Acadissima
Es-tu au courant ?
La matinée était pluvieuse. Angelaine aperçut son père qui marchait d’un
pas plus rapide que de coutume.
— Ma fille, es-tu au courant des nouvelles qui circulent au village ?
— Peu.
— Figure-toi que ton charmeur est venu voir ta mère. Ça, le village
l’ignore. Je le sais par les voisins. Ton bonhomme a enfirouapé ta mère de
belle manière. Il lui a chanté la pomme et il a réussi à lui extorquer une jolie
somme. Que lui a-t-il fait accroire ? Ta mère a été fort généreuse.
Bellavance a toujours besoin d’argent pour ses activités. Je me suis rendu
compte de la visite du monsieur, car il y avait les traces de ses souliers sur
la galerie et puis, j’ai vu que ta mère n’avait pas rangé « sa boîte à trésors »,
comme elle dit. J’ai posé des questions à Abella, elle m’a répondu
vaguement. Oui, elle avait donné de l’argent, à qui ?
— À Bellavance. Ce n’est pas tes affaires, qu’elle m’a dit, c’est mon argent.
— Et cet argent, qui l’a gagné ? Moi ! Moi, avec mon travail à droite et
à gauche.
— C’est pas avec tes maigres gages que je pourrais faire des merveilles
!
— Pourtant, t’as réussi à économiser !
— C’était un coussin au cas où.
— Et le « au cas où » s’est présenté aujourd’hui ?
— T’es toujours aussi déplaisant. Tu changeras pas. Tout ça, ce ne sont
pas de tes affaires. C’est entre moi et ce gentil monsieur.
— À ce moment-là, j’ai arrêté de discuter avec elle.
Nous avons continué comme avant. Chacun de notre côté.
Elle s’occupait de la maison, moi je trouvais du travail comme
d’habitude.
Sauf que, il y a quelques jours, nous avons eu des nouvelles de « ce
gentil monsieur » Bellavance. Reste bien assise, ma chère. Ce monsieur a
fait parler de lui récemment. Il s’est fait arrêter par la police et, à c’t’heure,
il est en prison. Oui madame ! Il s’est fait prendre dans une histoire de trafic
d’alcool et de vins frelatés, de contrebande et autres méfaits. C’est dans les
journaux. J’ai montré la nouvelle à ta mère. Elle a prétendu que c’était un
monsieur très bien, que ça devait être une erreur, qu’il n’était pas du genre à
commettre de tels actes. Et tiens-toi bien, que si par hasard il avait agi ainsi,
c’est qu’il était malheureux à cause de toi. Donc, que c’était de ta faute.
— Hein ?
— Elle lui pardonne tout. C’est comme s’il l’avait complètement
ensorcelée.
Angelaine était abasourdie.
— Qu’elle soit agressive envers moi, j’peux le supporter, mais envers
toi, sa fille, j’y comprends rien du tout. Voilà où nous en sommes. Donc,
Angelaine, je te conseille, pour l’instant, de rester ousque t’es, pis nous
verrons comment la situation évolue et si ta mère demeure toujours dans le
même état d’esprit.
En silence, ils contemplèrent le paysage. Tous deux étaient pensifs.
— Père, voulez-vous du thé ?
Ils entrèrent dans la maison.
— Chaque fois que je viens ici, que je suis dans cette maison en bois, je
me sens mieux.
Devant leur tasse de thé fumant, ils se souriaient un peu tristement.
— Lui, le Bellavance, on l’oublie. On ne le reverra pas de sitôt. Où c’est
plus compliqué, c’est avec ta mère. J’me demande comment vous allez
pouvoir vous rapprocher.
Chacun sirota son thé en silence.
— Pis, j’sais même pas à qui demander conseil. Je pense qu’on n’est pas
le seul couple comme ça ni la seule famille de même. Peut-être ben que
d’ordinaire, c’est plutôt les hommes qui sont les plus rudes en paroles ou en
actes. Chez une femme, une mère en plus, ça surprend en maudit ! Enfin, si
ça te tente, tu peux toujours venir nous voir, on sait pas comment Abella
peut réagir.
— Merci. Et courage, père.
— Toi itou, ma jeune.
Il la regarda droit dans les yeux, l’embrassa timidement, le père n’était
pas trop habitué à des élans de tendresse.
Il redescendit la côte.
Angelaine le suivit des yeux. L’homme avait de la prestance, elle était
fière de lui.
À l’embranchement du grand chemin, il se retourna vers la maison.
Tous deux se saluèrent.
Le ciel était gris, une éclaircie pointait à l’ouest. Angelaine espéra que
c’était le signe d’une solution.
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