Acadissima
Tempête
E n ce début d’après-midi, le vent fouetta Jean-Baptiste d’un coup, comme une claque. Il sortait d’un cocon chaud pour se retrouver dans une glacière de vents fous.
Il haussa les épaules, rajusta son col, enfonça sa tuque, cala bien sa
besace, serra les raquettes dans ses bras et parcourut la rue Principale. Les
gens ne traînaient pas. Les chevaux, qui attendaient leur maître devant le
magasin général, se couvraient de neige.
Il évita de penser aux moments qu’il venait de vivre. Il se concentra sur
le chemin devant lui. À la sortie de Piligan, c’est à peine si on devinait le
tracé de la route. Jean-Baptiste avait confiance, il connaissait très bien le
trajet, mais il fallait être prudent. Il chaussa ses raquettes et entra dans
l’océan blanc. Il tenta de se situer par rapport aux arbres, mais petit à petit,
ils disparurent. Plus il avançait, plus cela empirait. Il commença à
s’inquiéter. On ne voyait plus rien. La nuit était pourtant loin, mais cette
blancheur grise, ce voile sans cesse renouvelé, ces draps qui se déplaçaient
le déroutaient.
Il s’arrêta. Il prit la décision de retourner au village. Il fit attention à
prendre la bonne direction. Ses traces avaient disparu. Le vent hurlait, la
neige n’était plus que de la ferraille qui cinglait le visage. Jean-Baptiste se
souvenait de ces gens qui étaient morts à quelques pas de leurs maisons, en
plein jour, aveuglés, gelés, alors qu’ils étaient presque arrivés. Des corps
que l’on avait retrouvés le lendemain, ou bien plus tard, ensevelis sous des bancs de neige. Il ne devait pas y penser, ces histoires, il en connaissait
plein. On ne racontait pas celles qui finissaient bien.
Il repartit dans la direction de Piligan, du moins le croyait-il. Impossible
de s’orienter. La clarté était diffuse, pas un rayon de soleil, la mer devait
être à droite, mais on ne la voyait pas, on ne l’entendait pas. À gauche, il
devait y avoir les champs et au loin les collines. Il y a peu, cet horizon
familier l’avait rassuré. Il n’était pas loin du village, il avait marché près
d’une demi-heure. Il tenta de se calmer. Quelques minutes auparavant, il
s’imaginait chez lui, au coin du feu, en train de déguster les biscuits de
Tonine et de découvrir les livres et les journaux du docteur. Si seulement il
atteignait le village. Heureusement, il avait ses raquettes. C’était vraiment
un hiver fait pour ça. Il enjambait les monticules de neige, ouvrait son
chemin en levant haut les genoux. Aucune clôture ne délimitait les champs,
aucun arbre, il devait encore être sur la route. Il avançait lentement, était-il
dans la bonne direction ? Si seulement il atteignait le village, il demanderait
refuge au docteur. Il devait bien y avoir une paillasse dans l’écurie. Dormir
dans la chaleur d’un cheval, ce serait l’idéal. Il sourit à cette pensée. La
neige attaquait son visage, piquait ses yeux ; il releva son foulard, descendit
sa tuque, et couvert de neige, avança péniblement. Il évalua à une dizaine
de minutes le temps qu’il avait mis depuis qu’il avait rebroussé chemin.
Rien, pas un signe humain.
Normalement, il aurait dû voir les clôtures des prairies sur sa gauche,
rien. Avait-il dévié sur la droite vers la mer ? Pourtant, il n’avait pas atteint
les rochers qui bordent le rivage. La mer, d’habitude, il la devinait par son
humidité, ses souffles bien à elle. Non, aucun indice. Il poursuivit ce qu’il
pensait être une avancée. Comment, en si peu de temps, le paysage avait-il
pu autant se transformer ? Les flocons étaient déchaînés. On n’était pas
encore au milieu de l’après-midi, il avait le temps, mais le crépuscule arrive
tôt en cette saison. La lumière ne servait qu’à l’aveugler dans la clarté
diffuse de la neige emportée par le vent.
Ne pas s’effondrer, ne pas tomber, ne pas glisser. Il fallait garder espoir,
assurance. Être solide comme ses parents. C’est à eux qu’il pensa, ce fut sa
prière. Il continua à lever les genoux. Il avançait pas à pas, ménageant ses
forces. Le chemin pourrait être long. Comment son père, sa mère auraient-
ils réagi ? Cela lui redonna de la force, de la confiance. Il neigeait de plus
en plus abondamment. Cette blancheur dansante était aveuglante.
« Qu’importe, tu avances, se disait-il. Rappelle-toi, surtout, de ne pas
mourir à quelques pas d’une habitation. N’écoute pas le vent, avance. Ne
t’arrête pas, ne vacille pas, n’oscille pas. Garde le cap. Le bateau, c’est toi.
Le capitaine, c’est toi. Fonce dans la mer blanche, écrase les déferlantes
poudreuses, trace ton sillage dans l’océan écartelé. Avance !
Là, sur la gauche, ces ombres sont-elles dans ton esprit ? Est-ce que tu
divagues ? As-tu des visions ? Qui sont ces silhouettes sombres, des soldats
de l’apocalypse ? “Le premier ange sonna de la trompette…” » Oui, il avait
entendu cela à l’église, pourquoi cela revenait-il en lui en cet instant ? Non,
non, il ne lâcherait pas au nom de Jeanne, au nom d’Angelaine. Il avait la
vie devant lui. La mort rôdait. Elle avait beau ricaner en faisant croire que
ce n’était que le vent, la mort, il lui bottait le train, l’envoyait paître au loin,
pour ne pas prononcer d’autres mots.
« Baptême ! J’vas m’en sortir ! »
Il se surprit à se parler en employant les mots de son père.
Ces mots se perdirent dans la folie blanche.
Pourtant, ces ombres, regarde. Mais oui, oui, ce sont des arbres.
« Des arbres ! Ah ben baptême », aurait dit Alcide.
Jean-Baptiste n’en croyait pas ses yeux. Il poussa un soupir de
soulagement. La forêt, il la connaissait ! En était-il à la lisière ? Si oui, il
avait donc navigué trop profondément sur sa gauche. Il savait que les
premiers arbres bordaient la limite des pâturages et qu’ensuite, la forêt
grimpait jusqu’au sommet des collines. Piligan devait être plus vers la
droite. Après tout, il valait mieux se retrouver près de la forêt que sur le
rivage. Il avança. Les arbres étaient de plus en plus nombreux. C’étaient des
arbres frêles, ceux qui peuplaient la frange de la forêt. Le village devait
donc se trouver plus loin en avant, ou en arrière. Un doute vertigineux
s’installa dans l’esprit de Jean-Baptiste. Il était perdu. Avait-il tourné en
rond, ou dans n’importe quel sens, comme une feuille au vent ? Il décida de
suivre la ligne des arbres. Elle ne pourrait le mener qu’au village ou près de
chez lui. C’était l’une ou l’autre des directions.
Il résolut de rentrer un peu plus dans le bois. Il s’arrêta. Même si c’était
toujours le même aveuglement et la même déroute, au moins les vents
n’étaient plus aussi virulents. Il secoua la neige qui le recouvrait. Il tenta de
reprendre son esprit. Après tout, il avait de quoi manger et, au pire, il se
bâtirait un abri de neige, comme il avait appris à le faire étant enfant. Attention, surtout, à ne pas être mouillé. Pour survivre, il devait penser à ses
doigts, ses mains, ses orteils, ses pieds. Le froid commençait à le gagner.
Pas à pas, il continuait, mais vers où ? Devant lui, il aperçut un piquet de
clôture, premier signe humain. Cela le rassura et l’inquiéta. Un piquet, un
seul, mais où étaient les autres ? Sa joie s’estompa aussitôt. Il avança. Les
prairies étaient à droite, le village devait être à droite aussi, plus loin. Si
seulement le ciel se dégageait, mais c’était comme en mer attendre un
miracle qui calme les flots en furie.
Il aperçut un deuxième poteau. Il y avait donc une clôture pour garder
les animaux dans la prairie, pour leur éviter de se perdre dans les bois.
Piligan ne pouvait être qu’à droite. L’avait-il dépassé ? Devait-il quitter le
bois rassurant pour la plaine mouvementée et d’une blancheur opaque ? Il
avança encore quelques minutes, atteignit un troisième poteau. Il n’y avait
plus de doute, le village devait se trouver sur la droite, mais où ? L’est ?
L’ouest ? Où étaient-ils, ceux-là ? Ne pas mourir à quelques pieds d’une
maison. Jean-Baptiste sentait ses forces faillir. Il devait décider de la
direction à prendre. Il devait décider en ce moment de sa vie. Il s’arrêta,
tenta de réfléchir et se résolut à quitter la lisière boisée pour s’engager dans
ce qu’il pensait être la prairie. Maintenant, il jouait sa vie. Il ne pourrait pas
marcher ainsi longtemps. Quelle heure était-il ? Tout baignait dans la même
blancheur, mais combien de temps avant la nuit ? Tout était voilé. Si ses
parents le voyaient, qu’ils lui viennent en aide. Il leva les genoux sur les
dunes qui lui fermaient l’avancée. Il devait se battre, garder confiance, ne
rien lâcher, être plus fort que la mort qui le harcelait. Chaque pas était une
conquête. Chaque progression semblait un recul tant le vent chahutait tout
autour. Jean-Baptiste titubait dans une mouvance lactée, violente, agressive.
Il ne lâcherait pas. Cette fois, il sut que tout pouvait lui arriver, le meilleur
et le pire, tout dépendait de sa force intérieure.
— Bénie sois-tu, chère Tonine, ton repas m’a donné des forces, sinon je
serais mort depuis longtemps.
Il sourit en pensant à cette femme, la reine de la cuisine, de la
maisonnée. Un cœur en or, assurément.
Au moment où il s’y attendait le moins, il tituba. Sa raquette gauche
venait de heurter un obstacle. Il se retrouva couché de tout son long sur la
neige qui commença à l’ensevelir.
— Maudite marde ! Târieu ! Faut que je me relève !
Il reprit sa raquette. Dans la bourrasque, il vit l’extrémité du piquet
d’une clôture de perche. Il était au-dessus de la clôture, il l’avait presque
enjambée ! Ainsi, il se débattait dans un de ces prés qui jouxtent le village.
Il secoua la neige qui collait à ses pantalons, à son manteau, rajusta sa
raquette gauche et poursuivit sa marche dans la même direction. Le vent
semblait empirer, c’était parti pour de longues heures. Il ne fallait pas y
penser. Avancer. Prier ses parents pour qu’ils lui envoient la force. Jean-
Baptiste ne savait plus où il allait, tournait-il encore en rond ? Il
continuerait jusqu’à la limite de ses forces.
Ses bottes étaient trempées, ses pieds mouillés. Ses mitaines s’étaient
imprégnées de neige quand il était tombé. Il grelottait. Il engagea toutes ses
forces dans la marche. C’était maintenant ou jamais. Il lui sembla que non
seulement son chemin divaguait, mais que son esprit errait, lui aussi. Il
croyait voir sa mère, elle l’appelait. Chaque pas représentait une montagne
à gravir, il n’en pouvait plus. Il avançait, le dos plié, le visage lacéré par le
vent, les yeux aveuglés et douloureux de toutes ces étincelles qui le
heurtaient.
Rien devant lui, autour de lui, rien, un monde fermé par la blancheur
tourbillonnaire. Puis, dans ce temps infini, dans ce champ immense, il crut
entendre un hennissement. Une jument de la mort peut-être ? Pour un peu, il
l’aurait entendue frapper des sabots. Cela venait de la droite. Il tituba dans
cette direction. Les bruits se répétèrent, oui, ceux de sabots. Il reprit
courage. Un cheval dehors ? Dans la tempête ? Jean-Baptiste pensa qu’il
devenait fou. Non, plus il avançait, plus le son des sabots devenait distinct.
Une ombre se dessina, massive. Une maison ? Une grange émergeait de
l’océan neigeux. Les forces revinrent en lui. Mon Dieu ! Dieu merci ! Il
regarda le ciel. Il devait absolument atteindre cet abri. Comme un naufragé
qui s’accroche désespérément au filin qu’on lui tend, il s’agrippa des yeux à
cette forme sculptée par les bourrasques déchaînées. La tempête lui
envoyait les pires bordées de neige, pour l’assommer, à quelques pieds du
salut. Ah ! non ! il ne céderait pas. Jamais !
Enfin, il distingua la grange, puis une porte complètement bloquée avec
de la neige jusqu’à mi-hauteur et, de l’autre côté, un enclos. Épuisé, il
marcha vers cet espoir. Lentement, péniblement, Jean-Baptiste fit le tour de
la grange. Il vit des portes à battants, qui permettaient au cheval de se
rendre à un premier abri, sous un toit, et une autre porte à battants donnait
sur l’écurie intérieure.
Jean-Baptiste respira. Rêvait-il ? Il avança et se trouva à l’abri sous le
porche. C’était cela de gagné. La neige y était moins épaisse. Il entra plus
avant pour arriver nez à nez avec un cheval. En arrière, la vapeur sortant de
ses narines, se tenait un autre cheval, à la robe brune, qui bougeait les
oreilles et observait la scène de ses grands yeux.
Jean-Baptiste s’approcha. Le premier cheval le fixa. Il lui flatta le
poitrail. Que c’était bon, cette chaleur sur ses doigts gelés ! Il caressa le
cheval, autant par bonheur de retrouver la vie devant lui que par respect
pour l’animal qui le soignait. L’autre cheval restait attentif. Pour ne pas la
perdre, Jean-Baptiste posa sa besace, contenant les biscuits de Tonine, près
de ses raquettes, la nuit viendrait vite. Il ôta ses raquettes, délaça ses bottes.
L’air glacé se glissait partout. Une faible lumière pénétrait dans la grange
par le rectangle autour des portes battantes. Les chevaux n’étaient pas
attachés, ils pouvaient entrer et sortir. Le sol était jonché de paille, de foin,
de crottin. Jean-Baptiste aperçut deux couvertures à chevaux, accrochées à
des clous et des bottes de paille le long du mur. Il y avait aussi un contenant
de céréales. Il puisa à l’intérieur. Il présenta sa main pleine de graines au
cheval qui passa sa langue sur ses doigts glacés. Le deuxième cheval vint
chercher sa part. Jean-Baptiste servit la même portion. Il ferma le
couvercle. Les chevaux reculèrent. Il y a peu, il était près de mourir; là, il
venait de se faire des compagnons qui lui avaient sauvé la vie et la vie était
belle !
Jean-Baptiste ne sentait plus ses orteils, il avait pourtant délacé ses
bottes.
Le vent s’engouffrait par les portes battantes.
La nuit tombait, plongeant la grange dans la pénombre.
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