Acadissima
Veillée
L a neige s’abattait sur la baie en immenses draps plaqués par le vent. La maison parlait, chantait même, lançait des sifflements, des cris étouffés, rien de triste cependant ; une maison de mer, bâtie par un bûcheron, un
marin, une demeure immobile, imperturbable dans la tempête. Jean-Baptiste
se sentait en sécurité.
— Si tu dois rejoindre le père, va. Dieu, faites qu’elle ne souffre pas.
À la lueur de la bougie, il observait Jeanne.
Les lèvres étaient plus fines que tantôt, comme si elles avaient disparu.
Ses cheveux restaient bouclés, les joues s’étaient creusées. Le visage s’était
raidi.
Où était-elle, la femme blonde aux cheveux soulevés par le vent marin ?
Où était-elle, la femme qui jetait des grains aux poules, qui portait un panier
rempli d’œufs frais, de persil, de menthe fraîche ?
Malgré le décès du père, que l’on s’attendait toujours à voir revenir sur le
chemin, le baluchon sur le dos, le père de retour des bois d’en haut ; malgré
son départ, c’est vrai que Jeanne et Jean-Baptiste avaient formé une bonne
équipe. Ils avaient reconstruit le bonheur.
« Le bonheur est une question de volonté, Jean-Baptiste », avait affirmé
une fois Jeanne.
Il tenta de donner encore un peu d’eau à sa mère. Il soutint doucement
le cou de Jeanne. Les lèvres restèrent closes.
Les larmes aux yeux, il posa la timbale sur la chaise, regarda le crucifix.
Il prit la main gauche de sa mère. La main était froide, plus que par les
heures précédentes. Il toucha le front de sa mère. Le froid gagnait le corps.
Les paupières étaient rigides. Il se pencha, aucun souffle ne sortait de la
bouche entrouverte. Il chercha le pouls. Il tâta le poignet. Rien, si, une
petite pulsation, ou était-ce lui qui souhaitait que la vie continuât ? Puis, il y
eut comme un sursaut, il regarda les yeux de sa mère, elle l’observa
intensément, il aperçut un sourire sur ses lèvres, et elle partit.
Il n’avait pas eu le temps de lui renvoyer son sourire. Il croisa les mains
sur le corps inerte. Les larmes brouillèrent les yeux de Jean-Baptiste. Il
pensa aussitôt à son père. Les deux étaient partis vite, trop vite. Trop tôt. Il
regarda le crucifix.
La maison retenait son souffle. Rien, pas un bruit à l’intérieur. Dehors,
le vent se déchaînait. La neige tourbillonnait en folie blanche, cinglait en
croûte glacée sur les vitres. Jean-Baptiste frissonna.
— Paix à ton âme… maman.
Ses paroles résonnaient dans la petite maison au grand cœur.
C’est avec regret qu’il se leva, chaque pas, chaque mouvement
l’éloignaient maintenant d’elle. Certes, il portait l’esprit de sa mère, de ses
parents en lui, mais cette présence ne compensait pas l’immense vide. Le
corps était mort, il gisait devant lui.
Debout, Jean-Baptiste récita un Notre Père et un Je vous salue Marie,
mais sans conviction, machinalement, parce que c’est ce qu’il devait faire,
pensait-il, mais Dieu, où était-il ?
Au moins, il lui avait donné des parents heureux, amoureux et aimants,
des journées de bonheur radieux, dans la maison du père, bâtie face à la mer
infinie.
Jean-Baptiste comprit qu’il devait arrêter de se plaindre, de discuter
avec Dieu. Il devait se répéter que sa mère et son père n’avaient jamais émis
une seule plainte et jamais douté de Dieu et de ses intentions.
C’était ainsi, ils ne voyaient pas le monde de la même façon que Jean-
Baptiste. Les temps changeaient. Déjà, il avait pu apprendre à lire, à écrire,
à compter, il était allé à l’école, lui. Ses parents savaient à peine lire, et pour compter, ils se débrouillaient. On ne chauffait pas longtemps les bancs
d’école dans leur jeunesse. Le catéchisme, en revanche, ils le savaient.
Jean-Baptiste laissa la bougie au chevet de sa mère pour que la vie brille
encore un peu dans cette noirceur de neige enveloppante. Il pensa aux
prochaines étapes. Que serait sa vie maintenant ? Il arpenta la cuisine, en ne
cessant de se pencher vers les petites fenêtres, en observant la nature prise
de folie, de grandiose, de suprême, de forces inouïes et envoûtantes.
Il sortit. La chaise berçante de son père était renversée sur la galerie. Il
la débarrassa de sa neige, la rentra, et s’assit près de sa mère.
Il passa la nuit entre cette chaise et les fenêtres, à faire des allers-
retours. Il se perdait dans ses pensées. Maintenant que la vie était partie,
tout lui semblait dérisoire. Sa jeunesse était passée. Ce bonheur de l’enfance
innocente, il ne l’aurait plus jamais. Les courses folles avec ses parents dans
les hautes herbes des prairies, ces cavalcades sur le bord de la mer, ces rires
en cascade pour le simple plaisir de vivre et de courir ensemble vers les
joies simples, c’était fini. Lui revenaient les conseils de son père, comment
tenir les outils, monter une charpente, travailler en forêt, s’équiper,
s’habiller, survivre en forêt. Il lui avait appris à reconnaître chaque arbre,
son utilisation, ses qualités, à identifier les animaux à leurs traces dans la
neige, les marques des griffes des ours sur les arbres, les oiseaux de
passage, à construire un abri, s’orienter de jour, de nuit ou par temps
mauvais, comment pêcher en rivière ou en haute mer. Son père l’avait bâti.
Sa mère l’avait guidé sur les chemins de la vie, elle lui avait donné le nom
des herbes pour se nourrir ou se soigner, de quelle manière se tenir avec le
beau monde, qu’ils ne fréquentaient pas, qu’importe, comment cultiver, se
cultiver et alléger les blessures de l’âme.
Les yeux clos, Jean-Baptiste savait, rien qu’au toucher, le nom d’un
arbre. Lorsqu’il observait les nuages, il pouvait prévoir le temps ; lorsqu’il
était malade, sa mère, un peu autochtone, lui avait transmis les remèdes
pour guérir. Le passé n’était pas effacé, il surgissait à tout instant.
L’aube finit par se faufiler dans la nuit laineuse.
Une lueur pâle émergea, baignée de neige disparate.
Le vieux réveil arriva enfin à sept heures du matin. On ne distinguait
plus la route tant la neige était épaisse. Jean-Baptiste chausserait les raquettes pour se rendre à Piligan. Il irait rencontrer le docteur, il faudrait le
payer et parler avec monsieur le curé pour la suite des choses.
Il mit de l’eau à bouillir. Ses gestes lui paraissaient futiles. Sa mère était
là et plus là. Entre la vie et la mort, combien de palpitations du cœur,
combien de portions de petites secondes ? Il y avait la vie avant et
maintenant un vide trop plein. L’absence et l’omniprésence.
Il eut du mal à boire le thé, il observait sa mère.
Il y a un peu plus d’une semaine encore, elle s’activait tôt le matin au poêle,
à la cuisine. Tout était allé en un éclair, un effacement, aussi rapide qu’un
rideau que l’on tire, comme un oiseau qui tombe sous les balles, la vie
pétillante, et puis, plus rien. Son père n’était pas chasseur, ce qui était rare
dans les parages, Jean-Baptiste non plus. Dans le village, cela ne cessait de
surprendre. Pour Alcide, la vie était partout, même dans l’arbre qu’il devait
abattre. Il semblait s’adresser à lui avant de lui demander sa vie. Il le faisait
en silence, c’est à peine s’il en avait parlé à son fils, mais tout avait été dit.
Le père et la mère abordaient la nature en douceur et respect, prélevant
juste leur part pour vivre.
Jean-Baptiste coiffa la bougie. Il regarda sa mère.
Il plaça une bûche dans le poêle, s’habilla pour sortir. Il mit sa besace
sur le dos, prit ses raquettes et ferma la porte.
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