Acadissima
D’une lettre à l’autre
L ettre d’Angelaine
Cher Jean-Baptiste,
Nos regards se sont croisés. Entre nous, un lien s’est noué. J’ignorais
que tu partais à la guerre.
Ça m’afflige.
Tu es courageux.
Je te porte dans mon cœur.
J’ai su par les journaux qu’à la fin du mois de juin, le train a quitté
Moncton pour Valcartier. Nous voici à la fin du mois de juillet.
Tu dois te demander pourquoi je t’écris seulement maintenant.
Je sors blessée par des relations pénibles autant avec ma mère qu’avec
une personne que je pensais être un ami et peut-être plus.
Je t’écris en cachette de ma mère. Comme tu le sais, j’ai un soupirant,
il se nomme Elfried Bellavance. C’est ma mère qui s’est enfourâchée
de nous marier.
Je ne sais quelles balivernes Bellavance a pu raconter à ma mère. On
dirait qu’elle rêve pour elle-même à travers moi. Au début de notre
relation, Elfried et moi, tout allait bien. J’avais rencontré le prince
charmant, il me promettait une vie de bonheur et de luxe. Il me disait
que j’étais belle, la plus belle même, la plus fine. J’étais tout pour lui,
affirmait-il. C’était la première fois que l’on me complimentait ainsi, je
l’ai cru. Ma mère voyait en lui un très beau parti pour moi. Enfin, je
sortais de la misère, elle aussi en même temps. Enfin, nous allions
pouvoir profiter de la vie, du confort, de l’aisance, du respect des
autres. Nous montions dans la société. Ma mère avait les yeux brillants
lorsqu’il parlait. Elle pensait que je vivais un conte de fées. Je me suis
vite rendu compte que c’était un séducteur, un beau parlant, qu’il
n’était pas sincère, que je n’étais qu’une conquête de plus pour lui. Un
jour, je l’ai surpris en ville, il marchait avec une femme pimpante et
grossièrement maquillée. À cette époque, j’étais encore dans l’illusion,
je me suis dit que c’était peut-être une sœur, une cousine, une simple
connaissance.
Je ne voulais pas voir. Je n’ai pas vu. Pourtant, à cet instant, il venait
de perdre sa fière allure, et, comme démasqué, il avait l’air pitoyable.
Il prétend brasser des affaires aux États. Il semble avoir de l’argent, il
se présente comme voyageur de commerce. J’ai découvert qu’il aime
bien bambocher et je le soupçonne de courailler à droite et à gauche.
Lorsque je sortais avec lui, j’obéissais à ma mère, mais pas à mon
cœur.
Je suis polie, mais j’en ai assez de lui.
Jean-Baptiste, je pense à toi, j’aimerais être ta correspondante de
guerre.
Si tu le veux, je t’écrirai. Je serais très heureuse si tu voulais bien me
répondre. Plus tard, le destin nous tracera le chemin. J’espère que
nous pourrons renforcer notre amitié d’enfance. J’ai cru lire dans tes
yeux, lors de notre dernière et trop brève rencontre, que tu n’étais pas
insensible à notre passé.
Si c’est vrai, sache que je m’en réjouirais.
Je t’informe qu’à partir de maintenant, Elfried Bellavance ne fera plus
partie de ma vie. Ma mère ne m’imposera pas un mariage que je
refuse. Elle-même, de peur de séparer ce que l’Église a uni, est
devenue une femme malheureuse et aigrie. Je ne suivrai pas son
destin.
Je pense à toi comme à un ami sincère. Pardonne ma gaucherie. Je ne
sais pas écrire, même si je termine mes cours de secrétariat. Et en ce
moment, j’écris très rapidement. J’ai peur que ma mère surgisse à tout
bout de champ et qu’elle m’interroge. Je vais garder cette lettre sur
moi, puis je te l’enverrai à ton régiment à Valcartier.
Si ton cœur est engagé dans une relation avec une autre personne, je
comprendrai. Alors, oublie-moi, conserve juste une part d’amitié pour
ta compagne de l’école de notre village.
Si nous pouvons tisser des liens plus importants, j’en serais pleine de
joie.
Jean-Baptiste, j’ai de la peine à te voir partir pour Valcartier et peut-
être plus loin encore. J’ai du mal à terminer cette lettre. Elle rendrait
furieuse ma mère qui rôde.
Je vais rompre définitivement avec ce monsieur Bellavance, ce ne sera
pas facile, mais c’est ma volonté.
Jean-Baptiste, je te porte dans mon cœur. Bon vent, bonne chance !
Angelaine, ton amie.
Lettres de Jean-Baptiste
Chère Angelaine,
Quel bonheur, cette lettre que tu m’as envoyée !
J’ai accueilli avec émotion ta proposition d’être ma correspondante de
guerre.
Le temps va peut-être nous permettre de construire une belle histoire.
J’étais bien trop timide, j’aurais dû exprimer plus tôt mon amitié pour
toi, mon amitié et plus encore, je crois que tu as deviné.
Je suis gauche. Je suis un gars de la campagne, de la mer, du bois, des
pâturages. J’ai très peu d’instruction. Je ne sais pas exprimer les mots
du cœur. Ça m’est plus facile de le faire sur papier, dans la situation
où je me trouve, que de vive voix.
En portant les armes, en revêtant l’uniforme, je sais que ma vie peut
basculer. Alors je vais à l’essentiel. Oui, je t’aime. Voilà. J’ai osé
m’exprimer. Je suis soulagé de te l’avoir écrit. Merci d’avoir effectué
les premiers pas de nos retrouvailles.
Lorsque j’ai vu l’enveloppe qui venait de notre village, j’ai eu peur et
en même temps j’avais espoir. Je savais que c’était la lettre la plus
importante de notre vie. Je dis notre, car c’est une vie commune que je
nous souhaite. Ta lettre va me permettre de traverser les épreuves.
Nous sommes au début d’une aventure que nous pourrons enrichir dès
que la paix reviendra.
C’est un plaisir de t’écrire en ce moment, même si je ne suis pas
causeux.
Nous sommes à Valcartier, dans une région harmonieuse, entre
montagnes et plaine.
Nous sommes constamment astreints à des défilés, à des exercices.
J’ai vécu en liberté, j’ai bien vite découvert que je ne suis pas fait pour
la discipline militaire, mais j’ai voulu mon sort.
Nous ignorons quand et où nous serons envoyés. On se doute que le
camp de Valcartier fermera pour l’hiver.
Sous nos tentes, nous ne sommes pas équipés pour affronter les grands
froids. Où irons-nous ? Dès que je le saurai, je t’en ferai part.
Porte-toi bien, Angelaine.
Si tu vois le docteur et son épouse, si tu rencontres Donat ou Armand
et Tonine, transmets-leur mon amitié et ma reconnaissance.
Gros becs, très chère Angelaine !
Ton Jean-Baptiste, sous les drapeaux, au nom de l’Acadie.
Bonjour, chère Angelaine,
J’espère que tu vas bien.
Je complète ma lettre précédente.
Nous sommes toujours à Valcartier.
Le camp militaire est situé dans une belle région, pas loin en train de
la ville de Québec.
Tout d’abord, je veux te dire que je vais bien ainsi que l’ami Cyprien.
Nous ne sommes pas dans le confort, mais avons-nous le droit de nous
plaindre ?
Je pense que je n’ai pas la vocation de militaire. Je ne sais pas si c’est
le ton des ordres, surtout en anglais, qui me rebute, mais je me rends
compte que je n’aime pas obéir. Je suis comme un loup en cage. J’ai
l’âme sauvage. Je ne suis bien que dans mon espace natal, où je suis
libre et indépendant.
Je suis étonné de voir que je suis entouré de soldats si jeunes !
Certains sont presque des enfants ! Ils se donnent des allures de
grands, mais ils n’avaient pas l’âge pour s’enrôler, ce n’est pas
possible ! Ils flottent dans leurs uniformes, leurs casquettes trop larges
leur tombent sur les oreilles, qu’elles écartent encore davantage ! Et
ils sont animés d’une fougue que je n’ai pas. Ils veulent se battre
contre les Allemands, ils me parlent de défendre l’Empire.
Ici, jamais de solitude. Et que c’est répétitif ! Toujours la même
routine, des exercices identiques.
Tu vois, rien de bien important ni de désagréable dans ma situation. Je
ne sais si cette lettre te parviendra et si elle passera la censure, car je
suppose qu’il y en a une.
Pour ta mère, je ne peux rien te conseiller. Je n’ai heureusement
jamais subi de relations semblables.
Pardonne-moi, je dois déjà te quitter. Nous sommes appelés à la
cantine et c’est bien étrange pour moi qui mangeais seul, après le
décès de maman, de me retrouver parmi un groupe de soldats
bruyants.
La solitude m’avait apprivoisée. La solitude a parfois du bon !
Je t’embrasse.
Ton soldat acadien, Jean-Baptiste.
Ces lettres, Angelaine eut la chance de les recevoir sur le perron de la
maison, des mains propres du facteur, tandis que sa mère ouvrait légèrement
le rideau.
Angelaine comprit que sa mère surveillait tout et qu’elle devait se
méfier, car sa mère pouvait intercepter le courrier. Sa mère avait-elle déjà
détourné des lettres qui lui étaient adressées ?
Le lendemain, Angelaine, profitant de ce que sa mère était partie faire
des courses, répondit à Jean-Baptiste.
Cher Jean-Baptiste,
Merci pour tes deux bonnes lettres, que j’ai reçues hier.
Je t’écris ce petit mot pour te dire que je t’aime.
Ma mère est furieuse que j’aie rompu avec Elfried Bellavance. Elle me
parle comme si elle s’adressait à un animal sauvage.
Pardonne-moi mes confidences si elles te sont désagréables.
J’ai le cœur à marée basse.
Je t’embrasse.
Toute mon affection,
Angelaine
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