Acadissima

Jean-Louis Grosmaire · Chapitre 52 sur 67

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Acadissima

L’aumônier acadien, messes et défilés

 

L e capitaine aumônier Gaudet rendait visite aux prêtres des villages 1 voisins . Les soldats l’accompagnaient dans certaines cérémonies, à la grande joie des enfants qui écoutaient avec étonnement la fanfare venue

d’un pays si lointain et qui voyaient défiler des hommes de l’âge de leur

père, partis et parfois morts au front. Les veuves et les femmes chantaient

dans l’église, les enfants de chœur répondaient au prêtre. Ici on bénissait le

pain que l’on distribuait à la messe, on faisait le signe de la croix avant de le

manger. Le chanteau, l’entame d’une miche de pain, était remis à la famille

qui offrirait le pain le dimanche suivant.

Il arrivait que lors d’une fête, ou au travail à la scierie, se produisait un

coup de foudre entre un soldat et une villageoise. Cela aboutissait à un

mariage, une naissance et, parfois, à un aller vers le Canada.

 

Malgré tout le respect qu’il vouait à l’aumônier Gaudet, Jean-Baptiste

n’était pas un assidu des messes matinales. Tôt le matin, on pouvait assister

à la messe au camp ou à celle du dimanche à 10 h soit au camp, soit dans

une paroisse voisine.

L’aumônier remarqua que des villageois observaient dédaigneusement

ces cérémonies. Ils se tenaient près de la porte de l’église, mains dans les

poches, pipe au bec, regard frondeur. Des soldats et des officiers canadiens n’avaient pas non plus la fibre religieuse. Ils n’encourageaient pas

l’assistance à la messe, au grand dam du père Gaudet.

Pour cette raison et pour d’autres divergences, les tensions grandirent

entre Gaudet et des officiers ou soldats. Gaudet reçut, le 24 juin, l’avis de se

préparer à partir pour le No 3 Canadian Stationary Hospital à Doullens, en

permutation avec le capitaine aumônier Julius Pirot, natif de Gesves dans la

province de Namur en Belgique. Le père Gaudet fit ses adieux aux curés du

voisinage, à Valempoulières et ailleurs. Ici s’arrêta son séjour en Comté se

termina le 19 juillet 1918.

Plus tard, au front, il fut soumis au déluge des obus.

Paris subissait les bombardements de la Grosse Bertha, mais Paris

tentait d’oublier la guerre par les spectacles et les chansons. Paris s’amusait

tandis que l’horreur se répandait à quelques kilomètres de la capitale. On

applaudissait le Rigoletto de Verdi, on saluait le talent d’un artiste nommé

Maurice Chevalier, de retour d’un camp de blessés captifs en Allemagne.

 

Au fil des rencontres avec les villageois, Jean-Baptiste se rendit compte que

sous l’apparente quiétude de cette région boisée, aux verts pâturages, dans

ces villages ou villes anciennes et besogneuses comme Champagnole et

Pontarlier, c’est la vie avec ses habituels drames et joies qui se déroulait, et

auxquels on ajoutait la guerre omniprésente qui assombrissait les cœurs.

L’ennemi était détesté.

Les réquisitions pesaient sur tout le monde, privations, rationnements,

jours sans viande. Les paysans s’effrayaient lorsqu’arrivait l’agent de la

réquisition. Que deviendrait le paysan sans le cheval, le bœuf ? Ces

compagnons de labour, de travail, avec qui on traversait les saisons au bois

ou dans les champs, ces fidèles que l’on soignait, pour qui on s’inquiétait et

qui devaient quitter pour toujours la ferme. Il y eut des altercations. Dans

certains cas, on en vint aux mains, plus rarement au couteau ou au fusil. Un

cultivateur qui avait tué d’un coup de couteau un lieutenant chargé de la

réquisition du bétail fut jugé et condamné à la peine de mort par un conseil

de guerre à Vesoul. Le lieutenant était marié, père de deux enfants, il avait

passé trois ans au front et avait été versé dans le ravitaillement à la suite de

blessures 2.

Dans ce climat lourd que la guerre imposait à tous, de petites joies

éclairaient tout de même la vie. Ainsi, en fin juin 1918, les Canadiens

annoncèrent la célébration de la fête nationale le lundi 1er juillet3. Situé au

carrefour d’activités forestières, le beau village de Chapois, dominé par son

église au clocher en dôme à quatre pans, et ses vieilles maisons en pierre,

allait être le théâtre d’une journée de festivités où toute la population de la

région était conviée. Le baseball, peu connu en France, le football, la

course, la boxe, permettraient de voir s’affronter amicalement les

Américains, les Français, les Canadiens, civils et militaires confondus. La

Croix-Rouge française, section de Besançon, organisait en même temps une

vente de charité. Aux veuves, aux orphelins, de tels événements apportaient

un peu de joie et réconfortaient les gens ; les alliés étaient là, ils œuvraient

pour la France, jusqu’à la victoire tant espérée, tant attendue.

C’est dans l’amitié que fut célébrée à Pontarlier le 4 juillet 1918 la fête

nationale des États-Unis. Sous un ciel gris, les rues étaient pavoisées, les

cloches sonnaient, place Saint-Bénigne, à 2 heures de l’après-midi,

Pontarlier honorait les États-Unis :

 

Les troupes se forment pour le défilé. En tête viennent les drapeaux

américains et l’émotion de la foule, jusqu’alors contenue, éclate sur le

passage de ces couleurs en applaudissements et en vivats. Les soldats

américains au jeune visage, le chef couvert du calot, le lourd fusil sur

l’épaule, sont suivis de la section canadienne dont l’insigne de cuivre

brille à la casquette. Et puis, voici venir nos poilus en tenue de

campagne 4…

 

La fanfare américaine joue la Marseillaise et le Star-Spangled Banner. Les

discours suivent, et on lève les coupes de champagne !

 

Chère Angelaine,

 

Merci pour tes bons mots.

Que je suis triste pour la famille Grandmaison ! Un fils perdu, l’autre

défiguré. Dans quel enfer sommes-nous prisonniers ? Je veux te

rassurer, la victoire, nous l’aurons. Nous ne sommes pas en première

ligne, mais nous travaillons du mieux que nous pouvons et autant que

nos forces le permettent.

Il n’y a pas de paresseux parmi nous.

Notre présence ici, en Comté, est source de réconfort et d’espoir.

Après les cérémonies du 1er juillet canadien et du 4 juillet américain,

nous venons de fêter le 14 juillet, en cette année 1918 où s’éternise la

terrible guerre. Nous avons défilé dans les rues de Pontarlier. Si tu

avais vu l’enthousiasme de la population, tu aurais été fière de nous,

fière de voir les Canadiens, les Acadiens, les Américains défiler pour

dire aux Français que nous sommes là pour gagner ! Les bravos

fusaient dans la foule. Cela faisait chaud au cœur. Ces gens

terriblement éprouvés nous ont dit qu’ils nous aimaient. Que des

enfants, des mères, des frères, ressentent de la joie, du bonheur à nous

voir, nous rencontrer, rejaillissait sur nous. Je ne sais ce que sera

l’avenir, mon avenir de travailleur, mais je me souviendrai de ce 14

juillet 1918, jour de notre reconnaissance, jour d’amour pour nous.

Un Farman a survolé la ville, l’avion a atterri, le pilote a été salué par

la foule. Les airs n’appartiennent pas à l’ennemi !

Les rues étaient pavoisées, des jeunes filles offraient des fleurs et des

drapeaux des alliés. Vers 14 heures, les troupes américaines ont ouvert

le défilé, je ne peux m’empêcher de te recopier, encore une fois, un

article du Journal de Pontarlier :

 

« Ils (les soldats américains) ont tous l’air si jeunes, dans leurs visages

rasés, l’air de grands enfants ingénus et enthousiastes auprès des

Canadiens musculeux et sévères, auprès de nos barbes grises et même

auprès de nos bleuets fiers de leurs moustaches et dont les yeux ont la

profondeur de quatre années de soucis graves5 ».

 

On a joué la Marseillaise sur la place Saint-Bénigne, les officiers ont

passé les troupes en revue. Des vaillants furent décorés, on a lu l’éloge

de ces braves. Des diplômes furent remis aux veuves, en souvenir du

sacrifice de leur époux. Ces femmes en noir, ces veuves si jeunes, nous

ont tous bouleversés.

Nous sommes ici, nous sommes aimés, voilà pourquoi nous gagnerons.

J’ai confiance, chaque jour l’ennemi faiblit.

Nous sommes environ 3 000 Canadiens dans les forêts de la Joux, de

la Fresse et de 6 Levier.

 

Nous sommes tous là pour servir.

 

(Mes mots seront-ils censurés ? Je ne sais si mes lettres t’arrivent

complètes. Des compagnons me disent qu’ils reçoivent des lettres avec

des phrases coupées au ciseau, des trous dans les feuilles. Peut-être les

miennes sont ainsi. Ça ne va pas m’empêcher de t’écrire ce que je

pense, et si ça passe, tant mieux !)

Je poursuis mon discours : l’effort canadien et américain est

gigantesque. De langue française ou anglaise, Noirs, Blancs,

Autochtones, nous sommes tous là ! Nous gagnerons ! Nous vengerons

la mort de Damien, les blessures de Fabien, toutes les morts, toutes les

blessures ! Nous lutterons jusqu’à la victoire 7.

Aucun doute, chère Angelaine.

Soyons fiers d’être Acadiens !

Je t’embrasse chère amie. Que ta santé soit florissante et que ta

famille trouve la paix dont nous avons tous tant besoin.

Ton Acadien de Comté, Jean-Baptiste

 

1. Les lignes qui suivent sont inspirées du journal personnel de l’aumônier Gaudet.

2. Journal de Pontarlier, 28 avril 1918, p. 4, et 30 juin 1918, p. 4.

3. Ibid., 30 juin 1918, p. 4.

4. Ibid., 7 juillet 1918, p. 4.

5. Journal de Pontarlier, 21 juillet 1918, p. 3.

6. Claude E. LÉGER, op. cit., p. 162. « Le Corps forestier canadien comprendra jusqu’à 12 000

hommes en France et 10 000 en Grande-Bretagne ». « Un siège interminable : d’autres

participants canadiens » dans Serge BERNIER. Le patrimoine militaire canadien : d’hier à

aujourd’hui, tome 3 (1872–2000). « À la fin de la guerre, le Corps forestier canadien fournissait

70 p. cent de tout le bois utilisé par les armées britannique, française et américaine sur le front

occidental. » Jean Martin, « Le Canada et la France dans la Première Guerre mondiale », 14–18

Mission centenaire, 2014.

7. Des 425 000 Canadiens qui combattirent sur le front occidental, plus de 66 000 sont morts et plus

de 172 000 furent blessés durant cette guerre

 

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