l’ennemi.

Champion s’agitait. Les mouches ne cessaient de le harceler.

— C’est pas tout, ajouta Donat d’une voix grave.

Angelaine l’interrogeait, les yeux écarquillés.

— Le cadet, Fabien, il a été atteint par des éclats d’obus.

— Oh non !

— Le visage… Armand m’a dit que les chirurgiens ont tout fait pour lui

sauver la vie. Fabien a l’usage de ses membres, mais ils ont dû recomposer

son visage. Il n’aurait plus de cils ni de sourcils, il avait la peau brûlée. Les

joues furent reconstruites. Il a des cicatrices partout. Ses mâchoires brisées

furent ressoudées. Je ne sais pas comment ils opèrent, les chirurgiens, dans

cet enfer. Fabien serait méconnaissable, d’après ce que les parents ont

appris. On les a prévenus. Votre fils est vivant, mais vous aurez du mal à le

reconnaître.

— Mon Dieu… soupira de nouveau Angelaine.

— Fabien a été rapatrié à l’arrière. Il est dans un hôpital en France, je ne

sais où. Ça prendra du temps avant qu’il revienne. Quant à Damien, il est

enterré là-bas.

Donat soupira. Il hocha tristement la tête, se tourna vers Angelaine.

Elle retenait ses larmes. Elle voulait être forte, mais Dieu que c’était

lourd !

Donat détacha Champion et le conduisit dans le pré.

 

Au loin, la baie respirait le calme. À l’horizon, les voiles d’un bateau

dessinaient un petit triangle entre le ciel d’azur et la mer bleue.

— J’ai des radoubs à faire sur le cavreau, puis je partirai avant midi.

— Vous resterez à manger, Donat ?

— Non, j’ai promis à ma moitié d’être là.

— Alors, ce sera pour une autre fois.

— Ben oui, Angelaine.

« Pour une autre fois »… Ici, on avait la chance d’envisager l’avenir, on

avait presque l’assurance d’avoir des lendemains.

« Une autre fois », c’était si simple, pourtant si merveilleux de pouvoir

le dire.

Angelaine travailla au potager. Le soir même, elle écrirait à Jean-

Baptiste.

Donat partit avant midi.

Angelaine contemplait la baie. La paix s’étalait au soleil. Tant de calme

ici. Tant d’horreurs et de déflagrations meurtrières là-bas. Ici, les gens se

plaignaient, se querellaient pour des futilités, comme dans sa propre famille.

Comment la France et l’Allemagne pouvaient-elles s’entendre, alors

qu’elle-même n’arrivait pas à communiquer avec sa mère ?

 

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