Acadissima

Jean-Louis Grosmaire · Chapitre 56 sur 67

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Acadissima

De l’Angleterre au Canada

 

P artis du Jura vers la fin de décembre 1918, les soldats canadiens de La Joux traversèrent de nouveau la Manche pour rejoindre des casernements en Grande-Bretagne.

La guerre était finie, le voyage continuait. Janvier se passa dans l’attente

du retour. Le temps parut long à ces jeunes stationnés en Angleterre, dans le

froid humide.

 

Ils portaient de beaux noms, ces vapeurs qui reconduisaient les soldats

canadiens au pays : Aquitania, Essequibo, Empress of Britain,

Scandinavian, Araguaya, Olympic. Depuis la côte anglaise, ils voguaient

vers Halifax ou Saint-Jean. Ils transportaient des milliers de soldats.

Comme à l’aller, le mal de mer sévit. Au moins, on ne craignait plus

l’ennemi. Il était vaincu, épuisé. L’Allemagne était en proie à la famine,

c’était triste pour une si grande nation, pensait Jean-Baptiste.

On rentrait au pays, heureux d’être vivants.

Un sentiment étrange s’installait dans l’âme de plusieurs, le mal de

guerre, comme l’appelait Jean-Baptiste. Il pouvait lire dans les yeux de

certains l’atrocité des combats. Leur regard était teinté d’angoisse. Ceux qui

avaient tout vu, tout entendu des obus et des fusils, ceux qui avaient

combattu corps à corps, plongeaient dans une réflexion ténébreuse. Des

scènes se répétaient sans répit dans leurs esprits. Il y avait la réalité d’aujourd’hui et la furie, les tueries, la folie d’hier. Ces soldats de retour du

front parlaient peu, mais comme était éloquent leur silence ! Partis presque

enfants pour certains, voyant leurs amis fauchés à côté d’eux, éventrés,

blessés, aveuglés, estropiés, ils observaient la mer, ils tentaient de

comprendre l’incompréhensible. Ils ne vous regardaient pas toujours,

évitant de vous livrer l’explosion d’un obus que leur cœur ressentait. Un

bruit violent sur le bateau, et ils sursautaient. Dans les cabines, on entendait

des cris durant les cauchemars. Le mal de guerre, Jean-Baptiste n’en

souffrait pas, même s’il s’interrogeait encore sur l’ampleur de la catastrophe

qui s’était abattue sur le monde. Une guerre qui avait fini alors que l’on

avait pensé qu’elle serait interminable. D’ailleurs, elle n’était pas vraiment

terminée. Des milliers de guerres étaient ancrées dans l’âme des hommes

qui revenaient au pays. Des êtres atteints au fond d’eux-mêmes, habités de

scènes et de hurlements qu’aucune décoration, aucun applaudissement ne

pourrait jamais panser.

Entre Liverpool et Halifax, on était entre deux mondes, on apprivoisait

le retour. Lorsque le navire s’était éloigné de la Mersey, comme lorsque le

bateau s’était arraché à la côte française, on avait ressenti le passage du

temps. Des pages se tournaient. On laissait derrière soi des régions

détruites, des morts, des blessés, des orphelins, portant soi-même douleurs,

blessures et stigmates. On mangeait ensemble, on vivait ensemble, on

formait encore une troupe. Dans quelques jours, on quitterait l’uniforme, on

devrait se rebâtir, mais en dedans, la guerre était agrippée au fond de soi,

elle éclatait dans les plis de l’âme dévastée.

Maintenant, un autre combat devait être livré. Il fallait conquérir la paix.

 

En février 1919, Jean-Baptiste retrouva le sol canadien à Halifax. C’est

avec un soupir de soulagement que les jeunes foulèrent les quais du port. Ils

avaient accompli leur devoir. Ils pouvaient être fiers d’eux. Les gens s’en

rendraient-ils compte ? Sous l’uniforme, chacun s’était transformé, chacun

avait vu du pays, était allé sur la terre des ancêtres, il était le premier de la

famille à avoir effectué ce retour. Ici, ces jeunes seraient-ils compris,

voudrait-on les écouter ? Ceux qui reviennent portent des idées d’ailleurs,

ils deviennent un peu des étrangers pour ceux qui n’ont pas bougé.

Au Canada, comme partout, les gens aspiraient à la paix, à l’avenir, on

le sentait dans l’air. Il n’y avait plus la fébrilité des au revoir du départ, la

tension, la foule était moins dense, les retrouvailles étaient joyeuses, exubérantes, mais beaucoup de soldats rentraient seuls vers l’intérieur des

terres, vers l’intérieur d’eux-mêmes.

Le train les conduisait vers des bourgades, des villages, où l’on ignorait

leur date de retour.

Depuis son départ du Jura, Jean-Baptiste n’avait pas reçu de lettre

d’Angelaine. La troupe avait changé de cantonnements, les adresses étaient

provisoires. En Angleterre, chaque semaine on attendait l’ordre de départ.

Comment allait Angelaine ? Il le saurait dans quelques jours. D’ici là,

du port à chez lui, le chemin était encore long. Cyprien, le compagnon du

début, était à ses côtés et les deux, les yeux scintillants, montèrent dans le

train qui les conduisit vers Moncton.

 

Sous la neige, dans le froid, le voyage arrivait à son terme. Cyprien

s’interrogeait sur l’avenir. Il n’avait aucune idée de ce qu’il ferait. Tiendrait-

on compte de son expérience outre-mer pour lui confier un emploi, ou

serait-il seul à quêter du travail, comme il s’en doutait ? En ville, une fois la

guerre finie, nombre de personnes avaient perdu leur gagne-pain. En hiver,

que pouvait faire Cyprien dans un village sinon reprendre la scie, la hache,

mais cette fois sans obéir aux ordres d’un officier et sans porter l’uniforme.

 

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