Acadissima
En forêt de la Joux
L es deux lettres suivantes arrivèrent en retard à Piligan :
Chère Angelaine,
J’espère que tu vas bien, ainsi que la famille et les amis.
En cette première quinzaine d’août 1917, le temps est vraiment
changeant, nous avons eu des orages, tout pour énerver les chevaux,
de la pluie presque tous les jours, tout pour rendre les chemins
forestiers lourds et boueux. Récemment, il a fait 31 degrés à l’ombre,
je ne sais combien cela fait dans nos mesures, mais c’est chaud ! Les
nuits, cela descend en dessous de 7, on dort bien ! On dit que les blés
mûrissent mal, que les patates commencent à être malades. Tu sais, en
période de guerre, on accorde beaucoup d’attention au temps qu’il
fait.
Un de nos collègues a pu entrer dans une ferme des hauts plateaux. Ce
sont des bâtiments d’un seul tenant. Il a expliqué qu’il y avait une
grande cheminée, appelée thuyé. Des saucisses s’imprégnaient de la
boucane de l’âtre où fumait du bois de sapin, d’épicéa, de genévrier. «
Ça sentait bon en maudit ! », qu’il disait, le collègue.
Les montagnons utilisent beaucoup le bois dans la construction de
leurs maisons, il paraît que c’est ben beau, pis l’odeur du bois lui a
rappelé chez nous, en Acadie.
L’hiver, les éleveurs nourrissent les bêtes avec l’herbe engrangée à
l’étage. L’étable est dans le bâtiment, pas besoin de sortir ! Tout le
monde chauffe, tout le monde ! Ils ont le tour ces gens !
Le soir, nous avons parfois de la musique, la fanfare d’une compagnie
voisine vient jouer dans notre grande salle. Cela fait du bien, on a
même de beaux morceaux de jazz ! J’aime vraiment ça !
Un petit mot encore pour te raconter une anecdote.
Nous avons eu de la visite qui m’a rappelé ma jeunesse.
Des « Éclaireurs de France » sont venus en train depuis Pontarlier
pour faire une randonnée dans notre coin. C’était dimanche passé, le
12 août ; heureusement pour eux, il a fait beau ! À Boujailles, ils ont
emprunté la grande route, les chemins forestiers étaient gorgés d’eau.
Les jeunes marchèrent durant presque 14 km, pour nous rejoindre dans
la forêt de la Joux. De voir ces jeunes joyeux dans la forêt, cueillant de
petits fruits, m’a rappelé avec nostalgie mon enfance. Je me rends
compte que j’ai vieilli, chère amie.
Avec du bois mouillé, ils ont fait cuire leur nourriture, leurs soupes,
comme nous, les gamins, jadis. Ils étaient curieux de tout, étonnés par
nos baraquements, nos scies circulaires en repos ce dimanche et, ce
qui les a beaucoup surpris, c’est notre glissoire à bois pour descendre
les troncs du sommet à 60 m plus bas, elle a plus de 250 m de long.
Notre moulin, qu’ici on appelle scierie, était inactif ce jour-là, les
jeunes ont pu visiter toutes nos installations1.
Ils n’ont pas manqué de saluer le Président, le sapin monumental, tout
droit, de plus de 50 m de haut, une merveille d’arbre !
Les jeunes sont repartis vers la ville, me laissant songeur. D’abord,
comme je te le disais, j’apprends que mon enfance est passée, et que,
parfois, je ne m’étonne plus de ce que j’ai sous les yeux. Il m’a fallu le
regard admiratif des jeunes patrouilleurs pour que je remarque de
nouveau les beautés que nous avons ici.
Dommage que le temps de l’enfance s’écoule si vite. Ces jeunes ne
voyaient pas la guerre du même œil que moi. Suis-je devenu plus
pensif, plus sérieux ?
Porte-toi bien, chère Acadienne de mon cœur.
Ton Jean-Baptiste
Chère Angelaine,
J’espère que tu vas bien. Nous sommes maintenant installés dans notre
forêt.
Nous avons tout ce qu’il nous faut. C’est le grand confort. Nous
dormons dans les baraquements que nous avons construits à la
canadienne, mais un peu à la hâte. Nous avons même des trottoirs en
bois. On va bâtir une salle de cinéma, c’est dire que nous sommes
choyés ! L’électricité ! Nous en avons dans certains locaux, et
installations, elle nous est fournie par une génératrice près de la gare.
Le 26 août, nous aurons même un concert de bienfaisance à La Joux !
Viendront des artistes professionnels de Pontarlier. Tout ce beau
monde sera chez nous ! Les nôtres joueront aussi, en amateurs que
nous sommes à la Compagnie forestière canadienne. Les profits de
cette représentation iront à L’Œuvre des Orphelins de la Guerre de
Pontarlier2. De grands noms vont se déplacer, des artistes des
Concerts Colonne, une cantatrice, un pianiste ! Et même un violoniste
du French Opera de Montréal. Il y aura aussi un violoncelliste et
pianiste accompagnateur des Grands Concerts de Lille. Imagine,
transporter ces instruments en pleine forêt ! Nous allons être choyés.
Le capitaine Bourassa et le lieutenant Hood et plusieurs des nôtres de
la Compagnie forestière canadienne feront partie du spectacle. Moi
qui suis un ignorant en musique, je serai aux premières loges ! Ici
même, au cœur de la forêt, quel bonheur et pour une noble cause !
Nous mangeons convenablement, ce sont souvent des animaux de
réforme, mais la faim nous habite. C’est l’Armée française qui
approvisionne le Corps expéditionnaire canadien. Nous avons
construit un four à pain. On boulange avec la farine que l’on trouve.
Tout est rationné.
Nous faisons pousser des légumes dans des jardins autour. On aura
des radis, des oignons, des laitues ! Tu sais, à l’armée on te surveille
de près, encore plus en temps de guerre, alors, quand nous sommes de
corvée, l’épaisseur de nos pelures de patates, des « treuffes », comme
on dit ici, sont vérifiées, il n’y a pas de perte, oh ! non ! Et les patates
ne sont pas toutes bonnes, il y en a de pourries, c’est le rationnement.
Parfois, nous avons même du lait ou un peu d’un excellent « gruyère »
de Comté, c’est un régal.
Les enfants aiment nous voir défiler. Ils courent autour de nous, ils
chantent, applaudissent notre fanfare. Nous avons un peu moins de
succès que les Américains de Levier, camp du Rondé, eux, ils offrent
du chocolat aux enfants et les bambins découvrent la gomme à mâcher
dont ils raffolent, ces joies sont les bienvenues, la plupart des petits
sont maintenant orphelins.
Nous avons peu de journaux, comme je te l’écrivais, et quand on en a
un, il circule ! Et, généralement, il finit aux bécosses, où ils sont relus
attentivement, si les planches ne sont pas glacées !
L’autre jour, je me suis mis en colère en lisant un article d’un journal
de l’an passé, note que l’on ne jette rien en temps de guerre. Le
journaliste écrivait ceci :
« À nos côtés, les troupes britanniques ont également repoussé des
attaques allemandes, elles sont plus fortes que les troupes adverses.
Les régiments britanniques sont formés de soldats à peine dégrossis
qui se tiennent sous le feu avec une vaillance remarquable ; nous
devons être reconnaissants à la presse anglaise d’avoir écrit que
parmi eux se trouve un corps de Canadiens français ayant conservé
leur langue un peu archaïque telle qu’on la parlait du temps du Roi
Soleil. Ces gars, fort ressemblants aux Français de province, s’en
allaient comme des loups en chasse et fonçaient sur le retranchement
teuton qu’on leur avait dit de prendre 3. ».
J’ai crié : « Ah, ben baptême ! »
Un collègue qui attendait son tour m’a demandé si j’avais un
problème.
– Ouais, que je lui réponds, avec ma langue, târieu !
– Hein ?
– Je te dirai. En attendant, la gazette aux toilettes !
– Archaïque ! Archaïque ! que je lançais en sortant.
Et l’autre de me regarder.
– T’as la colique ?
– C’est ma langue qu’est archaïque, que je lui ai dit.
– Hein ?
– Je t’expliquerai.
Je m’aperçois que les mots, l’intonation permettent parfois de se
prétendre supérieur aux autres. Ce n’est pas vraiment le cas dans la
région et encore moins dans la forêt ! Les gens d’ici parlent leur
patois, dont j’apprécie beaucoup les sonorités. On dirait que la fin de
leur phrase s’en va en chantant, les derniers mots sont comme une
signature enjouée.
Autour de nous, il y a des gens qui comprennent à peine le patois des
villages voisins.
Les patois sont différents d’un endroit à l’autre. Ils se ressemblent
toutefois. C’est peut-être pour ça que les gens trouvent notre parler
amusant, mais de leur part, ce n’est pas hautain. Avec l’école, ici on
parle français, mais entre eux les gens se parlent souvent en patois.
C’est un peu comme nous, en quelque sorte, ils sont un peu bilingues.
Comme nous, ils ne sont pas archaïques, ils sont vrais. Ils parlent la
langue de leurs parents, ils se comprennent et puis leur langue est
belle. Oh ! que j’étais en colère ! Je me suis calmé. Rien de tel qu’une
bonne bourrasque de neige ! Après tout, le journaliste nous dit que
nous parlons comme le Roi, où est l’insulte ? Dans le fond, on me dit
ainsi que je suis un Canayen, un Acadien, c’est un compliment. Mais
archaïque, tout de même, on pouvait trouver mieux !
Ici, les gens savent rire, malgré la guerre. J’aime l’esprit ironique des
Comtois, sous leur air sérieux, ils cachent souvent un sourire espiègle.
En plus, ils sont débrouillards. Même s’ils sont plus ou moins égoïstes,
comme tout le monde, et centrés sur leur maison, ils s’entraident, se
regroupent en différentes associations, coopératives, surtout pour la
production laitière.
Ils souhaiteraient jaser de politique, mais par les temps qui courent, ils
sont prudents.
Les paysages me rappellent chez nous, dans le bois. Je suis bien ici, tu
te doutes que tu me manques et que la mer me manque aussi !
Heureusement, j’ai aperçu de beaux grands lacs. C’est un peu comme
dans les terres par chez nous.
Je dois te quitter pour aujourd’hui. Il faut aller dormir.
Angelaine, je t’aime.
Je ne peux pas dire mieux.
Jean-Baptiste, ton Acadien des bois comtois.
1. Journal de Pontarlier, Pontarlier, France, 19 août 1917, p. 3.
2. Journal de Pontarlier, n°34, 26 août 1917, p.3.
3. Le Pontissalien, 24 septembre 1916, p. 1–2.
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