Acadissima

Jean-Louis Grosmaire · Chapitre 49 sur 67

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Acadissima

En forêt de la Joux

 

L es deux lettres suivantes arrivèrent en retard à Piligan :

Chère Angelaine,

J’espère que tu vas bien, ainsi que la famille et les amis.

En cette première quinzaine d’août 1917, le temps est vraiment

changeant, nous avons eu des orages, tout pour énerver les chevaux,

de la pluie presque tous les jours, tout pour rendre les chemins

forestiers lourds et boueux. Récemment, il a fait 31 degrés à l’ombre,

je ne sais combien cela fait dans nos mesures, mais c’est chaud ! Les

nuits, cela descend en dessous de 7, on dort bien ! On dit que les blés

mûrissent mal, que les patates commencent à être malades. Tu sais, en

période de guerre, on accorde beaucoup d’attention au temps qu’il

fait.

 

Un de nos collègues a pu entrer dans une ferme des hauts plateaux. Ce

sont des bâtiments d’un seul tenant. Il a expliqué qu’il y avait une

grande cheminée, appelée thuyé. Des saucisses s’imprégnaient de la

boucane de l’âtre où fumait du bois de sapin, d’épicéa, de genévrier. «

Ça sentait bon en maudit ! », qu’il disait, le collègue.

Les montagnons utilisent beaucoup le bois dans la construction de

leurs maisons, il paraît que c’est ben beau, pis l’odeur du bois lui a

rappelé chez nous, en Acadie.

L’hiver, les éleveurs nourrissent les bêtes avec l’herbe engrangée à

l’étage. L’étable est dans le bâtiment, pas besoin de sortir ! Tout le

monde chauffe, tout le monde ! Ils ont le tour ces gens !

 

Le soir, nous avons parfois de la musique, la fanfare d’une compagnie

voisine vient jouer dans notre grande salle. Cela fait du bien, on a

même de beaux morceaux de jazz ! J’aime vraiment ça !

Un petit mot encore pour te raconter une anecdote.

Nous avons eu de la visite qui m’a rappelé ma jeunesse.

Des « Éclaireurs de France » sont venus en train depuis Pontarlier

pour faire une randonnée dans notre coin. C’était dimanche passé, le

12 août ; heureusement pour eux, il a fait beau ! À Boujailles, ils ont

emprunté la grande route, les chemins forestiers étaient gorgés d’eau.

Les jeunes marchèrent durant presque 14 km, pour nous rejoindre dans

la forêt de la Joux. De voir ces jeunes joyeux dans la forêt, cueillant de

petits fruits, m’a rappelé avec nostalgie mon enfance. Je me rends

compte que j’ai vieilli, chère amie.

Avec du bois mouillé, ils ont fait cuire leur nourriture, leurs soupes,

comme nous, les gamins, jadis. Ils étaient curieux de tout, étonnés par

nos baraquements, nos scies circulaires en repos ce dimanche et, ce

qui les a beaucoup surpris, c’est notre glissoire à bois pour descendre

les troncs du sommet à 60 m plus bas, elle a plus de 250 m de long.

Notre moulin, qu’ici on appelle scierie, était inactif ce jour-là, les

jeunes ont pu visiter toutes nos installations1.

Ils n’ont pas manqué de saluer le Président, le sapin monumental, tout

droit, de plus de 50 m de haut, une merveille d’arbre !

Les jeunes sont repartis vers la ville, me laissant songeur. D’abord,

comme je te le disais, j’apprends que mon enfance est passée, et que,

parfois, je ne m’étonne plus de ce que j’ai sous les yeux. Il m’a fallu le

regard admiratif des jeunes patrouilleurs pour que je remarque de

nouveau les beautés que nous avons ici.

Dommage que le temps de l’enfance s’écoule si vite. Ces jeunes ne

voyaient pas la guerre du même œil que moi. Suis-je devenu plus

pensif, plus sérieux ?

Porte-toi bien, chère Acadienne de mon cœur.

Ton Jean-Baptiste

 

Chère Angelaine,

J’espère que tu vas bien. Nous sommes maintenant installés dans notre

forêt.

Nous avons tout ce qu’il nous faut. C’est le grand confort. Nous

dormons dans les baraquements que nous avons construits à la

canadienne, mais un peu à la hâte. Nous avons même des trottoirs en

bois. On va bâtir une salle de cinéma, c’est dire que nous sommes

choyés ! L’électricité ! Nous en avons dans certains locaux, et

installations, elle nous est fournie par une génératrice près de la gare.

Le 26 août, nous aurons même un concert de bienfaisance à La Joux !

Viendront des artistes professionnels de Pontarlier. Tout ce beau

monde sera chez nous ! Les nôtres joueront aussi, en amateurs que

nous sommes à la Compagnie forestière canadienne. Les profits de

cette représentation iront à L’Œuvre des Orphelins de la Guerre de

Pontarlier2. De grands noms vont se déplacer, des artistes des

Concerts Colonne, une cantatrice, un pianiste ! Et même un violoniste

du French Opera de Montréal. Il y aura aussi un violoncelliste et

pianiste accompagnateur des Grands Concerts de Lille. Imagine,

transporter ces instruments en pleine forêt ! Nous allons être choyés.

Le capitaine Bourassa et le lieutenant Hood et plusieurs des nôtres de

la Compagnie forestière canadienne feront partie du spectacle. Moi

qui suis un ignorant en musique, je serai aux premières loges ! Ici

même, au cœur de la forêt, quel bonheur et pour une noble cause !

 

Nous mangeons convenablement, ce sont souvent des animaux de

réforme, mais la faim nous habite. C’est l’Armée française qui

approvisionne le Corps expéditionnaire canadien. Nous avons

construit un four à pain. On boulange avec la farine que l’on trouve.

Tout est rationné.

Nous faisons pousser des légumes dans des jardins autour. On aura

des radis, des oignons, des laitues ! Tu sais, à l’armée on te surveille

de près, encore plus en temps de guerre, alors, quand nous sommes de

corvée, l’épaisseur de nos pelures de patates, des « treuffes », comme

on dit ici, sont vérifiées, il n’y a pas de perte, oh ! non ! Et les patates

ne sont pas toutes bonnes, il y en a de pourries, c’est le rationnement.

 

Parfois, nous avons même du lait ou un peu d’un excellent « gruyère »

de Comté, c’est un régal.

 

Les enfants aiment nous voir défiler. Ils courent autour de nous, ils

chantent, applaudissent notre fanfare. Nous avons un peu moins de

succès que les Américains de Levier, camp du Rondé, eux, ils offrent

du chocolat aux enfants et les bambins découvrent la gomme à mâcher

dont ils raffolent, ces joies sont les bienvenues, la plupart des petits

sont maintenant orphelins.

 

Nous avons peu de journaux, comme je te l’écrivais, et quand on en a

un, il circule ! Et, généralement, il finit aux bécosses, où ils sont relus

attentivement, si les planches ne sont pas glacées !

 

L’autre jour, je me suis mis en colère en lisant un article d’un journal

de l’an passé, note que l’on ne jette rien en temps de guerre. Le

journaliste écrivait ceci :

 

« À nos côtés, les troupes britanniques ont également repoussé des

attaques allemandes, elles sont plus fortes que les troupes adverses.

Les régiments britanniques sont formés de soldats à peine dégrossis

qui se tiennent sous le feu avec une vaillance remarquable ; nous

devons être reconnaissants à la presse anglaise d’avoir écrit que

parmi eux se trouve un corps de Canadiens français ayant conservé

leur langue un peu archaïque telle qu’on la parlait du temps du Roi

Soleil. Ces gars, fort ressemblants aux Français de province, s’en

allaient comme des loups en chasse et fonçaient sur le retranchement

teuton qu’on leur avait dit de prendre 3. ».

J’ai crié : « Ah, ben baptême ! »

Un collègue qui attendait son tour m’a demandé si j’avais un

problème.

– Ouais, que je lui réponds, avec ma langue, târieu !

– Hein ?

– Je te dirai. En attendant, la gazette aux toilettes !

– Archaïque ! Archaïque ! que je lançais en sortant.

Et l’autre de me regarder.

– T’as la colique ?

– C’est ma langue qu’est archaïque, que je lui ai dit.

– Hein ?

– Je t’expliquerai.

Je m’aperçois que les mots, l’intonation permettent parfois de se

prétendre supérieur aux autres. Ce n’est pas vraiment le cas dans la

région et encore moins dans la forêt ! Les gens d’ici parlent leur

patois, dont j’apprécie beaucoup les sonorités. On dirait que la fin de

leur phrase s’en va en chantant, les derniers mots sont comme une

signature enjouée.

Autour de nous, il y a des gens qui comprennent à peine le patois des

villages voisins.

Les patois sont différents d’un endroit à l’autre. Ils se ressemblent

toutefois. C’est peut-être pour ça que les gens trouvent notre parler

amusant, mais de leur part, ce n’est pas hautain. Avec l’école, ici on

parle français, mais entre eux les gens se parlent souvent en patois.

C’est un peu comme nous, en quelque sorte, ils sont un peu bilingues.

Comme nous, ils ne sont pas archaïques, ils sont vrais. Ils parlent la

langue de leurs parents, ils se comprennent et puis leur langue est

belle. Oh ! que j’étais en colère ! Je me suis calmé. Rien de tel qu’une

bonne bourrasque de neige ! Après tout, le journaliste nous dit que

nous parlons comme le Roi, où est l’insulte ? Dans le fond, on me dit

ainsi que je suis un Canayen, un Acadien, c’est un compliment. Mais

archaïque, tout de même, on pouvait trouver mieux !

Ici, les gens savent rire, malgré la guerre. J’aime l’esprit ironique des

Comtois, sous leur air sérieux, ils cachent souvent un sourire espiègle.

En plus, ils sont débrouillards. Même s’ils sont plus ou moins égoïstes,

comme tout le monde, et centrés sur leur maison, ils s’entraident, se

regroupent en différentes associations, coopératives, surtout pour la

production laitière.

 

Ils souhaiteraient jaser de politique, mais par les temps qui courent, ils

sont prudents.

 

Les paysages me rappellent chez nous, dans le bois. Je suis bien ici, tu

te doutes que tu me manques et que la mer me manque aussi !

Heureusement, j’ai aperçu de beaux grands lacs. C’est un peu comme

dans les terres par chez nous.

Je dois te quitter pour aujourd’hui. Il faut aller dormir.

Angelaine, je t’aime.

Je ne peux pas dire mieux.

Jean-Baptiste, ton Acadien des bois comtois.

 

1. Journal de Pontarlier, Pontarlier, France, 19 août 1917, p. 3.

2. Journal de Pontarlier, n°34, 26 août 1917, p.3.

3. Le Pontissalien, 24 septembre 1916, p. 1–2.

 

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